
Le régime littéral
cette poésie sans accent poétique, aussi sèche qu’une biscotte sans beurre, a trouvé ses lecteurs.
Emmanuel Hocquard, Ma haie, Paris : POL, 2001, p. 26.
1Emmanuel Hocquard (1940-2019) et Jean-Marie Gleize (né en 1946) ont contribué à partir des années 1980 et surtout 1990, à infléchir significativement le cours de la poésie française contemporaine. Chacun à la tête d’une œuvre prolifique, ils ont aussi été des meneurs, tant éditeurs, directeurs de revue et de collection que professeurs, et ont entraîné dans leur sillage une, voire deux générations d’écrivains. Si pas grand-chose ne les rapproche du point de vue d’une sociologie de la littérature — en effet, ils n’appartenaient pas aux mêmes cercles, n’ont pas publié chez les mêmes éditeurs, n’ont pas enseigné dans le même type d’institutions — ils ont tous deux, de façon notable, organisé leur réflexion autour de la notion de « littéralité », sous laquelle on peut dès lors tenter de synthétiser un moment important de la poésie moderne. C’est la mission que se donne Laure Michel dans À la lettre. Représentation et littéralité chez Emmanuel Hocquard et Jean-Marie Gleize, un ouvrage que l’on peut lire à la fois comme un diptyque critique – la succession de deux monographies – et un travail de théorisation unitaire, ou de clarification, d’un concept omniprésent, jusqu’alors un peu flou. Il s’agit pour la chercheuse de rapprocher, mais aussi de distinguer : explorer deux œuvres singulières, sans jamais les rabattre l’une sur l’autre, mais au besoin en les éclairant l’une par l’autre, pour montrer comment elles proposent deux réponses comparables à un problème commun, que l’on peut joindre sous un même concept, quoique défini de manière différente pour l’un et l’autre. Ce problème a au moins trois dimensions : il est historique, ontologique et linguistique. Historique, car il s’est posé aux parleurs, et singulièrement aux écrivains, à un certain moment, que l’on peut identifier avec l’ouverture de la « modernité » ; ontologique, car il concerne « le refus ou l’impossibilité de dire le réel » ; linguistique, car il est apparu « en raison de l’impuissance, du soupçon ou du défaut de la littérature et du langage » (p. 11 pour ces citations). Du fait du croisement même de ces trois dimensions, on peut penser que l’œuvre de Mallarmé a posé le problème de la manière la plus franche. Mais Laure Michel laisse volontairement, on le voit, un certain jeu dans sa définition : car l’impossibilité de dire le réel n’est pas la même chose que le refus de le faire, et n’implique pas le même type de fondement ; de même, l’impuissance de la littérature n’est pas la même chose que le défaut du langage. Ouverture relative de la définition qui, si la position du problème date de Mallarmé, autorise des déclinaisons différentes dans les propositions pour le résoudre.
La littéralité selon Hocquard
2Les quatre premiers chapitres d’À la lettre sont consacrés à Emmanuel Hocquard. Laure Michel commence par y explorer le dialogue de celui-ci avec les poètes de la « modernité négative », notamment Claude Royet-Journoud qu’il a publié dans Orange Export, et avec qui il s’est entretenu dans un texte important, la « Conversation du 8 février 1982 » reprise dans Un privé à Tanger (1987). Emmanuel Hocquard s’aligne avec l’auteur du Renversement quant au refus de la « représentation » (refus qui trouve une expression acérée dans le congédiement de la métaphore), mais pas avec sa manière de mettre en scène le drame non-référentiel du langage :
Hocquard partage avec Royet-Journoud et Albiach le constat d’un déficit ontologique de l’image et de l’échec du langage dans sa saisie du réel. Il partage avec eux l’idée qu’il ne peut dès lors y avoir que « théâtre », mise en scène et mise à distance du fonctionnement du langage comme lieu de fiction. Toutefois, il se sépare d’eux sur les conclusions qu’il en tire en termes de poétique. Là où Royet-Journoud et Albiach, entérinant le négatif du langage, font du livre le lieu d’une mise en scène non référentielle du langage, Hocquard choisit de donner au jeu, au « paraître », au théâtre et à la fiction, une valeur pleine et libératrice. (p. 75)
