Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2026
Avril 2026 (volume 27, numéro 4)
titre article
Maéva Boris

Comment devenir une auteure mondiale ? Une étude de terrain au cœur de la scène littéraire transnationale

How to become a global author? A field study at the crossroads of the transnational literary scene
Gisèle Sapiro, Qu’est-ce qu’un auteur mondial ? Le champ littéraire transnational, Paris : EHESS, Seuil, Gallimard, 2024, 470 p., EAN 9782021568554.

1Qu’est-ce qu’une auteure mondiale 1 ? En soumettant cette question à l’étude dans son dernier ouvrage, Gisèle Sapiro s’empare de deux grands sujets de théorie littéraire pour en faire l’objet d’une étude sociologique de grande ampleur. Si les deux questions de l’auctorialité et de la mondialité de la littérature sont en effet centrales en théorie littéraire et qu’elles ont fait l’objet de travaux notoires et établis, leur entrecroisement permet de rebattre les cartes du jeu de façon profitable en apportant un regard nouveau sur l’espace littéraire mondial et ses acteurs et actrices.

2Avec méthode et précision, cet ouvrage retrace vingt-cinq années de recherches et d’enquêtes qui ont mené la sociologue de la littérature aussi bien aux États-Unis ou à Londres, au cœur des rouages éditoriaux de la grande production littéraire mondiale, qu’en Bulgarie, en Croatie ou en Amérique latine, dans des espaces traversés par des logiques continentales ou régionales parallèles au grand circuit mondial. Entretiens dirigés ou conversations spontanées avec des parties prenantes des métiers du livre, consultations de ressources archivistiques, échanges au cours de colloques spécialisés, ethnographies par observation participante, analyses de bases de données comme celle de l’Index Translationum de l’Unesco ou du catalogue de Gallimard : le foisonnement des données et l’ampleur des domaines et des espaces que celles-ci recouvrent sont tels que le mode opératoire de Gisèle Sapiro relève de ce que l’on peut appeler un comparatisme de terrain.

3Comparatisme, tout d’abord, car l’échelle mondiale qu’implique cette étude place les enjeux d’interculturalité et de translinguisme au cœur de la réflexion, non seulement à travers la question récurrente de la traduction, mais plus particulièrement encore à travers celle du positionnement des littératures, c’est-à-dire de leur caractère plus ou moins central, ou au contraire périphérique, au sein de ce que Pascale Casanova a appelé la « République mondiale des lettres ».

4Terrain, ensuite, car — d’une manière systématique qui rend la démarche encore largement inédite à cette échelle —, l’ouvrage fonde son propos sur des études de cas empiriques qui brassent un ensemble d’espaces géographiques, d’univers linguistiques, d’institutions, de corps de métier et, plus globalement, d’acteurs et d’actrices du monde littéraire, dont la profusion et la diversité montrent de manière éloquente la façon dont la figure de l’auteure, alors même que c’est précisément sur elle que porte toute l’interrogation, est une agente marginale dans la constitution de sa propre consécration, aussi bien nationale que transnationale.

5Pour donner un aperçu de cette démarche sociologique — son architecture globale et ses enjeux méthodologiques —, on se propose de parcourir l’ouvrage de Gisèle Sapiro en suivant le fil de trois questions. La première question concerne tout d’abord ce que l’auteure a nommé la « fabrique de l’auctorialité transculturelle » : qui, en d’autres termes, façonne l’auteure mondiale ? La seconde question concerne l’échelle à partir de laquelle on envisage la figure de l’auteure : comment penser le champ littéraire au-delà du national, à une échelle dite « transnationale » ? La dernière question, enfin, constitue le pendant théorique de celle qui est au fondement de l’ouvrage : aux dépens de qui devient-on une auteure mondiale, ou, en d’autres termes, qu’est-ce que n’est pas une auteure mondiale ?

Qui crée l’auteure mondiale ? Le personnel de la scène littéraire mondiale

6À deux questions distinctes et bien connues — Qu’est-ce qu’un auteur ?, demandait Foucault, et qu’est-ce que la littérature mondiale ?, demandait déjà Goethe —, Gisèle Sapiro soumet ici une troisième question dont les termes modifient les données de départ et, pour ainsi dire, leur donnent corps : interroger la littérature mondiale à travers le prisme de l’auctorialité permet en effet d’incarner et de donner un visage à des considérations sur le canon littéraire sinon trop universalisantes. Réciproquement, le fait d’interroger la figure de l’auteure à travers le prisme de la littérature mondiale permet d’ancrer la notion dans l’espace, de penser aux logiques d’influence et aux interactions qui déterminent la consécration auctoriale ; on quitte ainsi la perspective de l’auteure comme individu isolé dont le génie seul œuvre à sa célébrité.

