Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2021
Novembre 2021 (volume 22, numéro 9)
titre article
Rémi Furlanetto

Pour un Valéry politique

For a political Valéry
Paul Valéry, L’Europe et l’Esprit. Écrits politiques. 1896-1945, édition établie et présentée par Paola Cattani, Paris : Gallimard, coll. « Les Cahiers de la NRF », 2020, 320 p., EAN 9782072887406.

1Dix ans après la disparition de Rilke, Valéry publie dans Les Nouvelles littéraires un petit texte d’hommage intitulé « Adieu à Rilke », dont le propos peut paraître étonnamment politique. Bien plus encore que Valéry, Rilke passe aisément pour l’incarnation exemplaire du poète enfermé dans sa « tour d’ivoire », expression qui n’est pas seulement métaphorique s’agissant du solitaire de la tour de Muzot, lieu austère où Valéry le rencontre pour la première fois. Poète de l’« espace intérieur du monde » (Weltinnenraum), selon sa propre expression, il est préoccupé comme Valéry par la figure repliée sur elle-même de Narcisse. Sa traduction des « Fragments du Narcisse » du poète français est d’ailleurs au centre de la longue discussion qu’ils ont lors de leur dernière entrevue, peu de temps avant sa disparition. Or il est frappant que dans l’« Adieu à Rilke », qui ne revient pas sur ces rencontres personnelles, Valéry préfère considérer le personnage de Rilke d’un tout autre point vue. Poète errant et sans patrie, il constitue d’après cet article un membre éminent de l’« Europe intellectuelle », en faveur de laquelle Valéry va déployer des efforts considérables dans l’entre-deux-guerres, ou, pour reprendre une expression qu’il emploiera plus tard à son sujet, un de ces « bons Européens » que louait Nietzsche1 :

Rilke était peu à peu devenu citoyen de l’Europe intellectuelle. Ce grand poëte, un des plus glorieux, au sens le plus noble, du monde germanique, une forte affinité élective le reliait à la race slave, il avait une connaissance profonde de la Scandinavie, et vers l’Ouest il était si près de la culture française que je pus facilement l’induire à écrire et à publier des poésies dans notre langue2.

2L’important recueil d’écrits politiques de Valéry que publient les éditions Gallimard grâce aux soins de Paola Cattani, en mettant au jour la part « la plus significative » (p. 9) d’un corpus qui était jusqu’à présent largement méconnu, permet justement de reconsidérer les liens complexes que l’auteur entretient avec la politique et de prendre toute la mesure de son « engagement pro-européen » (p. 34). Au-delà du poète et du poéticien, qui ont surtout retenu l’attention de ses commentateurs, ce recueil entend ainsi mettre en évidence l’intérêt d’un Valéry politique. D’autant plus qu’en regroupant ici un peu plus de 250 pages de l’écrivain, l’éditrice a dû faire un choix parmi une production bien plus vaste, dont fait par exemple partie le bref article que nous citions. Il importe donc de préciser les critères qui ont présidé à l’établissement de ce recueil, ce qui implique au préalable d’indiquer brièvement quels ont été les liens de l’écrivain avec la politique. Nous reviendrons enfin sur les divers enjeux que soulève cet ensemble de textes inédits et que l’introduction du volume met fort bien en évidence, notamment en ce qui concerne la question du rôle de l’écrivain dans la société, qui fait l’objet de la part de Valéry d’une riche réflexion, fondée sur le refus de tout engagement partisan.

Valéry & la cause européenne

3Soulignons tout d’abord que l’introduction est complétée par une éclairante chronologie qui, tout en rappelant les grandes étapes de la carrière de l’écrivain, met l’accent sur les événements liés à sa réflexion politique, qui connaît un tournant au lendemain de la Première Guerre mondiale. Cette présentation est d’autant plus bienvenue que les écrits qui composent le recueil suivent ensuite un ordre chronologique. On peut s’étonner qu’elle ne fasse pas mention de l’attitude de Valéry durant l’affaire Dreyfus, à laquelle on ne trouve qu’une rapide allusion dans l’introduction (p. 16). Le refus de l’écrivain d’adopter une attitude militante a alors connu une infraction de taille, puisqu’au nom de la raison d’État, il a pris parti contre Dreyfus non seulement auprès de ses proches, mais encore publiquement en choisissant de signer les listes Henry fin 1898, en dépit de leur caractère abject. Outre les questions suscitées par le parti même qu’a adopté Valéry, cet épisode révèle que la tentation de l’action politique ne lui est pas tout à fait étrangère. Par ailleurs, les violentes divisions introduites par l’Affaire ont incontestablement marqué son rapport à la politique, notamment en participant à le dissuader d’adopter par la suite une attitude partisane. P. Cattani entend toutefois souligner, au-delà de son nationalisme de jeunesse, l’intérêt précoce de l’auteur pour les questions internationales, auxquelles il s’applique de fait au même moment et qui sont à l’origine de sa réflexion sur l’Europe.

