Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2019
Décembre 2019 (volume 20, numéro 10)
titre article
Joao Da Rocha

L’écrivain national et ses doubles

Anne-Marie Thiesse, La Fabrique de l’écrivain national. Entre littérature et politique, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Histoires », 2019, 448 p., EAN 9782072789960.

1Après une série de travaux qui examinaient déjà la complexité du processus de construction des identités nationales françaises et européennes, le dernier ouvrage d’Anne‑Marie Thiesse vient réaffirmer l’actualité de cette problématique dans un contexte éditorial où l’on continue de s’interroger sur la pertinence d’un « génie français », en confrontant ses avatars légitimes et/ou controversés1. S’emparant à son tour de la figure de « l’écrivain national », Anne‑Marie Thiesse opte délibérément pour une analyse critique qui déconstruit en partie la pesanteur de tous ces réflexes idéologiques dès lors qu’il s’agit d’étudier les rapports qui associent la production d’une œuvre littéraire à la construction d’un imaginaire national. Le projet du livre se passe néanmoins intelligemment de toute intention polémique en réaffirmant l’importance de l’étude des littératures passées et présentes pour comprendre l’histoire du monde contemporain.

2Mais qu’entend‑on au juste par « écrivain national » ? De toute évidence, il s’agit pour A.‑M. Thiesse de retracer l’histoire de ces liens qui associent l’œuvre et la personne d’un écrivain à une nation qui tantôt se les approprie, tantôt les célèbre, tantôt les oublie, voire les rejette parmi tant d’autres. Ainsi, l’auteur précise d’emblée, au début de son introduction générale, que :

Les écrivains sont investis d’une double fonction de représentation de leur nation. Par leur œuvre qui donne à la nation conscience d’ellemême et l’illustre sur la scène internationale. Par leur personne aussi puisque le transfert du religieux sur le culturel en fait des incarnations de l’âme nationale. (p. 13)

3Poser la question de la fabrication de cette entité aussi bien littéraire que politique, c’est moins insister sur la valeur esthétique de tel ou tel écrivain que sur la variété des stratégies d’appropriation de l’œuvre et des textes d’un auteur par des acteurs (institutionnels, politiques, idéologiques, privés) eux‑mêmes très différents. In fine, A.‑M. Thiesse montre bien que tous ces mécanismes concourent aux mêmes enjeux de définition d’identités plurielles, où la question de l’appartenance à un territoire, une culture, une histoire, relève le plus souvent d’une construction fictionnelle, déjà théorisée par Benedict Anderson2, citée à plusieurs reprises au sein de l’ouvrage. La nouveauté du propos réside en effet davantage dans l’aire d’expertise que considère A.‑M. Thiesse et qui lui permet d’envisager cette question à l’échelle mondiale, en multipliant les points de comparaisons pour une approche analytique pensée comme la plus globale possible. De la fin du xviiie siècle jusqu’à l’état actuel de nos sociétés mondialisées, c’est en effet tout un panorama de littératures et d’écrivains qui est examiné avec une rigueur exemplaire et un soin constant apporté à la mise en perspective du problème initial.

Géopolitique de la littérature

4La fabrique de l’écrivain national pourrait être lu comme l’histoire d’une lutte internationale aux buts et aux intentions divers. Que l’on parle d’une œuvre en particulier qui emblématise une nation, que l’on évoque le cas d’un écrivain mort ou vivant dont la vie entre en étroite résonnance avec l’histoire d’un pays, que l’on s’en tienne à la célébration de son œuvre à travers des épisodes ponctuels de la vie littéraire comme la remise annuelle du prix Nobel de littérature, il s’agit à chaque fois de mettre en avant la légitimité d’une culture nationale qui, bien souvent, entend affirmer une certaine forme d’hégémonie.

5En effet, on pourrait dire en résumé que l’histoire de la littérature mondiale, de la fin du xviiie siècle jusqu’à aujourd’hui, révèle en trompe l’œil l’histoire concomitante de notre époque contemporaine et de ses bouleversements politiques. C’est même le fil rouge du livre dont les chapitres suivent, en gros, une logique chronologique d’où émanent les grands moments qui ont façonné l’histoire des derniers siècles. À ce titre, il est d’ailleurs particulièrement intéressant d’observer comment la littérature va être alternativement employée comme arme offensive ou défensive, tantôt comme un moyen d’oppression hégémonique et culturel (pendant la période de la colonisation par exemple), tantôt comme un lieu d’émancipation ou de revendication politique. De fait, on ne sera pas surpris de constater, au terme de la lecture, que les grandes nations littéraires changent rarement de visage et qu’elles recoupent étroitement le schéma de domination qui a profité à l’extension politique et culturelle des grandes nations européennes (essentiellement l’Allemagne, l’Angleterre et la France) entre les xixe et xxe siècles.