7C’est en ce sens que l’attention de Gisèle Sapiro porte sur les facteurs externes qui déterminent la possibilité, pour l’œuvre littéraire d’une auteure, de circuler au-delà des frontières nationales qui l’ont vu naître. Il s’agit pour elle de s’intéresser aux auteures en tant que figures publiques, à leurs attributs sociaux, aux individus, corps de métier et institutions qui les entourent ; à tout ce qui, en définitive, participe de la « politique d’auteure », que l’on peut définir comme le processus par lequel on bâtit l’œuvre d’une écrivaine, sa réputation et son image publique.

8L’analyse de la « politique d’auteure » montre de façon flagrante, tout d’abord, l’ampleur et la diversité des individus et des métiers qui entourent les écrivaines et contribuent à la constitution de leur nom. Dans la première partie de son ouvrage, la sociologue commence ainsi par décrire ces différentes fonctions et par analyser la façon dont ces rôles, encore peu définis au xixe siècle — à commencer par celui d’écrivaine —, se sont progressivement professionnalisés et constitués comme corps de métier à part entière. Il a en effet d’abord fallu que l’activité littéraire se développe comme une activité professionnelle structurée autour de sociétés d’auteures — en France, d’abord, puis en Belgique, en Angleterre et en Italie, avant la mise en place de la convention de Berne en 1886 — et d’associations défendant leurs intérêts, pour que ces structures nationales, ensuite, défendent les droits de leurs membres à l’étranger ; pour que l’œuvre des auteures, autrement dit, puisse être identifiable et exportable à l’international.

9Ainsi, la façon dont Gisèle Sapiro donne à lire son enquête permet de suivre le cours de ce processus par lequel certaines œuvres et certaines auteures s’arrachent à leur ancrage national pour devenir mondialement reconnues. La variété des études de cas, à cet égard, montre la profusion des intermédiaires et des médiateures culturelles qui participent de la consécration transnationale : les traducteurs et traductrices, tout d’abord, dont le rôle, dans la transmission des textes et la politique d’auteure, est crucial quoique souvent invisibilisé (chapitres 2 et 4) ; les maisons d’édition, ensuite, qui, comme Gallimard, établissent des stratégies de publication à l’international et fondent des collections spécialisées qui ont fait découvrir, en France par exemple, Jorge Luis Borges ou Elsa Morante (chapitre 5) ; les organisations telles que l’Unesco qui, dans un contexte d’après-guerre et de guerres coloniales, œuvrent à la constitution d’un patrimoine littéraire mondial qui n’est pas seulement européen (chapitre 6) ; les prix littéraires, comme le Booker Prize ou le prix Neustadt, qui sont comme des clés d’accès à la consécration transnationale et, tout particulièrement, au prix Nobel (chapitres 7 et 8) ; les festivals internationaux de littérature, enfin, qui promeuvent les auteures et participent à la constitution d’un capital symbolique reconnu à l’étranger (chapitre 9).

10Autant d’analyses qui montrent dans quelle mesure la politique d’auteure, quand on la pense à l’échelle transnationale, comporte assurément des enjeux qui lui sont propres et que les études déjà menées à l’échelle nationale ne suffisent pas à couvrir. L’image de l’auteure se construit en effet différemment au-delà des frontières nationales qui l’ont vu naître. Les stratégies de publication, et notamment de traduction, sont différentes quand elles visent l’international. Le cas de la réception de Faulkner en France, que Gisèle Sapiro analyse dans le chapitre 4, est à ce titre emblématique : son succès en France a largement reposé sur les décisions stratégiques qu’a prises son traducteur, Maurice-Edgar Coindreau, quant à l’ordre des ouvrages à traduire — en publiant As I Lay Dying avant Sanctuary, par exemple — et, aussi, à la façon de traduire les titres pour tenir compte des goûts et des attentes du public cible français.