4Peu diserte en ce qui concerne le jeune Valéry, cette chronologie fait en revanche nettement apparaître le tournant qui s’est produit dans la carrière de l’écrivain après la Première Guerre mondiale. Son retour sur la scène littéraire après presque vingt ans de silence se double d’une très intense activité de réflexion sur le devenir de l’Europe, ou plus précisément de « l’esprit européen », dont l’article sur « La crise de l’esprit » publié en 1919 constitue le texte inaugural. Il est frappant de constater combien l’écrivain, loin de s’enfermer dans sa « tour d’ivoire », multiplie les échanges et les prises de paroles, non seulement en France, mais dans toute l’Europe. P. Cattani dresse un tableau tout à fait éloquent de cet intérêt pour les questions politiques en évoquant non seulement les principales publications de l’écrivain sur ce thème (de l’article de 1897 sur « La conquête allemande » au discours sur Voltaire prononcé en Sorbonne en 1944), mais aussi deux aspects majeurs de sa carrière sans doute moins connus : les multiples conférences que sa gloire croissante l’amène à donner dans l’Europe entière ainsi que son investissement important, à partir de 1925, dans différentes entreprises qui œuvrent, à la suite du désastre de la Grande Guerre, pour un rapprochement d’ordre culturel en Europe, et en particulier dans les différents organismes de la Société des Nations chargés de la coopération intellectuelle, où il va jouer un rôle majeur.

5Il faut rappeler à ce propos que la SDN, instituée en 1919, décide deux ans plus tard de créer une Organisation de Coopération Intellectuelle afin de renforcer les relations culturelles et intellectuelles entre les nations. Son action se réalise à travers différents organismes, dont le détail est assez complexe3. Les principaux sont la Commission internationale de coopération intellectuelle (CICI, inaugurée à Genève en 1922 et dirigée dans un premier temps par Bergson), l’Institut international de coopération intellectuelle (IICI, inauguré à Paris en 1926 ; il laissera la place à l’UNESCO après la guerre) ainsi que des Commissions nationales de coopération intellectuelle. Un autre organisme important est la Sous-Commission des Lettres et des Arts, qui est institué en 1925 par la CICI, et qui sera remplacé en 1931 par le Comité permanent des Lettres et des Arts. À la suggestion de Valéry et d’Henri Focillon, ce Comité, dont Valéry assurera plus tard la présidence, décide d’organiser, d’une part, une « Correspondance », qui donnera lieu notamment à la publication de deux longues lettres d’Einstein et de Freud rassemblées sous le titre Pourquoi la guerre ? (1933) ; et, d’autre part, des « Entretiens », sous la forme de colloques internationaux d’intellectuels dont les échanges seront publiés. Huit « Entretiens » seront organisés entre 1932 et 1937 dans plusieurs villes d’Europe, à une exception près. Plusieurs d’entre eux sont présidés par Valéry, et l’écrivain est par ailleurs l’hôte des « Entretiens » organisés en 1935, qui se tiennent au Centre universitaire méditerranéen de Nice, qui est inauguré par la même occasion. Valéry, qui a été nommé à la tête de cette institution en 1933, entend en faire aussi un lieu de coopération intellectuelle. L’écrivain collabore également à d’autres cercles intellectuels qui œuvrent dans le même sens, comme le Kulturbund fondé en 1922 par le conservateur Karl von Rohan ou le Comité français de coopération européenne créé en 1927 le mathématicien Émile Borel ; mais P. Cattani souligne que c’est dans les différents organismes de coopération intellectuelle de la SDN que Valéry a trouvé le lieu où il était le plus à l’aise pour exercer son action.