6Aussi, le prestige littéraire dont jouissent encore aujourd’hui ces trois pays s’explique en partie historiquement selon A.‑M. Thiesse. Tous ces pays se sont précocement imaginés en tant que nations constituées et ont, de ce fait, œuvré à l’élaboration d’une histoire personnelle – le plus souvent mythologique – structurée autour de corpus littéraires qui n’ont cessé de s’alimenter au fil des siècles. Reléguées dans l’ombre, les « littératures mineures »3 qui renvoient aux nations émergentes moins importantes en taille et en influence, n’auront d’autre choix que de valoriser assez tardivement une culture, très souvent ancrée dans un territoire, et qui, en ce sens, ne pourra résister au dogme universaliste des « grandes nations » littéraires.

7Ce concept d’universalité de la littérature constitue par ailleurs l’une des lignes de force du livre. Il révèle que l’influence d’un patrimoine littéraire national dépend surtout de la collaboration des forces de différents acteurs – aussi bien du côté littéraire (les écrivains eux‑mêmes) que du côté politique (institutions, etc.) – pour donner une efficacité à cette équation théorique qui voudrait qu’une grande littérature nationale soit universalisable et, en cela, qualifiée de grande littérature. Or, l’auteur démontre, en s’appuyant sur un grand nombre de sources, que cet argument en faveur de l’universalité de la littérature masque implicitement une réalité historique qui révèle l’emprise d’une domination exercée à plusieurs niveaux :

L’écrivain national est tout à la fois exceptionnel et universel. Mais de manière inégalitaire. L’originalité féminine qualifie peu au statut d’écrivain national reconnu, encore moins à la marche supérieure de l’universalité. Et les écrivains des nations littéraires les plus puissantes sont plus universels que les autres. (p. 15)

8On ne sera pas surpris, en lisant les extraits des discours qui présidèrent à l’édification de ce dogme, que leurs auteurs sont majoritairement des hommes européens blancs qui envisagent l’histoire de la littérature dans une perspective téléologique. En ce sens, la mythologie nationale recoupe étroitement une forme de mythologie littéraire qui débouche sur autant de lieux communs, enfermant les textes et leurs auteurs dans des conceptions étriquées. Il faut voir par exemple les pages du livre où l’auteur rappelle comment le positiviste Lanson (1857‑1934) relie la fine fleur de la production littéraire française à la prédestination de « l’esprit français4 » pour la raison et l’intelligence (p. 100), ou comment Aragon (1897‑1982) invoque pendant les heures sombres de l’Occupation le Perceval de Chrétien de Troyes, l’érigeant en « prototype national » (p. 329) du Résistant français5. La plume d’A.‑M. Thiesse s’attache en effet à suivre à la trace les résurgences de ces mécanismes, dont la répétition au fil des époques décrit aussi bien la permanence que l’enracinement idéologique d’une histoire littéraire qui s’élabore moins à partir de la réalité que de fantasmes préconstruits.

9Suivant une logique chronologique, les derniers chapitres ont le mérite de présenter avec subtilité les variations qui affectent ces paradigmes aussi bien littéraires que géopolitiques. L’auteur rappelle qu’au sein du paysage mondial littéraire, la lutte contre l’hégémonie occidentale s’est considérablement accrue depuis la fin du XXe siècle. Toutefois, si A.‑M. Thiesse part du principe que les équilibres traditionnels sont encore loin d’être bouleversés, elle montre que de nouvelles questions font désormais leur apparition dans le contexte contemporain de sociétés mondialisées et interconnectées. Dans ce contexte, la redéfinition de l’identité de l’écrivain tendrait à dépasser le recoupement avec la préoccupation de l’identité nationale tout en la prolongeant paradoxalement, et ce au prix de certaines ambiguïtés qui opacifient le débat. Ainsi, A.‑M. Thiesse rappelle les multiples contradictions qui nivellent l’histoire du concept de Weltlitteratur, terme autrefois forgé par Goethe et qui ressuscite ponctuellement sous telle ou telle appellation voisine. Tantôt perçue comme utopique, quand elle n’est pas assimilée à un curieux phénomène d’acculturation lié à la globalisation des biens culturels (voir le cas Murakami6), la littérature‑monde pourrait finalement être envisagée comme une alternative efficace à l’hégémonie préexistante des nations occidentales. L’auteur rappelle ainsi qu’en Afrique notamment, nombre de chercheurs et philosophes s’efforcent de repenser l’enseignement de la littérature en changeant de point de vue, et en favorisant l’appréhension d’aires géographiques plus vastes, transnationales et translinguistiques et qui devraient, en ce sens, davantage être perçues comme des lieux d’échange culturel, selon une logique qui rappelle singulièrement la pensée d’Édouard Glissant et son concept d’« identité‑rhizome ».