3Ce parti pris ludique, si l’on peut dire, plutôt qu’hiératique, n’est pas seulement théorique : il débouche sur les pratiques qui signeront la singularité de l’œuvre poétique d’Emmanuel Hocquard dans la décennie 1990, des poèmes des Élégies (1990) et de la Théorie des tables (1992) aux étranges ouvrages à deux mains que sont Le Commanditaire (1993, avec Juliette Valéry) et Le Voyage à Reykjavik (1997, avec Alexandre Delay). L’influence de Reznikoff, l’usage du cut-up, le recours à la tautologie, la déconstruction de la narration sont autant de gestes critiques immanents à l’écriture, par le moyen desquels celle-ci se rend digne de la posture théorique d’Emmanuel Hocquard, qui emprunte autant à la logique pragmatique de Wittgenstein qu’à la politique du langage de Deleuze (aussi étonnant soit un tel attelage philosophique). La littéralité apparaît comme la solution d’un problème complexe, qui concerne certainement le défaut du langage (dans sa manière de renvoyer au réel), mais aussi le rapport du sujet à la communauté linguistique qui parle à sa place à travers les conventions, alors même qu’il croit s’exprimer en première personne. Une solution qui n’est pas sans poser de nouvelles questions : « En quoi consiste donc un poème autobiographique fait à partir d’énoncés non personnels dans lequel celui qui écrit pourra néanmoins reconnaître quelque chose de sa singularité ? » (p. 145). La poétique de la singularité impersonnelle qui en découle, à la pointe du soupçon moderne, semble ainsi se donner pour tâche de répondre avec radicalité à de profonds problèmes métaphysiques. Au point que Laure Michel écrit, à propos du livre de 2007 : « Conditions de lumière est l’application la plus rigoureuse d’une conception qui récuse l’idée d’une individuation de la langue par le locuteur. » (p. 157, je souligne) Avant de revenir pour finir sur cette théorie qui « éperonne » la pratique, présentons la nature de l’écriture en régime littéral selon Jean-Marie Gleize.
La littéralité selon Gleize
4Né quelques années après Emmanuel Hocquard, Jean-Marie Gleize est à la tête d’une œuvre toujours en cours, et pour laquelle il est donc moins aisé d’adopter un point de vue surplombant. Laure Michel, qui maîtrise l’art de la synthèse, parvient malgré tout à pointer de manière précise où le travail de l’auteur de Non (1999) diverge de celui de son aîné :
Sa cible est moins le réseau de représentations linguistiquement et socialement instituées, auquel s’en prend Hocquard dans sa critique des usages de la langue, que la confiance, naïve à ses yeux, dans les pouvoirs de la littérature et de la poésie en particulier, défendus par certains de ses contemporains. (p. 213)
5À Hocquard, donc, la littéralité servirait pour dépasser une crise relative aux rapports du langage au réel (via la communauté politique et ses conventions) ; à Gleize, elle permettrait de contester les prétentions de la littérature à en rendre compte. Plus précisément, et plus dialectiquement, ces prétentions sont relancées en même temps que contestées, puisqu’il s’agit malgré tout pour l’auteur de Léman (1990, premier volume du cycle toujours en cours) de « dire ce qui est » (cité p. 217). Le réel « impossible » reste donc l’horizon de valeur et de sens d’une littérature qui se veut non littéraire, tant elle se détourne des conventions poétiques pour « écrire à mort » (Les Chiens noirs de la prose, 1999, cité p. 225). Au lieu de prêter naïvement foi à l’idéologie de la représentation, qui tient pour acquis ce qui en réalité fait mystère et qu’il s’agit précisément d’interroger, Jean-Marie Gleize repart à chaque fois de l’écriture matérielle et de ses coordonnées concrètes, pour mener une quête qui ne saurait avoir de terme :
Interroger le réel, donc, à partir de circonstances concrètes, datées, localisées, documentées, référentialisées. Le réel, toutefois, demeure ce qui échappe à la compréhension. Il est une énigme, une question inlassablement posée, l’enjeu d’une enquête qui ne peut pas s’achever. (p. 269)
6Comme pour l’œuvre d’Emmanuel Hocquard, Laure Michel rend compte de manière minutieuse des dispositifs mis en place par l’écrivain pour parvenir à ses fins : procédures de « simplification », de « réduction » ou « abstraction » qui ont pour point commun de proposer des approches du réel produisant un effet non-réaliste. L’exemple du « carré-jardin », c’est-à-dire de la stylisation géométrique d’un lieu existant, permet de suivre pas à pas un cas idéal-typique dans ses métamorphoses successives. La pluralité des tentatives importe, pour figurer une insatisfaction fondamentale, consubstantielle au projet d’écriture : « Aucune figure n’est adéquate, aucune représentation ne peut stabiliser ce qui est en jeu : le temps, la filiation, l’héritage et l’engendrement. » (p. 286). Le geste de production, toujours remis sur le métier, prime tout résultat en termes de représentation ; c’est pourquoi tant importe la compagnie des « horribles travailleurs » (Rimbaud), au premier rang desquels Francis Ponge et sa « rage de l’expression ». L’écriture est un travail ; l’accent est mis en conséquence sur les stratégies matérielles variées, concrètes, de cet effort ; « la littéralité chez Jean-Marie Gleize ne reçoit pas de définition unique ni de caractérisation définitive, mais elle regroupe un ensemble de pratiques qui refusent l’expressivité, la subjectivité aussi bien que l’approche symbolique ou métaphorique du réel. » (p. 313, je souligne).