Un corpus méconnu

6L’introduction rappelle que la réflexion politique traverse toute la carrière de l’écrivain, des textes de jeunesse (comme l’important article de 1897 sur « La conquête allemande », republié plusieurs fois par la suite) aux Regards sur le monde actuel qu’il fait paraître en 1931 et enrichira par la suite. La renommée considérable acquise par Valéry dans l’entre-deux-guerres se traduit par l’écriture d’une multitude de textes pour lesquels il est sollicité : préfaces, articles de circonstance, entretiens et réponses à des enquêtes dans la presse, mais aussi discours et causeries diverses, dont le texte, qui se réduit parfois à quelques notes, n’est pas toujours publié. De surcroît, la réflexion de Valéry s’écrit très largement dans la partie privée de l’œuvre, notamment dans les Cahiers qu’il remplit chaque matin. L’anthologie des Cahiers procurée par Judith Robinson dans la « Bibliothèque de la Pléiade » en 1973 et 1974 donne un choix de ces notes à caractère politique, mais P. Cattani souligne la richesse du fonds de la BnF, qui contient un ensemble très volumineux de notes rassemblées par Valéry à partir de copies des Cahiers, dossiers « où des intuitions parfois plus radicales mêmes que celles développées dans les articles prennent forme » (p. 15). Par suite, les écrits politiques de Valéry représentent un corpus immense, dont la dispersion rend l’exploration bien difficile. On sait donc gré à P. Cattani d’avoir patiemment fouillé les archives valéryennes afin de nous offrir cette riche édition, qui comprend à la fois des textes publiés qui n’avaient jamais été repris dans les Œuvres de l’écrivain et d’autres, pour certains simplement ébauchés, qui n’étaient pas destinés à la publication.

7Parmi cette masse considérable d’écrits, l’éditrice a choisi de faire de l’action de Valéry en faveur de la cause européenne la colonne vertébrale du volume et a logiquement choisi de publier en premier lieu tous les textes liés à l’investissement actif de Valéry dans les organismes de coopération intellectuelle de la SDN qui, à quelques exceptions près, n’avaient non seulement jamais été repris, mais étaient même inconnus pour certains sous leur forme intégrale. Se trouvent ainsi rassemblés pour la première fois un ensemble de documents dans lesquels on voit notamment l’attachement de Valéry à justifier le bien-fondé de ces organes de coopération intellectuelle. Le rapport sur l’avenir de la Sous-Commission des Lettres et des Arts que l’écrivain présente à Genève en 1930 l’amène à lancer une formule forte qu’il reprendra par la suite : « une Société des esprits est la condition d’une Société des Nations » (p. 97). On la retrouve dans le projet de résolution proposé par Valéry et Focillon pour définir le rôle du Comité permanent des Lettres et des Arts nouvellement créé (p. 120 et 122) ; dans l’introduction cosignée par Valéry et Focillon au premier volume de « Correspondance » publié par l’Institut de Paris, justement intitulé Pour une Société des esprits (p. 164) ; ou encore dans les discours d’ouverture ou de clôture qu’il tient lors des « Entretiens » organisés par le Comité permanent des Lettres et des Arts (voir p. 172 et 228). Le groupe de textes le plus important est justement formé par les participations successives de Valéry à cette série d’« Entretiens » : on peut suivre les principales interventions de l’écrivain dans six de ces réunions, qui, après un premier événement consacré à Goethe dans sa ville natale, à l’occasion du centenaire de sa mort, porteront sur des questions très larges relatives au devenir de la civilisation occidentale (« L’avenir de la culture », « L’avenir de l’esprit européen », « La formation de l’homme moderne », etc.). Dans ces déclarations, Valéry revient sur l’intérêt majeur que revêt à ces yeux ce travail mené au sein de l’élite intellectuelle. Ailleurs, il rend hommage aux personnalités qu’il a côtoyées durant ces réunions : l’homme politique et intellectuel belge Jules Destrée, qui présidait la Sous-Commission des Lettres et des Arts jusqu’à sa mort en 1936, ou le philosophe Hermann de Keyserling, dont Valéry préface le recueil des discours qu’il a prononcés dans les « Entretiens » de 1933 sur « L’avenir de l’esprit européen ».