11Si la fonction et les rôles de ces intermédiaires et médiateures — parmi lesquelles on compte principalement traducteures, éditeures et agentes — n’ont pas toujours été clairement distincts, Gisèle Sapiro montre comment s’est opérée la répartition des forces, comment les fonctions se sont clarifiées au fur et à mesure de la professionnalisation et de la légitimation de ces parties prenantes. Le métier dont l’émergence a été la plus tardive, et la plus fulgurante récemment, est celui d’agente. Si des agentes telles que le couple de William et Jenny Bradley opéraient déjà, dans les années 1930-1940, des stratégies de promotion internationale en faisant de leur agence la plaque tournante de la littérature américaine en France, la responsabilité de la diffusion transnationale des auteures — et notamment des droits de traduction — est devenue une spécialisation à part entière dans les décennies suivantes. Les agents Andrew Wylie et Andrew Nurnberg, dont la sociologue analyse les stratégies et les pratiques dans le chapitre 8, sont les plus reconnus et redoutables à cet égard, véritables « chasseurs de Nobel ».

12Tout au long de l’ouvrage, on constate que la question de la traduction et du rôle des traducteures — qu’il s’agisse d’évoquer la politique d’auteurre des maisons d’édition, les stratégies opérées par les agentes ou les projets menés dans le cadre de l’Unesco — est résolument cruciale. C’est en effet toute la spécificité du champ littéraire, par rapport aux autres domaines de la sociologie de l’art, que de devoir d’abord traduire les œuvres qu’il s’agit de soumettre au circuit littéraire transnational. Mais cette nécessité de traduire doit s’accommoder d’autres facteurs, notamment politiques, qui rendent parfois le processus sinueux : les contextes de guerre et de conflit, les situations de censure politique et, de façon plus globale, les rapports de domination ou d’influence culturelles sont autant de données qui déterminent l’accès des œuvres à la traduction et à la scène littéraire transnationale.

13Le constat, en définitive, est le suivant : basculée de l’échelle nationale à l’échelle mondiale, la question de l’auctorialité vacille plus encore et éclate de plus belle. Quand bien même la figure de l’auteure a-t-elle déjà été largement désacralisée et complexifiée par le passé, la démarche de Sapiro va jusqu’au bout du processus en montrant la multiplicité des intermédiaires et médiateures qui participent à la politique d’auteure et qui, ce faisant, agissent sur l’œuvre et, plus encore, la modifient. Ainsi, loin d’une conception auréolée de l’auctorialité, la sociologue montre que la reconnaissance sociale et symbolique qu’acquièrent les auteures à l’échelle mondiale n’est pas, ou pas seulement, l’expression d’une qualité littéraire intrinsèque à leur œuvre. En prenant le parti de ne pas fonder ses hypothèses sur un rapport immanent aux œuvres littéraires, Gisèle Sapiro porte un regard sociologique lucide et vivifiant sur des questions qu’une analyse purement littéraire n’aurait certainement pas pu mener ailleurs que sur le terrain de l’axiologie.

Le champ littéraire transnational : des littératures nationales dans un espace mondial reconfiguré

14Si Gisèle Sapiro donne toute sa force d’analyse sociologique à la notion d’auteure, il en va de même pour celle de littérature mondiale. L’objectif de son ouvrage n’est pas de définir la notion de littérature mondiale ou d’arrêter un corpus d’œuvres à partir duquel on pourrait établir qui est une auteure mondiale. Une telle démarche impliquerait de se prononcer sur la qualité intrinsèque d’une œuvre ou, plus globalement, sur la valeur de la littérature. Or, la littérature mondiale, ici, est avant tout une scène littéraire, c’est-à-dire un espace mû par des dynamiques de pouvoir et d’influence qui régissent la façon dont les œuvres circulent. Le questionnement n’est donc pas ontologique, en ce sens, mais bien pragmatique, l’objectif étant de rendre ces flux visibles et étudiables, et de comprendre ce qui rend une auteure mondiale, ce qui participe, autrement dit, de la production de la valeur de son œuvre au-delà de son ancrage national d’origine.

15Dans son ouvrage, Gisèle Sapiro se propose donc de composer avec des questions traditionnelles de la sociologie de la littérature — histoire du livre, de l’édition, des flux — pour les adapter à l’échelle mondiale qui occupe sa réflexion. Les conditions d’accès à la consécration, pour une auteure, ne sont pas les mêmes, en effet, quand on passe au-delà de l’échelle nationale : les enjeux de la langue d’écriture, de la langue de traduction et, plus globalement, du positionnement à partir duquel on écrit, en termes de pouvoir et de capital symbolique, modifient largement la façon dont les auteures accèdent de façon plus ou moins aisée à une renommée mondiale.