Dialogues & interférences

10Au‑delà de ces logiques belliqueuses de rivalité et de mise en concurrence, l’analyse révèle en creux les réseaux d’influence parfois durables que tissent entre elles les littératures nationales. À ce titre, il arrive que l’influence d’un écrivain dépasse la limite des frontières d’un pays pour gagner d’autres contrées ; elle apparaît alors comme un facteur déterminant dans l’élaboration et la diffusion de modèles littéraires qui président souvent à la construction d’un imaginaire national. C’est le cas par exemple de Walter Scott (1771‑1832), écrivain écossais dont l’influence en Europe a été plus que considérable. Lu et traduit dans plusieurs langues, il devient plus ou moins volontairement l’inventeur d’une recette romanesque où l’Histoire, comme toile de fond, devient le théâtre de récits épiques et pittoresques. À juste titre, A.‑M. Thiesse en fait le père du roman national européen qui, selon elle, se caractérise notamment par l’efficacité des métaphores historiques qu’il met en scène. Et c’est précisément le secret de cette formule romanesque qui, selon elle, explique en partie son succès. Elle écrit ainsi, qu’en fournissant « une représentation du passé adapté à la modernité esthétique et politique » (p. 116), le roman national prend ses quartiers pour la postérité : il devient ce récit inépuisable, immortel dans lequel la nation pourra toujours se retrouver.