8Comme l’observe P. Cattani en introduction, les pages retenues montrent également « la variété et la multiplicité des interlocuteurs avec qui Valéry accepte de dialoguer pour œuvrer à intensifier les échanges internationaux » (p. 17). On trouve ainsi le texte de conférences sur l’Europe prononcées dans le Kulturbund de Rohan, à la Nouvelle École de la Paix de Louise Weiss, ou une note adressée en 1935 au Congrès organisé par l’Académie méditerranéenne, dont l’éditrice souligne la dimension discrètement polémique. L’importante conférence tenue à l’ambassade de France à Berlin en 1926 est illustrée par un texte écrit la veille qui en résume la teneur. Toutefois, il ne rend pas compte de toute la portée politique de cette conférence, que Valéry a prononcé, comme le remarque l’éditrice en note, dans un « contexte politique délicat » (p. 54). Or, devant un auditoire nombreux et prestigieux, Valéry a non seulement expliqué ce qu’il attendait de la coopération intellectuelle qu’il appelait de ses vœux, mais a aussi plaidé plus directement pour un rapprochement franco-allemand : Valéry tenait de cette façon un discours qui allait dans le sens de la politique menée par Aristide Briand au même moment et sa conférence n’allait pas passer inaperçue4.

9D’autres écrits sur l’Europe sont encore rassemblés ici, sans que Valéry, qui reprend d’un texte à l’autre les mêmes grands thèmes, y développe toujours des idées originales. Dans l’article « Notre Europe », publié dans la revue Pamphlet en 1934, Valéry ne fait même que reprendre une partie de la « Note » où il définit le type de l’Européen qu’il avait ajoutée dix ans plus tôt à « La crise de l’esprit » dans Variété ; mais cet exemple témoigne bien de la multiplication des interventions et des publications à laquelle il se livre dans l’entre-deux-guerres et de l’actualité persistante de sa réflexion. Parmi les surprises que réserve cette édition, on trouvera notamment une belle note sur Camoëns (probablement liée à la chaire Camoëns qui est inaugurée en 1938 au Centre universitaire méditerranéen que dirige Valéry), qui fait d’une anecdote que le poète portugais a lui-même raconté dans Les Lusiades une allégorie du « combat » que Valéry mène avec d’autres en faveur de « l’Esprit Européen ». Par ailleurs, on découvre que Valéry avait projeté d’écrire une troisième lettre sur « La crise de l’esprit », dont P. Cattani reproduit deux esquisses. Mais l’on retiendra surtout les pages inédites écrites par Valéry pour l’avant-propos au volume sur l’Europe qu’il prépare pour Champion en 1927-1928 sous le titre Notes sur la grandeur et la décadence de l’Europe. Valéry renoncera finalement à faire paraître ce livre et l’avant-propos deviendra plus tard celui des Regards sur le monde actuel. Mais ce qui importe est que l’écrivain a préféré garder dans ses papiers toute la seconde moitié du texte, qui est déjà absente des épreuves du volume Champion. L’éditrice reproduit cet état antérieur, qui comporte une dizaine de pages de plus que le texte que l’on connaissait jusqu’à présent, ainsi que plusieurs variantes significatives. Ces pages prolongent non seulement la critique de l’histoire et de ses usages que Valéry a souvent conduite, mais présentent surtout un long développement sur le problème de la structuration de l’Europe en nations. Valéry énumère différents domaines dans lesquels « l’esprit d’unification tend à se libérer du cloisonnement politique » et débouche sur la conclusion que, au vu de la situation dans laquelle se trouve l’Europe, l’idée d’« une combinaison, une fédération ou union européenne » s’impose à l’esprit, « vaguement mais nécessairement » (p. 90).

10Cette conviction se trouve encore formulée, et avec un ton plus résolu, dans deux ébauches de 1931 et 1936 qui sont rassemblées ici. Citons le premier de ces textes :

Je crois fermement que l’Europe sera assez promptement contrainte de s’organiser en État ou Fédération d’États. Elle y sera contrainte pour pouvoir vivre dans un monde dont les parties de même puissance économique et démographique sont incomparablement plus grandes que toute nation européenne. La notion d’Europe comme bloc est dès aujourd’hui nette et acquise. (p. 100)

11Mais c’est encore au sein de pages que l’écrivain n’a pas publiées que cette perspective politique s’affirme. Valéry a souvent écrit qu’il préférait conserver pour lui-même les pensées qui lui importaient le plus, mais ses réticences à exprimer publiquement sa conviction qu’une Europe politique est nécessaire tiennent sans doute surtout au refus de sortir du domaine intellectuel qu’il a fait sien au profit d’une prise de position véritablement politique. Toutefois, si l’action de Valéry vise en premier lieu à mettre en évidence et à renforcer le sentiment d’appartenance des « hommes de l’esprit » à une « Europe intellectuelle » (p. 179), ces textes montrent que c’est bien la constitution d’une Europe politique qui est tacitement à l’horizon de ces efforts.

