
« La » littérature mondiale n’existe plus. Ou comment rêver (encore) la littérature et (re)penser (toujours) la mondialité
1Et si une certaine idée de la littérature mondiale pouvait être décelée dans l’examen attentif d’une simple cabine téléphonique transformée en cabane à livres ? C’est à cette expérience de pensée que se livre Jérôme David dans le premier et l’avant-dernier chapitre de son essai récemment paru chez Ithaque, Rêver la littérature mondiale (2025), qui se propose d’étudier rigoureusement les imaginaires successifs, et parfois contradictoires, associés à la « littérature mondiale » depuis (au moins) deux siècles. Prolongeant des réflexions amorcées dans Spectres de Goethe. Les métamorphoses de la « littérature mondiale » (2011), ce nouvel ouvrage défend une thèse forte et originale, déstabilisante de prime abord : il y a, non pas une, mais plusieurs (idées de la) littérature(s) mondiale(s). Celui qui déclarait ailleurs que « “la” littérature n’existe plus1 », puisqu’il n’y a qu’une histoire des différentes conceptions toujours socialement et historiquement construites de cette notion, revendique de la même façon de (re)penser la « littérature mondiale » au pluriel.
2L’essai commence par le récit d’un séjour de recherche à la foire de Francfort, saisie comme la métaphore vivante d’une certaine mondialité (possible) de la littérature. Cet exemple inaugural permet à l’auteur de thématiser déjà une première tension de son objet d’études : quel rapport à la « littérature » engage un lieu comme cette grande foire internationale du livre ? Quel « monde » figure-t-il ? Et, partant de là, vers quelle « littérature mondiale » fait-il signe ?
3Avant même que des réponses ne soient apportées à ces questionnements, il s’agit de relever les présupposés qu’ils engagent, et leur intérêt heuristique : poser ces questions, c’est, d’emblée, soutenir qu’il existe, non pas une conception stabilisée et univoque de « la » littérature mondiale, mais bien plusieurs manières alternatives de la penser. D’où la nécessité d’un deuxième récit personnel : dans le village de ses parents, Jérôme David s’arrête un soir près d’une cabine téléphonique transformée en cabane à livres et y découvre, soudain, comme une épiphanie, une autre métaphore possible de la mondialité littéraire, plus informelle : dans cette « bibliothèque » non gérée, produite par le hasard d’échanges spontanés et collectifs, peut se lire une « mondialité ordinaire de la littérature » (p. 11), bien loin de la littérature mondialisée à l’ère néolibérale que représente apparemment un lieu comme la foire de Francfort. Deux lieux, et déjà deux visions contemporaines possibles d’un même objet, qu’une analyse plus poussée complexifiera encore : au-delà des apparences et d’une première approximation qui pourrait ainsi nous engager à saisir le premier comme le simple paroxysme d’une vision purement capitaliste de la littérature en tant que marché mondialisé, David montre qu’il constitue un espace plus complexe et paradoxal, où se dessinent non seulement une « curation du national », mais aussi, en marge des négociations entre agents littéraires et éditeurs, une certaine conception (du rôle) de la littérature à travers le choix des titres destinés à être traduits massivement et vendus dans les kiosques du monde entier.
De l’épistémologie critique à l’autothéorie
4À la tentation généalogique, qui prévalait jusqu’alors, Jérôme David oppose (et propose) une perspective en constellation(s) : « la » littérature mondiale ne correspond guère à une idée singulière qui n’aurait cessé d’être réévaluée et réinventée depuis Goethe ; « les » littératures mondiales qui en découlent sont plutôt à saisir comme les diverses manières de fantasmer, à partir de positionnements critiques, épistémologiques, éthiques et idéologiques parfois différents, si ce n’est radicalement opposés, la littérature et le monde. Au fil de neuf chapitres où se mêlent la réflexion érudite, la tentation théorique, la (re)lecture critique et l’anecdote personnelle, le chercheur s’impose un double programme de recherche : « décrire cette pluralité des expériences mondiales de la littérature […] ; repérer, au sein de ce passé hétérogène, une généalogie spécifique dont [il] puisse [se] déclarer avec fierté le dépositaire et le passeur » (p. 11).