Un plaisir gourmand
7Dans sa conclusion, Laure Michel récapitule de manière éclairante la manière dont « chez Hocquard et chez Gleize, la littéralité recouvre trois ensembles de traits distinctifs, liés entre eux. La littéralité est d’abord une affaire de lettre et de langage. Elle a lieu dans les mots. » (p. 365) On a vu comme ce point commun pouvait donner lieu à une différence entre une première approche critiquant plutôt les usages et les conventions de la parole (Hocquard) et une seconde dégonflant plutôt les prétentions de la littérature (Gleize). Deuxième point, « la littéralité consiste ensuite en un désir d’objectivation » (p. 366) qui peut prendre deux visages : refus de la métaphore, d’un côté, et « duplication » des énoncés de l’autre, cette dernière manière allant « de la copie pure et simple de textes antérieurs, avec une valeur documentale ou non, à la simple impression de citation produisant un effet de décalage ou d’étrangeté. » (p. 366-367). Enfin, « la littéralité est un nouveau moment de la modernité. Elle en reconduit le geste caractéristique, celui de l’invention d’une nouvelle forme après l’épuisement du moment précédent. Comme elle également, elle réécrit l’histoire de ce qui la précède et s’invente une tradition. » (p. 367).
8Les poètes de la littéralité, en effet, ont plaisir à placer leur propre geste dans une continuité, mais aussi dans une homologie, avec les avant-gardes historiques du début du vingtième siècle. Dans ce modèle, la théorie et la pratique sont les deux jambes d’un mouvement historique parcourant la dialectique des formes se succédant en se subvertissant. En refermant l’essai stimulant de Laure Michel, on se dit qu’un quatrième « ensemble de traits distinctifs » pourrait être considéré : à savoir la manière dont la théorie « éperonne » la pratique, dans ces œuvres en réalité de part en part hybrides. De part en part, car même les livres qui paraissent au premier abord dépourvus de théorie (comme les Élégies de Hocquard) sont en fait travaillés, en creux, par une posture critique dont la connaissance par le lecteur est requise pour qu’il comprenne ne serait-ce que le statut de ce qu’il lit. La soi-disant nudité est le fruit d’une élaboration idéologique complexe, en tout cas loin d’aller de soi, et aussi généreux en présupposés philosophiques que le résultat se veut dégraissé d’un point de vue stylistique. Le réel, en tout premier lieu, est-il vraiment « inatteignable » ? L’existence d’essais, la possibilité même de la science (et peut-être, de la recherche en littérature), semblent impliquer que l’on peut dire quelque chose de ce dont on parle. À quelle condition ? Il est peut-être recommandable de suivre certaines méthodes, collectivement éprouvées. Faut-il dès lors cultiver la défiance envers tout usage conventionnel du langage ? Il se trouve que les lecteurs de Wittgenstein sont particulièrement bien placés pour savoir que ce lieu commun mériterait lui-même de faire l’objet d’une sérieuse déconstruction. Bref, des présupposés lourds d’un point de vue philosophique sont — sans ouvrir à des discussions sérieusement argumentées — au fondement de ces poétiques de la littéralité. Celles-ci ont beau faire l’apologie de la nudité, les textes qu’elles produisent concrètement sont donc les résultats d’une stratification théorique impliquant au moins l’ontologie négative, la philosophie post-structuraliste, la linguistique pragmatique et les théories de l’écriture blanche : quoique refusant l’image et défendant l’ascétisme d’un style volontairement plat, ils ne peuvent sérieusement faire oublier leur propre richesse. La biscotte est sans beurre, mais aux quatre céréales. Quel projet plus audacieux, plus baroque, pour ne parler que de cela, que faire se rencontrer Wittgenstein et Deleuze sur une table de cut-up ? Tout se passe comme si les poètes de la littéralité avaient déporté dans la « poétique » le relief — l’événementialité, le mordant, l’intéressant — qu’elles refusaient à la simple « poésie ». C’est pourquoi l’on ne peut s’empêcher de se demander si, derrière la radicalité d’œuvres clamant s’engager dans l’eschatologie blanche d’une modernité austère, ce qui faisait retour à travers cette omniprésence de la théorie qui oriente, détourne, commente et, oui, sauve la littérature, n’était pas quelque chose de l’ordre du plaisir de penser, et même, d’une certaine forme de gourmandise — gourmandise qui seule justifierait d’ailleurs, dans l’hypothèse où le réel serait en effet à jamais impossible à atteindre, de ne pas en rester au régime sec d’un silence simple et définitif.