12Le recueil s’ouvre sur un projet d’article de 1898 concernant la guerre hispano-américaine, qui a vu la victoire des États-Unis sur l’Espagne. Il conforte le récit que Valéry donnera bien plus tard de la genèse de son idée de l’Europe dans l’avant-propos des Notes sur la grandeur et la décadence de l’Europe. Ce conflit, qui illustre « le premier acte de puissance d’une nation déduite de l’Europe contre une nation européenne » (p. 63), et remet donc en cause la suprématie du vieux continent dans le monde, apparaît comme une des sources de sa prise de conscience que l’Europe est bien plus qu’une simple notion géographique. Ce projet d’article reprend le « Théorème du Nivellement » que Valéry avait adressé à un homme politique, Paul d’Estournelles de Constat, l’année précédente5, et qu’il reprendra plus tard dans la deuxième lettre de « La crise de l’esprit6 » ainsi que dans l’avant-propos des Notes sur la grandeur et la décadence de l’Europe (p. 78-80) : ce « théorème fondamental » consiste dans l’idée que la prééminence que l’Europe entretenait vis-à-vis du reste du monde en raison de son savoir, alors même qu’elle ne constitue géographiquement qu’une petite parcelle du globe, était amenée à se renverser en raison de la diffusion de ce savoir dans le reste du monde. P. Cattani souligne en introduction que cette ébauche de 1898 permet, parmi d’autres textes, de constater la continuité de la réflexion valéryenne sur l’Europe : « La réflexion sur l’Europe est ainsi chez Valéry moins liée à un pacifisme issu de l’expérience de la Première Guerre mondiale qu’aux transformations majeures qui affectent le monde au tournant des xixe et xxe siècles, et qui posent de redoutables défis aussi bien pour les valeurs que pour le modèle de vie et de connaissance européens » (p. 16).

13À cet ensemble important d’écrits sur l’Europe, qui constitue l’essentiel du volume, s’ajoute une poignée de textes concernant d’autres questions politiques, où se retrouve le même souci de dépasser les idées préconçues. Vers 1930, Valéry écrit plusieurs contributions liées à la cause féministe, pour laquelle milite son amie Edmée de La Rochefoucauld. Le texte d’une allocution de 1931 sur le vote des femmes (p. 110-111) reprend de façon à la fois plus concise et appuyée ce qu’il avait déclaré quelques mois plus tôt dans un discours sur « Le suffrage des femmes », récemment réédité par Michel Jarrety7 ; tandis qu’un autre pose aborde plus longuement la question du « Destin intellectuel de la femme », sur laquelle il entend également poser un regard débarrassé des préjugés hérités du passé : « Vous dirai-je mon sentiment : que le passé ne peut plus nous prouver grand’chose ? » (p. 107)8. Relevons également la belle « Réflexion » que Valéry compose sur l’idée de nation, à l’origine des déchirements de la Première Guerre, à destination des anciens élèves du lycée de Montpellier, où il a fait ses études. Dès l’entame, il livre une définition qui frappe par son caractère ouvert, accueillant à la diversité : « Une nation est une substance vivante. Ni la race, ni le domaine, ni les croyances, ni les coutumes, ni les intérêts, ni le langage même ne suffisent à la définir » (p. 59). Les pages contre le racisme qu’il publie en traduction espagnole en 1940 illustrent la même conviction que le métissage des peuples est une richesse et dénoncent dans l’usage politique de la notion de race un renoncement de l’esprit : « Le vague et l’arbitraire de l’idée de Race en font un excellent excitant politique dans les pays dont les réflexes de soumission et d’imitation sont plus puissants que les réactions de critique et de défense » (p. 258).