5Si l’essai constitue d’abord une synthèse très éclairante sur les différents usages de la notion de « littérature mondiale » depuis sa formulation par Goethe dans son dialogue avec Eckermann dans les années 1820, il affirme en même temps la nécessité d’une prise de position critique et affective sur chacun de ses usages possibles, ressaisis comme autant de manières de rêver la littérature, et la mondialité. S’il est possible d’appréhender différentes utopies de la mondialité littéraire, il est aussi, pour Jérôme David, nécessaire de les juger, donc de prendre parti :
Être pour ou contre la littérature mondiale, comme c’est souvent le cas aujourd’hui, suppose qu’on ne la pense qu’au singulier dans son acception la plus surplombante. Personne, à ma connaissance, ne s’est encore déclaré pour certaines littératures mondiales, et contre certaines autres : c’est pourtant la perspective que je défends ici. (P. 34.)
6Cette prise de position explicite se lit en outre dans le choix de l’auteur d’ancrer son essai dans une veine autothéorique assumée, assumant un je qui n’est pas seulement de méthode, mais qui se fait aussi volontiers autobiographique :
Rêver chaque littérature mondiale sur le mode de l’autothéorie est une manière de faire advenir en soi des mondialités encore latentes, ou tues, et de les réinscrire dans des configurations collectives aussi explicites que possible. (P. 27.)
7Ce choix de ton, engageant et engagé, prend sens vis-à-vis de la démarche éthique et épistémologique du chercheur : loin de penser sa position en surplomb vis-à-vis de questionnements dont il se contenterait de rendre compte, il thématise ainsi sa propre agentivité au sein de débats auxquels il prend part activement depuis une vingtaine d’années déjà, de ses échanges avec Franco Moretti au début des années 20002 jusqu’à ses récents travaux sur la bibliothèque de Martin Bodmer3. Ces engagements passés sont plusieurs fois rappelés et commentés au fil de l’essai, puisqu’il s’agit d’abord pour Jérôme David de présenter ses littératures mondiales, c’est-à-dire « celles qui vont devenir pensables au gré des liens qu’[il] tisser[a] entre elles » (p. 17).
8Ce parti pris très personnel ne se fait pas au détriment d’une rigueur épistémologique ; c’est même tout le contraire. Pour dresser l’inventaire critique des différentes manières de rêver sa (ou ses) « littérature(s) mondiale(s) », l’auteur ne manque pas de revenir au début du deuxième chapitre (« Variations du je jusqu’au mauvais songe ») sur (le choix même de) l’expression « littérature mondiale » et de ses épigones plus ou moins éloignés, « littérature-monde », « littérature universelle », Weltliteratur ou world literature. Cette mise au point terminologique bienvenue le conduit immédiatement à traiter d’un premier embarras : que faire alors des contre-utopies qui promeuvent une vision nauséabonde de la littérature et du monde, comme la Weltliteratur nazie, issue de deux journaux de propagande publiés entre les années 1935 et 1940 ? Si David fait le choix d’écarter cette Weltliteratur de son enquête — c’est-à-dire de se contenter de la mentionner sans l’investir —, c’est par conviction d’abord (cette Weltliteratur n’est évidemment pas désirable), mais aussi par méthode, car « ce passé-là de la littérature mondiale n’imprègne plus notre présent de façon significative » (p. 39). La mentionner demeure éclairant : cela permet de saisir d’autant mieux comment une même désignation peut en fait recouvrir des visions du monde et de la littérature radicalement antagonistes.
9Or il se pourrait que la « littérature mondiale » ait constitué un rêve paradoxal dès sa première formulation. Revenant sur le dialogue entre Goethe et son secrétaire, Jérôme David montre que deux visions opposées de la mondialisation cohabitent en effet d’emblée chez l’auteur allemand lorsqu’il se met à penser la Weltliteratur : il oppose une mondialisation « par le haut », celle du désintéressement esthétique, porté par les classes cultivées, à une mondialisation « par le bas », dictée par les intérêts commerciaux. Or, si Goethe forge son idée positive de la littérature mondiale (par le haut) à partir d’une expérience affective — la lecture marquante d’un roman sentimental chinois qu’il lit en traduction —, il craint en même temps la mondialisation par le bas et s’oppose fermement à ce qui s’apparente pour lui au Weltmarkt (le « marché mondial »), soit tout l’opposé de « sa » Weltliteratur.