11Pour l’auteur, il faudrait donc se déprendre de tous préjugés qui voudraient que le prestige d’une nation soit d’abord le fruit d’un passé glorieux dont les grandes œuvres littéraires ne feraient que dispenser la trace. Au contraire, elle démontre habilement que cette gloire est d’abord un effet du texte littéraire lui-même : l’œuvre produit de l’imaginaire et reconfigure, par là même, tout notre rapport à l’Histoire. On trouve ici l’autre clé qui permet de suivre un peu mieux le raisonnement, à savoir que les textes qui constituent la richesse d’un patrimoine littéraire ne sont que rarement issus d’une culture ou d’une histoire ancestrale ; ce sont d’abord des textes « modernes » au sens esthétique du terme, des textes qui, semblables aux romans de Walter Scott ou Victor Hugo, élaborent une formule efficace pour synthétiser une image du passé – le plus souvent au détriment de toute exactitude historique. On comprend donc mieux comment la littérature américaine va habilement tirer son épingle du jeu tout au long de la période considérée par A.‑M. Thiesse. En effet, copieusement méprisée par les élites des grandes nations européennes au moment de leur apogée, elle devient rapidement une littérature moderne et originale qui va chercher à s’émanciper des modèles trop contraignants de ses « aînés » pour devenir ironiquement, au milieu du xxe siècle, rien de moins que l’exemple littéraire à suivre pour un certain Jean‑Paul Sartre (p. 347‑348). L’histoire de la littérature étatsunienne est en soi passionnante, et A.‑M. Thiesse a raison de lui consacrer plusieurs pages, car c’est l’exemple type de la nation émergente dont l’Histoire paraît neuve à l’aune des vieilles nations européennes qui fondent leur prestige littéraire et culturel sur la légitimité de leur ancienneté. Toutefois, l’auteur suggère à plusieurs reprises la prise de conscience à laquelle aboutissent, en priorité, les écrivains américains eux‑mêmes (elle cite p. 67 le cas d’Hermann Melville), soucieux de s’émanciper de la tutelle « coloniale » des états européens pour finir par inventer leur propre mythologie. Dès lors, c’est un gigantesque renversement de la vapeur qui s’opère et se structure par tout un jeu d’allers‑retours entre les deux continents. Près de deux siècles de transferts culturels qui dévoilent en sous‑main la porosité de ces différents récits nationaux entre eux. A.‑M. Thiesse prend le temps de citer plusieurs exemples qui révèlent l’ampleur du phénomène tout au long de la période. On découvre ainsi, au fil de la lecture, que le poème épique Évangéline d’Henry Longfellow (1807‑1882), qui marque la construction de l’identité cajun en Louisiane, n’est pas sans rapport avec le Kalevala du finlandais Elias Lönnrot (1802‑1884). Plus loin, on s’aperçoit que le célèbre Ivanhoé de Walter Scott a joué d’une influence déterminante sur la littérature issue des États du Sud des États‑Unis, en particulier pour la construction d’un « Moyen Âge romanesque » (p. 204), emblématique de la tradition aristocratique, associé à cet espace géographique, mais aussi du repli identitaire qu’il sous‑entend7. Si l’on repère différents modes de contact entre les cultures, on remarque que ceux‑ci se réalisent également au prix de certaines réussites esthétiques, comme le montre le cas du Seigneur des anneaux de Tolkien qui, selon A.‑M. Thiesse, syncrétisent des apports issus de légendes britanniques, allemandes et finnoises antérieures (p. 79). Quelques curiosités demeurent toutefois, et A.‑M. Thiesse s’y attarde avec bonheur, tant celles‑ci révèlent – textes à l’appui – toute la part de déréalisation imaginaire qui pèse sur les plus sérieuses tentatives de reconstruction romanesques d’une histoire nationale. Ainsi, on s’aperçoit que la Bretagne des Chouans de Balzac se projette peut‑être d’abord dans l’imaginaire américain de Fenimore Cooper (1789‑1851), l’auteur du Dernier des Mohicans, qui connut un certain succès en France au début du xixe siècle et inspira grandement nombre de ses auteurs phares (p. 126). À ce titre, on s’aperçoit à quel point la traduction se révèle essentielle, à la fois pour la construction d’une littérature nationale, sa rigueur structurelle et sa capacité de rayonnement qui s’élabore effectivement en dialogue avec des œuvres issues d’autres cultures, mais aussi, et surtout, pour sa diffusion à l’étranger8. Aussi, les querelles de chapelle qui se soulèvent ponctuellement pour interroger l’identité nationale de telle ou telle œuvre sont souvent des débats qui en disent moins sur la nature des œuvres elles‑mêmes que sur la nécessité des acteurs politiques de faire intrusion en territoire esthétique.

La figure de l’écrivain : génie de la nation ou vitrine politique ?

12Le double statut de l’écrivain, à la fois producteur d’une œuvre et citoyen d’un ou plusieurs pays, incarne avec autant de netteté que d’ambiguïté l’intrication de ces rapports qui unissent la littérature et la politique. En effet, il est intéressant de distinguer au sein du livre d’A.‑M. Thiesse : d’une part, les moments où l’œuvre d’un écrivain se retrouve associée à une dimension politique et, d’autre part, les moments où l’écrivain lui‑même se met au service d’une initiative politique – qu’elle soit institutionnelle, partisane, militante ou liée à une forme de désobéissance civile. L’auteur rappelle ainsi dans son introduction que l’écrivain national doit tout à la fois être étudié à travers son « œuvre » dont on présuppose qu’elle « explique sa nation » mais aussi à travers son « corps » qui « l’incarne » (p. 14). Et à ce titre, il est intéressant d’observer un basculement à la fin du xixe siècle, qui, d’une certaine manière, scinde notre perception du livre en deux empans distincts. En effet, si la première partie de la période, qui s’ouvre à la fin xviiie siècle, interroge davantage le rôle des œuvres littéraires dans le processus de construction d’une communauté imaginée, la fin du xixe et le début du xxe siècle marquent en revanche une sorte de déplacement sur la personne de l’écrivain.