14Ce regroupement d’écrits politiques, qui se compose d’une quarantaine de textes, est encore complété par six autres placés en annexe. Ils ont pour caractéristique commune de proposer une réflexion d’ordre théorique, sur la politique, le rôle de l’écrivain, mais aussi sur l’histoire ou l’actualité scientifique. Le premier propose une critique du dogmatisme déguisé d’un ouvrage sur La Responsabilité morale publié en 1896 : il révèle la défiance du jeune Valéry à l’égard de l’idéologie et de ses sophismes (la notion de responsabilité fera d’ailleurs l’objet de vives critiques tout au long des Cahiers). L’ouvrage se referme sur deux « Notes » publiées en 1945, dont l’origine n’est pas indiquée : il s’agit en fait de la reprise tels quels de deux fragments des Cahiers bien antérieurs. Comme il l’avait fait pour composer les divers recueils de notes regroupés dans Tel quel, Valéry a retenu pour cette page deux fragments d’époques diverses (le premier date de 1924, le second de 1909-1910). Or la première de ces notes conclut fort bien ce volume en invoquant un trait de caractère qui est déterminant quant au rapport de Valéry à la politique et à sa conception du rôle de l’écrivain : son « horreur du prosélytisme » (p. 301).

La question du rôle de l’écrivain

15En rassemblant ce large ensemble d’écrits politiques, Paola Cattani apporte une contribution majeure à la connaissance du rapport de Valéry à la politique, qui a fait l’objet de peu d’études, alors même que l’importance de la question avait déjà été soulignée. Parmi les travaux pionniers, on relèvera notamment l’ouvrage de Pierre Roulin, Paul Valéry témoin et juge du monde moderne (Neuchâtel, La Baconnière, 1964) ainsi que la série de treize articles sur « Paul Valéry et la politique » que Guy Thuillier a fait paraître dans La Revue administrative entre 1962 et 1965, en proposant une sélection de passages à caractère politique des Cahiers, dont l’édition en fac-similé aux Éditions du CNRS avait été publiée peu avant. En 1984, François Valéry, le fils cadet de l’écrivain, publie un carnet inédit de son père intitulé Les Principes d’an-archie pure et appliquée, qu’il accompagne d’un essai sur Valéry et la politique. Le long article publié en 1994 par Pierre-Jean Quillien sur « Paul Valéry et l’Allemagne » mérite aussi d’être mentionné ; il pose des questions stimulantes sur la cohérence des positions de Valéry, en s’interrogeant sur ses contradictions, ou encore se demande ce que « la conversion européenne » de Valéry doit à Nietzsche. Cependant, comme les autres travaux mentionnés, il s’appuie encore sur une connaissance très imparfaite de l’évolution de Valéry. Ce sont les recherches biographiques de M. Jarrety qui ont fait date en proposant en 2008 une information sûre sur cette question. Il en a par ailleurs repris les grandes lignes dans une synthèse magistrale, qui met l’accent sur l’opposition entre le jeune Valéry nationaliste, quoique déjà attentif aux questions géopolitiques, et le Valéry de l’après-guerre, soucieux de l’Europe9. Malgré ces avancées, il n’existe pas à ce jour de grand ouvrage sur le rapport de Valéry à la politique, et le sujet est loin d’avoir été épuisé.

16L’ouvrage préparé par les soins de P. Cattani présente le double intérêt de mettre en évidence l’importance du corpus politique au sein de la production valéryenne, aussi bien par le nombre que par l’intérêt des textes ; et, d’autre part, de proposer une réflexion sur les enjeux que soulèvent ces écrits politiques, y compris d’un point de vue littéraire. À cet égard, il convient de préciser que l’introduction qui ouvre ce volume prolonge les analyses que l’éditrice a menées en amont dans un ouvrage sur Le Règne de l’Esprit publié en 201310 ainsi que dans différents articles11. Une des idées maîtresses de P. Cattani consiste à défendre le bien-fondé du recours à la notion d’engagement à propos de Valéry, dans la mesure où il n’a pas seulement mené une réflexion importante sur des questions d’ordre politique, mais s’est investi de façon très active au profit d’une Europe unie, activisme dont ce volume démontre de fait l’ampleur.