10Outre ce retour aux « sources », Jérôme David ne manque pas de revenir, notamment dans le cinquième chapitre (« Dilemmes : langue, nation, éducation, corpus »), sur les principaux débats théoriques qui ont entouré la notion de « littérature mondiale », en particulier le problème du corpus, et celui de la traduction. Commentant la conception « perspectiviste » de la littérature mondiale défendue par Richard Green Moulton, le chercheur montre qu’elle s’appuie sur l’idée que chaque nation aurait sa propre littérature mondiale, au sens où, pour Moulton, la littérature mondiale constitue d’abord la série d’œuvres issues du monde entier qui a influencé durablement sa propre culture. Mais cette perspective multiple sur la littérature mondiale — il y a autant de littératures mondiales qu’il y a de cultures ou de langues différentes — ne recoupe pas la multiplicité dépliée par David dans son essai. Car, pour l’auteur, il s’agit moins de saisir ou de partager différents corpus susceptibles de constituer un canon de la « world literature » (histoire des variétés) que de débattre des différentes conceptions concurrentes de la littérature, de la mondialité, et, partant, de la « littérature mondiale » (histoire des variations). En somme, pour David, il y a autant de « littératures mondiales » qu’il y a de possibilités, toujours empiriques et nécessairement collectives, de la rêver.
Rêver, oui : mais avec méthode
11Cette démultiplication des manières de rêver la littérature mondiale peut raisonnablement donner le vertige, si bien qu’elle appelle, pour mieux en circonscrire les possibles, à établir les « conditions d’une rêverie rigoureuse » ; Jérôme David en dénombre quatre. La première exige de considérer l’ensemble des protagonistes véritables de l’histoire, en n’oubliant pas les personnages secondaires : ainsi du rôle central joué par Eckermann vis-à-vis de Goethe, par exemple, et trop peu souvent thématisé. La deuxième engage à penser les contextes et les lieux à partir desquels on a théorisé la littérature mondiale — autrement dit, la manière dont elle a pu s’institutionnaliser et se matérialiser concrètement, dans des enseignements ou des programmes, dans des collections éditoriales ou encore dans des bibliothèques prestigieuses. La troisième appelle à considérer à partir de quelle expérience personnelle et de quelle situation singulière chacun·e fait soi-même l’expérience de la littérature mondiale (d’où est-ce que je la pense ?) : « […] tout texte que je pourrais écrire sur la littérature mondiale gagne à son tour à être situé pleinement dans cette histoire […] » (p. 57). La quatrième condition, enfin, suppose d’accorder de l’importance à la matérialité de la littérature mondiale, en réfléchissant à la fois à ses modes de diffusion et à la part centrale de la vie sociale non écrite de la littérature. Le troisième chapitre se clôt sur un appel bienvenu à ne pas simplement laisser de côté de façon dédaigneuse les diverses formes orales de la littérature :
L’expérience vécue de la mondialité littéraire s’augmente alors — après l’inépuisable cohorte de ses protagonistes, l’enchevêtrement de ses contextes et la strate en partie inconsciente de ses effets — de l’embarras fécond de ne savoir que faire de ce qui manque à nos corpus ou, mieux encore, de devoir composer avec ce qui, en toute rigueur, doit faillir à nos inventaires. (P. 71.)
12Cette réconciliation avec une contingence assumée, voire méthodiquement revendiquée, face à l’ambition d’une mondialité littéraire totalisante, constitue une proposition stimulante, qui résonne nécessairement avec le célèbre article dans lequel Franco Moretti élaborait la notion de distant reading (« Conjectures on World Literature », 19994). Jérôme David en propose ici une nouvelle relecture, en relevant deux aspects trop souvent mis de côté selon lui, et aptes à mieux nuancer la portée polémique du texte. Outre la nécessité de la (re)contextualisation sur laquelle il s’arrête, ce réexamen critique lui offre aussi l’occasion d’une digression sur la fonction de l’humour dans la théorie : le style de Moretti est ici comparé à celui de Gérard Genette, dont les lecteur·ices connaissent la facétie, bien loin du dogmatisme qui lui est souvent prêté lorsqu’on ne l’aborde que sous l’angle de la didactisation de ses principaux concepts narratologiques. Pour David, l’humour signale chez les deux théoriciens de semblables scrupules vis-à-vis de leur ambition théorique, et de ses inévitables généralisations ; il envisage que leur prudence assertive vise à « maintenir les énoncés de la théorie en deçà de la généralité inconditionnelle de l’universel » (p. 146). Autrement dit, l’humour problématise déjà le « drame », voire l’« impasse » de la théorie aujourd’hui, soit le tiraillement avec lequel n’importe quel théoricien aspirant doit tenter de se démener :
Quand la théorie aspire à dépasser le cas particulier dont elle part, qu’elle vise donc la généralité, mais qu’elle s’interdit des assertions qui ne seraient pas strictement étayées par des exemples précis, elle est tiraillée entre deux formes de la rationalité scientifique : la reconnaissance dans une œuvre donnée d’invariants poétiques ou formels, dont cette preuve de plus de leur existence corrobore toujours davantage la véracité (modèle hypothético-déductif) ; et la montée en généralité du raisonnement par comparaison contrôlée de cas toujours plus variés, entre lesquels apparaissent des affinités, des homologies ou des ressemblances dont la pertinence est toujours dépendante du périmètre de l’étude (modèle idéal-typique). (P. 151.)