16Ainsi l’enjeu de cet ouvrage est-il de pouvoir réfléchir à cet ordre littéraire mondial en tenant compte de la complexité des flux qui le traversent et des différentes échelles qui structurent cet espace. Au moyen d’une sociologie des flux littéraires, l’objectif de Gisèle Sapiro est de penser un rapport à l’ordre mondial qui n’est pas seulement fondé sur l’emboîtement du national dans l’international, et de l’international dans le mondial. En effet, la principale difficulté est de pouvoir appréhender les flux littéraires mondiaux en tenant compte de leur mobilité, de leur caractère variable, des superpositions et des points de jonction qu’ils marquent.

17Pour ce faire, l’auteure opère des choix méthodologiques qui lui permettent de territorialiser, autant que possible, ce qui échappe en partie au territoire : la circulation des livres, des traductions et les rapports de pouvoir symbolique qui déterminent ces flux. Le premier choix est d’articuler la réflexion autour de l’idée de « champ littéraire transnational ». Plutôt que de parler d’échelle « globale » ou « mondiale », expressions par lesquelles on tend à trop homogénéiser l’espace soumis à l’étude, le découpage qu’implique l’idée de littérature « transnationale » permet au contraire de tenir compte des spécificités sociohistoriques de l’ordre mondial, d’être sensible, autrement dit, à la façon dont les flux littéraires circulent selon des logiques transversales qui recoupent aussi bien les délimitations géographiques — qu’elles soient étatiques, nationales ou régionales — que les frontières culturelles et linguistiques. Le monde qu’est celui de la « République mondiale des lettres » est en effet un territoire complexe dont les frontières linguistiques, culturelles et géopolitiques ne sont pas superposables sans reste à celles des États-nations. Le second choix concerne la façon d’appréhender l’ordre mondial : Gisèle Sapiro choisit de se référer à l’espace transnational en raisonnant en termes de centre et de périphérie. Tout droit inspiré de la sociologie de Fernand Braudel2, ce modèle de pensée permet d’analyser la circulation transnationale des littératures en tenant compte des rapports de pouvoir et du positionnement des différents espaces linguistiques qui interagissent entre eux.

18Ainsi voit-on dans quelle mesure le souci de ne pas réifier l’espace littéraire mondial est constant dans l’ouvrage de Gisèle Sapiro. Cette volonté est d’emblée visible dans la structure qu’adopte son essai, lequel s’articule autour de quatre échelles différentes — nationale et « inter-nationale », d’abord, puis transnationale et, enfin, globale — et dont le passage progressif de l’une à l’autre montre l’évolution des dynamiques transculturelles de la fin du xixe siècle jusqu’à nos jours. La volonté de comprendre le fonctionnement de l’ordre littéraire mondial suppose en effet de revenir, tout d’abord, sur la construction, par les États-nations, d’une culture et d’une littérature considérées proprement nationales qui puissent être ainsi exportées. À cet égard, les analyses du premier chapitre sur la professionnalisation du métier d’écrivain et, plus globalement, des métiers du livre sont l’occasion de comprendre le fonctionnement des littératures nationales et la façon dont elles s’exportent et se pensent au regard des autres littératures.

19Si le champ littéraire « inter-national » s’articule encore autour des États-nations, qui sont dans l’ordre mondial comme une unité minimale, la spécificité de l’échelle transnationale est de bouleverser cet emboîtement. Ainsi, l’enjeu de la troisième partie est de comprendre le passage d’un ordre littéraire « inter-national » à un ordre proprement transnational, dans lequel les interactions et les flux ne sont plus reconductibles à une sous-échelle nationale. C’est notamment par le biais de projets politiques qui ont été pensés dès leur origine à une échelle mondiale que cet ordre transnational émerge : au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et dans une volonté de pacification des relations internationales, l’Unesco cherche à promouvoir les relations culturelles internationales au moyen d’un programme éditorial intitulé les « Œuvres représentatives », qui vise à soutenir les projets de traduction, tout particulièrement en contexte extra-européen. Il s’agit, autour de l’Unesco et de figures éditoriales telles que Roger Caillois et René Étiemble, de former un patrimoine littéraire mondial commun, moment à partir duquel un espace littéraire proprement transnational émerge.

20La dernière échelle, celle de la globalisation, enfin, marque un tournant paradoxal : si les littératures accédant à la scène littéraire transnationale sont de plus en plus diversifiées de nos jours, cette diversité demeure néanmoins sous domination anglophone. Ce phénomène est notamment dû à la domination accrue des intermédiaires culturels anglo-américains dans le marché littéraire mondial et au rôle de plus en plus central des agentes dans le marché du livre et des prix littéraires. Le passage par la langue anglaise constitue ainsi une condition sine qua non pour accéder à la scène littéraire mondiale, et tout particulièrement pour obtenir le prix Nobel, ultime joyau de la reconnaissance transnationale. Si bien que toute l’ambivalence de la diversification du marché littéraire mondial pointe quand il s’agit d’observer les dynamiques de traduction dans le monde : à tous les niveaux du processus de consécration se pose en effet la question de la langue dans laquelle on écrit, on traduit et, plus globalement, on promeut une œuvre littéraire.