17Tout l’intérêt de ces écrits politiques est alors de définir une forme d’engagement très différente de celle d’un Zola ou d’un Sartre. Comme P. Cattani le souligne en introduction, Valéry propose en effet une réflexion originale sur la fonction sociale de l’écrivain. Celle-ci s’exprime largement dans les textes de ce volume où Valéry défend sa conception du rôle de ceux qu’il appelle les « hommes de l’esprit12 » dans la coopération intellectuelle, ainsi que dans un certain nombre d’enquêtes publiées dans la presse, dont on trouve ici un exemple avec la réponse très nuancée de Valéry à une enquête menée par André Rousseaux sur « La chose littéraire et la chose publique13 ». D’un côté, Valéry exprime un refus très net de l’engagement politique, comme le montre par exemple, dans les « Entretiens » de 1933 sur « L’avenir de l’esprit », sa réponse à Jules Romains, qui défendait un engagement plus direct : « Je considère la politique, l’action politique, les formes politiques, comme des valeurs inférieures et des activités inférieures de l’esprit » (p. 184). C’est pourquoi, ainsi que le note justement l’introduction, les écrits rassemblés dans ce volume concernent le politique plutôt que la politique proprement dite (p. 10). Valéry parlait quant à lui de « métapolitique » (dans les Cahiers) ou encore d’« essais quasi politiques » (dans le classement de ses essais par matière qui figure à la fin de Variété V). De fait, ces textes n’évoquent que par exception l’actualité, mais visent à apporter, comme il le revendique lui-même, « un esprit dégagé de toute considération du moment » (p. 56).

18Mais d’un autre côté, Valéry entend bien donner un rôle majeur aux « hommes de l’esprit » dans la vie politique et sociale en s’attachant à définir ce qu’il appelle une « politique de l’esprit ». Il s’agit tout d’abord pour lui de montrer que, par distinction avec la « politique pratique » ou « empirique » (p. 57-58), les intellectuels peuvent exercer une influence sur les esprits, et notamment sur les hommes politiques, sans pour autant s’engager directement. Dans sa réponse à André Rousseaux, Valéry souligne de façon significative qu’« il y a quantité de degrés entre la condition purement littéraire, et l’activité politique » et que les idées peuvent avoir une influence politique profonde et inattendue (p. 294). Comme il le précise ailleurs, le montrent par exemple ces deux livres qui « ont exercé une action collective extraordinaire » : Le Capital de Marx et l’Essai sur l’inégalité des races humaines de Gobineau (p. 237). On méconnaît donc la portée dans le monde de la pensée pure : « cette production, qu’on le veuille ou non, joue un rôle profond et positif » (p. 234), car « [t]oute politique suppose une idée de l’homme, et une idée du devoir de l’homme » (p. 173). Mais Valéry n’en reste pas là. S’il estime que les « hommes de l’esprit » doivent rester sur le terrain qui est le leur et n’avoir de rapport qu’indirect avec la politique au sens strict — il parle d’« un effort latéral, d’aspect tout spéculatif » (p. 57) —, il plaide au sein des organismes de coopération internationale de la SDN pour que cette force d’influence fasse l’objet d’un effort délibéré et concerté, et il est frappant qu’il ne renonce pas à employer des notions comme celles d’action ou même d’urgence. Il assigne ainsi aux intellectuels une mission précise : celle d’introduire dans l’examen des questions qui intéressent l’humanité, et en particulier celle de l’Europe, un point de vue rigoureux, fondé sur l’« esprit », et non sur les instincts ou la « mauvaise mémoire » (p. 272) que fournit l’histoire, dont les hommes politiques font un usage qu’il ne cesse de dénoncer. À l’encontre des préjugés qui entretiennent le ressentiment entre les nations, il appelle tous les membres de l’élite intellectuelle de l’Europe à prendre conscience de leur appartenance à cette entité supranationale qu’est l’« Europe intellectuelle », qui a été historiquement le véritable « cerveau du monde » (p. 269), et à faire en sorte d’en renforcer l’unité, non seulement d’un point de vue intellectuel dans leur réflexion, mais en acte par leurs échanges eux-mêmes. Il s’agit de « traiter européennement la question européenne » (p. 56) et de faire advenir ce faisant une politique qui soit à la hauteur du niveau éminent atteint par la civilisation européenne. Le rôle social qu’il assigne aux « hommes de l’esprit » est donc majeur. D’où la conviction qu’il exprime en 1931 : « Je n’hésite pas à affirmer que la Commission de coopération intellectuelle est peut-être en vérité l’organe le plus important de la Société des Nations, car son objet n’est rien de moins que d’essayer de changer l’état des esprits » (p. 125).