13Pour tenter de dépasser ce dilemme, qui tient aussi sans doute d’une inévitable tension entre le désir d’ontologie et la nécessité du constructivisme, Jérôme David cherche des réponses provisoires dans la sociologie de Bourdieu, mais c’est pour mieux en montrer les limites en termes de réflexivité ; ce détour par Bourdieu lui offre surtout l’occasion d’un retour vers La République mondiale des lettres (1999) de Pascale Casanova, sur laquelle il porte un regard bien moins sévère que par le passé5, en proposant une très juste et aimable relecture de sa démarche au prisme d’un engagement explicite pour les littératures « combatives » des écrivain·es dominé·es. S’il maintient sa critique des critères de sélection de son corpus, qu’il juge trop arbitraires — au sens où ils coïncident avec les seules « indignations » que la chercheuse souhaitait explicitement défendre —, il reconnaît son apport essentiel et fécond pour une pensée agissante qui a durablement marqué les études littéraires et, plus particulièrement, le domaine de la littérature comparée.
14Outre le retour à Moretti ou à Casanova, David ne manque pas de réexaminer les positionnements critiques d’Erich Auerbach ou de Gayatri Spivak, tout en déclinant plusieurs filiations possibles de l’idée de « littérature mondiale » : en parallèle à une généalogie « philologique », engageant un rapport ambivalent à la traduction, David envisage une généalogie « critique », celle qui se donne comme mission de dépasser les frontières du national. Mais la « littérature mondiale » peut aussi être (re)saisie comme l’espace d’une émulation internationale entre communautés d’auteur·ices ou de lecteur·ices — en somme, le lieu à partir duquel s’exercent les échanges transnationaux et transculturels : il s’agirait là d’une généalogie « pédagogique ». La dernière généalogie serait d’ordre « méthodologique » : c’est la littérature mondiale devenue objet d’études, comme dans le présent essai — cessant d’être « une évidence ou une conviction », elle se transforme en « un champ de recherche ou une hypothèse d’interprétations » (p. 181). Dessinant un certain rapport au monde, elle devient un « engagement ontologique », pour reprendre la formule de Willard Van Orman Quine que Jérôme David réactualise dans sa proposition herméneutique d’une lecture au « premier degré »6.
Rêver encore. Rêver mieux.
15La cabane à livres évoquée dans l’introduction est pleinement investie dans le huitième chapitre (« Pour une nouvelle théorie du nulle part »). Dépassant son statut de simple métaphore, elle est envisagée comme « un plus modeste supplément de littérature mondiale » et offre à l’auteur l’occasion d’une savante méditation sur l’informalité à partir de l’ouvrage récent de Stefano Harney et Fred Moten, Les Sous-communs ([2013] 2022). Quoi de plus informel et spontané en effet que cet amas désordonné et a priori chaotique de titres accumulés sans ordre ni hiérarchie ? David y repère pourtant des tendances, des indices susceptibles d’éclairer diverses communautés de lecteur·ices : il s’y émeut d’y percevoir une forme ordinaire, désuète sans doute, mais bien vivante, de ce que peut représenter une mondialité alternative de la littérature. La boîte à livres devient, dans le regard du chercheur, un lieu qui reflète autant qu’il déjoue sa très forte institutionnalisation, celle qui fait ordinairement l’objet de toute l’attention critique, documentée en particulier par Gisèle Sapiro dans son dernier essai, Qu’est-ce qu’un auteur mondial ? (2025).
16Le neuvième et dernier chapitre, en guise de conclusion, fait la synthèse des « onze thèses sur la littérature mondiale » que l’essai s’est évertué de défendre. La proposition théorique y est redéployée et réaffirmée : « la » littérature mondiale ne peut raisonnablement être pensée qu’au pluriel, dans son passé, son présent comme son avenir. Aussi bien, « les » littératures mondiales constituent intrinsèquement un objet collectif et ontologiquement dialogique : un rêve ne prend sens que lorsqu’il se fait à plusieurs.