13S’inscrivant dans la lignée des travaux produits par la sociologue Nathalie Heinich9, A.‑M. Thiesse s’interroge donc, à son tour, sur la pertinence de ce régime d’exception qui singularise l’artiste dans l’espace public. Analysée sous l’angle de l’appartenance nationale, cette singularité de l’artiste révèle toutefois d’étonnantes métamorphoses au fil des siècles où se croisent, aussi bien des réflexions sur le pouvoir symbolique des images et leur possible instrumentalisation, que des considérations sur l’ambiguïté des liens qui unissent un écrivain à une nation, tout à la fois aimée ou déniée selon les cas étudiés. Toute une série de profils se dessinent ainsi au fil de la lecture, esquissés à travers des exemples souvent très bien choisis et qui nous invitent à recomposer une typologie de ces différentes figures d’écrivains et de leurs points communs. Pêle‑mêle, citons le cas de l’écrivain‑patriote et ses dérives romantisées (Mishima, d’Annunzio10) ; le cas de l’écrivain panthéonisé (Hugo, Shakespeare, Goethe) ; celui de l’écrivain nobélisé (García Márquez, Mo Yan11) ou encore l’image de l’écrivain politisé (Aragon) qui abonde dans l’entre‑deux‑guerres. Chaque exemple démontre en effet, à sa manière, qu’il n’y a jamais d’absolue coïncidence entre l’écrivain et sa nation. L’instrumentalisation des écrivains par le pouvoir ou, à l’inverse, la défiance de ces derniers à l’égard du pouvoir, révèlent en effet plutôt la permanence de jeux d’attraction et de répulsion dont l’Histoire décante patiemment le sens. Sur cet immense champ d’exploration, A.‑M. Thiesse démontre ainsi que les exilés d’hier peuvent aisément devenir les célébrés d’aujourd’hui dans le pays qu’ils ont dû quitter (Soljenitsyne, Pasternak12), que des écrivains si virulents à l’égard du pouvoir institutionnel en leur temps (Sartre, Neruda) se retrouveront sans encombres dans les programmes scolaires, ou qu’il y a parfois bien des déboires à s’en sortir avec de grands noms qui, s’ils sont souvent synonymes d’une forme de prestige – notamment à l’étranger –, cochent en revanche difficilement toutes les cases du politiquement correct (Céline, Houellebecq).

14Quoi qu’il en soit, mort ou vivant, l’écrivain demeure une image à laquelle les pouvoirs politiques se raccrochent lorsqu’il s’agit d’emblématiser la nation qui, faut‑il le rappeler, n’est jamais un ensemble monochrome, uniformisé, a fortiori à l’heure où se multiplient des revendications allant dans le sens d’une reconnaissance accrue de l’identité de chacun13. En ce sens, A.‑M. Thiesse a raison de faire mention de tous les enjeux stratégiques qui incombent au politique lorsqu’il s’agit de choisir si une femme ou homme écrivain devra figurer sur un billet de banque, ou s’il importe de rappeler qu’Alexandre Dumas compte un ancien esclave parmi ses ancêtres avant que ses cendres soient transférées au Panthéon. Dans le même ordre d’idées, les célébrations autour de la statue du poète ukrainien Chevtchenko (1814‑1861) en 2014 (p. 173) ou le saccage, en 1999, par des militants pour l’indépendance du Kosovo, de monuments représentant Vuk Karadžić (1787‑1864) et Petar Petrović Njegoš (1813‑1851), deux célèbres poètes yougoslaves, apparaissent comme révélateurs de tensions politico‑nationalistes où l’effigie de l’écrivain demeure un symbole fort. Ces considérations prennent finalement assez peu en compte la littérature, ou, pourrait‑on dire, les qualités esthétiques qui font d’abord la renommée d’un écrivain.

15En ce sens, et suivant la logique proposée par A.‑M. Thiesse, on peut dire que la notion de « génie », qui émerge au début du xixe siècle avec le romantisme et va influencer nombre de littératures mondiales, ouvre et ferme la porte au régime d’exception qui incombe à l’écrivain. Si cette notion favorise en effet la reconnaissance du statut social et politique de l’écrivain, elle va paradoxalement le soumettre à une forme d’injonction de reconnaissance qui conduit progressivement à une réduction de son régime d’exception. Limitée, çà et là, par des revendications d’ordre ethnique, éthique, idéologique, ce gage d’excellence de l’écrivain se voit mis en balance avec la question de sa responsabilité publique. C’est sans doute le signe que le dogme universaliste façonné par les élites européennes tout au long du xixe siècle est en train de s’effriter et qu’un nouveau paradigme est en train de se mettre en place.