19En même temps qu’il invite à reconsidérer la conception valéryenne du rôle de l’écrivain, ce volume pose la question du statut même des textes qui y sont rassemblés. Rappelant que Valéry a maintes fois souligné que son œuvre était pour l’essentiel faite de textes « de circonstance », P. Cattani estime que ces écrits politiques ont bel et bien « le statut de textes littéraires » (p. 15), ce qui implique de revenir sur la conception que l’écrivain se fait de la littérature. De fait, cette édition engage à reconsidérer radicalement l’image superficielle que l’on peut se faire de Valéry comme auteur et théoricien d’une littérature pure, uniquement fondée sur la conscience de sa nature verbale et ainsi fermée sur elle-même, détachée de son temps. Force est de constater que l’idéal d’une « poésie pure » n’est pas le tout de sa conception de la littérature. Plutôt que sur la notion de poésie, il convient sans doute de s’appuyer sur celle d’« esprit » — que met justement en avant le titre de ce volume — pour penser l’unité de l’œuvre valéryenne. Cette notion constitue en effet un trait d’union entre le corpus politique, où elle est omniprésente, et le reste de son œuvre, y compris la poésie. La notion de « poésie pure » elle-même, qui s’appuie sur une analogie chimique, relève d’un effort de rationalisation, et s’inscrit dans une volonté plus large d’introduire plus d’esprit en poésie, comme le montrent par exemple le titre de la conférence « Poésie et pensée abstraite » ou la formule bien connue qui fait du poème « une fête de l’Intellect14 ». Les écrits politiques de Valéry sont une composante à part entière de cette littérature de l’esprit. Par ailleurs, si cette notion d’« esprit » est en partie l’héritière du repli sur soi qui a caractérisé l’époque symboliste où s’est formée la pensée de Valéry, elle n’en procède pas moins d’un sens aigu des problèmes du monde et d’une aspiration à exercer une influence sur celui-ci. L’autonomie de l’écrivain, et plus largement de l’« homme de l’esprit », reste certes pour Valéry un impératif irréfragable, mais il en fait une condition pour méditer sur l’état de la civilisation, et non un terme final.

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20Ce recueil d’écrits inédits, qui révèle un Valéry politique qui restait jusqu’à présent mal connu, constitue donc une publication importante non seulement pour les valéryens, mais aussi pour ceux qui s’intéressent plus largement à la question du rôle de l’écrivain ou à l’histoire de l’idée européenne. Chaque texte bénéficie d’une présentation efficace en note, qui permet d’en saisir le contexte. Les textes eux-mêmes sont ensuite dépourvus de notes, ce qui rend la lecture fluide, mais laisse dans l’ombre quelques allusions, certes peu nombreuses15. L’introduction montre quant à elle admirablement l’intérêt et l’actualité de ce Valéry politique. Elle livre un aperçu très intéressant de sa réception, en soulignant que ses idées ont fait l’objet de jugements contradictoires, par exemple de la part de Benedetto Croce et de Giuseppe Ungaretti. À travers de riches rapprochements, avec des contemporains comme Thomas Mann ou Camus, mais aussi à plus longue distance (on croise les noms de John Stuart Mill mais aussi d’Aristote, Pic de la Mirandole, Rousseau…), Paola Cattani met en évidence l’intérêt de cette réflexion politique qui « échappe aux clivages idéologiques arrêtés » (p. 18). Elle s’attache à mieux cerner la position de Valéry, notamment en la décrivant comme « une méditation autour des limites et des contradictions des démocraties libérales modernes » (p. 20). L’introduction analyse en dernier ressort son attitude comme celle d’un « réaliste idéaliste », dont le discours s’inscrit dans « la tradition humaniste » (p. 27). Sans se bercer d’illusion, Valéry affirme en effet sa croyance dans la valeur et les pouvoirs propres de l’esprit, en rappelant qu’il est ce qui distingue l’homme de l’animal. Tout en proposant une méditation de plus en plus sombre — à mesure que la situation politique de l’Europe se dégrade — sur « le mépris croissant de l’esprit » (p. 232), il se découvre dans un humanisme militant : « Nous avons assez entendu que l’économique prévaut sur tout le reste et qu’il faut d’abord manger. Le résultat de ces théories est qu’aujourd’hui l’homme se dévore lui-même ; autrement dit, manger c’est se manger par une voie détournée. Il faudra donc toujours en revenir à ce qui fait que l’homme est l’homme » (p. 125). Tout ce recueil témoigne ainsi de ce dont Valéry, à la veille d’un nouveau déchaînement de barbarie en Europe, déplore bientôt de devoir parler au passé, à savoir d’« une foi admirable dans la vertu de la culture » (p. 256).