17Les multiples rêves déployés avec finesse et érudition par Jérôme David dans son essai pour y dessiner en filigrane sa propre utopie de la « littérature mondiale » invitent ainsi son lecteur·ice à rêver à son tour. Cette utopie semble répondre à un premier vertige — celui de l’insaisissable — en plaçant la notion sous l’égide de la rêverie, mais elle en ouvre peut-être un plus abyssal encore. Car si la littérature mondiale s’invente partout, et souvent dans les marges, quels autres rêves de littérature(s) mondiale(s) a-t-on injustement laissés de côté jusqu’à aujourd’hui ?
18Refermant l’essai de Jérôme David, j’ai été immédiatement saisi par une absence significative : celle d’Édouard Glissant, dont le nom est rapidement évoqué dans l’introduction, sans qu’il ne soit associé à un véritable rapport à la « littérature », ou au « monde ». Cette présence trop discrète n’a sans doute rien de surprenant : Glissant ne fait certes pas partie des penseurs « officiels » de la littérature mondiale7. Mais l’essai de David m’invite d’une certaine façon à (re)lire toute l’œuvre glissantienne, poétique et philosophique, comme une pensée puissante et nécessaire de la littérature et du monde. Dans son dernier essai, Philosophie de la Relation. Poésie en étendue (2009), qui s’apparente à une méditation fragmentaire mêlant poésie et philosophie, Glissant pose une réflexion profonde sur l’impossible accès à l’universel, que je relis désormais, en miroir des réflexions de Gayatri Spivak sur le problème du point de vue dominant et occidentalocentré, comme une autre réponse possible au fantasme totalisant de Franco Moretti :
Les littératures (les arts), qui disent le monde ne sauraient être ramenées à des séries d’illustrations de tendances ou de particularités qui, à des moments annoncés à point, auraient poussé jusqu’à être généralisées ou sublimées : les littératures ne fluent pas uniformément, ni de manière consécutive, elles sont de rupture, d’inspirations bouillonnantes, de contestations et d’inventions tout à fait imprévisibles, c’est-à-dire que leurs intentions divergent, et que de ces divergences ne naissent pas des tensions de généralités (qui eussent mené à universel) : mais plutôt des confirmations d’écart, relationnel (qui porteraient à diversités), même là où ces littératures s’alentissent encore en identités fermées, dans les langues et les formes dont elles ont usé, qui s’en trouvent maintenant détournées du monde8.
19Déjouant à sa façon « le drame de la théorie », Glissant rejette comme d’autres l’idée d’une « littérature universelle », qu’il conçoit soit comme « une littérature abstraite et sans contenu, à force de se vouloir dégagée de tout terreau, de tout caractère », soit comme « une littérature particulière au plus haut point, qui se serait d’elle-même érigée en “universel” et proclamée recevable pour tous »9 (on rejoint ici précisément la critique postcoloniale, telle que Spivak l’énonce, du regard en surplomb qui impose ses propres critères). Il souscrit pourtant à l’idée que « les littératures d’aujourd’hui » devraient « échapper aux transparences consumées mais toujours dominantes de la nation et de l’universel généralisant »10, pour mieux dessiner son propre rêve, celui des « littératures de la Relation », terme qu’il faut entendre comme « la quantité réalisée de toutes les différences du monde » :
Des littératures de la Relation ne vaudraient pas à être « universelles », malgré le désir caché que nous en aurions (car nous sommes en la matière sujets à l’unique, atteints d’un absolu que nous élisons) : elles bâtissent demeure en échangeant à vif avec le Tout-monde, qui toujours change, en demeurant11.
20La formule est magnifique ; il faudrait s’en tenir là. Je voudrais pourtant esquisser en conclusion le rêve de la littérature mondiale que la poétique de Glissant me semble résolument dessiner, de façon presque clandestine. C’est, je crois, l’utopie d’un monde des diversités et du commun, d’un échange véritablement égalitaire au prix d’une forme revendiquée de hasard, un espace quelque peu informel et informulé, car informulable, dans lequel, chacun ayant acquis « le droit à l’opacité12 », l’on renoncerait à penser le système au profit d’embrasser la totalité du « chaos-monde ». Au fond, Glissant offre peut-être sa poétique fragile à la cabane à livres de Jérôme David. La « demeure » sans cesse mouvante bâtie par les « littératures de la Relation », n’est-ce pas ce lieu hétérotopique et intime qui échappe au regard et qu’il n’appartient qu’à nous de (ré)investir affectivement, comme la possibilité d’un échange à vif avec les autres, pour un plus juste retour à soi ?