L’accès à la consécration mondiale, ou les frontières gardées du champ littéraire transnational

21On retient de cette lecture, en définitive, qu’une auteure mondiale est avant tout le fruit d’une politique d’auteure : les études de cas que Gisèle Sapiro déploie au fil de son essai sont autant d’aventures révélatrices de la complexité de ce processus. Mais, plus encore, en déployant les détours parfois inattendus que peut prendre cette politique, l’essai de Sapiro montre surtout que les conditions par lesquelles on accède à la consécration transnationale sont foncièrement inégales. De sorte que la sociologie des flux que propose l’auteure est aussi une sociologie du privilège.

22Une auteure mondiale, en effet, est une personne qui au premier chef est parvenue à l’être, c’est-à-dire qu’elle a réuni un nombre suffisant de critères et de conditions pour accéder à un tel statut. Gisèle Sapiro montre ainsi que les chances de parvenir à une reconnaissance transnationale se dessinent tôt, dès la constitution du nom d’auteure à l’échelle nationale : le privilège d’avoir été éditée dans une maison d’édition influente, dans le pays d’origine, augmente les opportunités, ensuite, d’accéder à la scène. De la même façon, le caractère plus ou moins central de la langue d’origine augmente, ou au contraire diminue, la possibilité pour une œuvre d’être lue à l’échelle mondiale. Ces conditions sont complexifiées encore si l’on tient compte des rapports de domination et de la colonialité qui transparaissent dans les rouages du monde de l’édition : une œuvre d’Amérique latine, par exemple, sera plus susceptible d’être diffusée à une échelle mondiale si elle a été publiée dès le départ dans une maison d’édition espagnole, et non pas locale.

23Maison d’édition, langue d’écriture et de traduction, pays et culture d’origine : selon leur configuration, entre centre et périphérie, la combinatoire de ces différents facteurs détermine la possibilité de devenir une auteure mondiale. Les mécanismes de la reconnaissance transnationale sont variables, le parcours sinueux, les chances constamment redistribuées : le statut d’auteure mondiale, in fine, est toujours soumis à des réajustements. L’étude de la situation de l’œuvre d’Annie Ernaux aux États-Unis, à cet égard, montre de façon emblématique comment la reconnaissance nationale d’une œuvre non seulement ne prédit pas nécessairement ses chances d’accès à la scène transnationale, mais encore ne garantit pas que cette reconnaissance soit uniforme dans le monde. C’est ainsi qu’une auteure reconnue mondialement et couronnée par le prix Nobel telle qu’Annie Ernaux peut pâtir d’une certaine invisibilité aux États-Unis, par exemple, en raison de la faible notoriété de la maison d’édition qui la publie.

24En définitive, si la question est de savoir comment une auteure franchit le cap de la consécration transnationale, cette question suppose de s’intéresser autant si ce n’est plus aux facteurs qui viennent l’entraver. Gisèle Sapiro, à cet égard, donne à voir de façon nuancée les mécanismes du privilège à la publication selon la centralité des langues et des institutions qui jalonnent le parcours de traduction et de publication transnationale.

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25L’ouvrage de Gisèle Sapiro montre avec éloquence la façon dont la consécration transnationale des auteures et la constitution d’un canon littéraire mondial sont avant tout le fruit d’un travail collectif. Dans son essai, la sociologue s’attache en effet à décrire la profusion, jusqu’alors peu étudiée, des acteurs et des actrices du monde littéraire et montre, ce faisant, l’imbrication de leurs actions et de leurs intérêts respectifs dans la politique d’auteure. Le succès mondial d’une auteure est en effet l’expression directe de stratégies politiques et éditoriales que les études de terrain qu’elle mène dans les milieux de l’édition, de la traduction, de la médiation culturelle ou, encore, des prix et des festivals littéraires, permettent de mettre au jour. Gisèle Sapiro relève ainsi le défi de constamment négocier la complexité des frontières linguistiques, nationales, sociales et culturelles qu’implique la « République mondiale des Lettres », en mettant en évidence la machine éditoriale concurrentielle qui pousse des auteures de la scène nationale à la scène mondiale.