Éléments pour une introspection française…

16Enfin, si La Fabrique de l’écrivain national étend ses problématiques à l’échelle internationale, on surprend en filigrane toute une série de remarques intéressantes qui dessinent l’histoire du cas singulier qu’incarne la France dans ce vaste ensemble. Il nous semble en particulier que le cas français soit, à plus d’un titre, symptomatique de la manière avec laquelle a été conçu et diffusé ce dogme universaliste de la littérature qui constitue le fer de lance de l’ouvrage d’A.‑M. Thiesse. En effet, elle rappelle que, dès la fin du xviiie siècle, les élites françaises ont été pionnières dans l’édification de cette équation qui établit une équivalence contestable entre « génie national » et « génie universel » – un parallèle pensé et conçu comme un critère de légitimation d’une œuvre littéraire qui, rappelons‑le, a favorisé plusieurs siècles d’hégémonie culturelle dans le monde entier. En lisant avec attention le texte, on s’aperçoit que cette conception de la littérature s’inscrit en étroite filiation avec l’idéologie politique qui se cristallise avec la Révolution française et va perdurer au‑delà.

17Tout le livre est ainsi habité par ce spectre de l’exception française qui révèle l’angoisse d’une nation en perte d’influence sur la scène internationale, et qui, pour résister, s’agrippe aux derniers vestiges aristocratiques d’un prestige culturel, linguistique et littéraire de l’ancien monde qu’elle vient de quitter. A.‑M. Thiesse montre ainsi que l’un des arguments sur lesquelles les nations européennes élaborent la légitimité de leur excellence consiste à se disputer le titre de fille légitime de l’Antiquité gréco‑latine. La France n’est donc pas isolée sur l’échiquier européen, à la différence près toutefois qu’elle apparaît comme l’une des nations qui restera le plus tardivement attachée à ce fantasme historique (p. 95‑97). Aussi, on s’aperçoit que la constitution du patrimoine littéraire français s’est souvent appuyée sur un critère de sélection élitiste qui n’a cessé d’oblitérer la richesse et la diversité de corpus plus populaires et, en cela, jugés indignes. À chaque fois, les Français manifestent en effet un temps de retard : lorsque les Allemands accueillent à bras ouverts le génie de Shakespeare, les Lumières n’en font que très peu de cas et le dénigrent (p. 40‑41) ; lorsqu’à la fin du xixe siècle, on continue à se nourrir de grec et de latin dans les écoles, c’est toujours pour glorifier les Anciens et mieux enterrer les textes tout aussi fondateurs de la Renaissance et du Moyen‑Âge (p. 241) ; enfin, lorsqu’il s’agit, après la guerre, de redonner du crédit à la littérature, ce sont les noms issus de la même « filiation nationale, de Voltaire à Sartre » (p. 339) qui ressortent, baignés sous les ors massifs de l’Institution.

18En revanche, toujours et partout, des théoriciens de la littérature française donnent l’impression de la museler en ne cessant d’aligner les considérations sur son exception qui la rendrait accessible à tous. Dès lors, on pourrait dire que l’histoire de la fabrique de l’écrivain national en France révèle peut‑être, mieux qu’ailleurs, qu’il s’agit d’abord de la fabrique d’un discours sur la littérature qui, par de multiples tours, vient accroître un prestige qui en limite la perception – en particulier pour les regards étrangers. Mais plus encore, le cas français semble se caractériser par un classicisme ventripotent mettant en lumière toutes les structures de domination et d’exclusion, cette fois‑ci strictement politiques et idéologiques, qui fondent l’histoire d’une littérature nationale.


***

19Ainsi, il nous semble que la lecture de l’ouvrage d’Anne‑Marie Thiesse soit pleinement d’actualité, notamment dans le contexte français où la refonte récente des programmes scolaires, caractérisée en classe de français par le retour massif à des œuvres du « patrimoine » littéraire, n’a pas toujours été reçue avec sérénité. Plutôt que s’en tenir à l’éternelle question de la hiérarchie entre les écrivains, la méthode historique rigoureuse et patiemment étayée de l’auteur nous invite au contraire à prendre une distance salutaire avec toutes ces questions. Le mérite essentiel du livre réside par ailleurs dans cet effort toujours réitéré de comparer les systèmes entre eux, de passer d’un pays à l’autre, d’une littérature localisée à une littérature plus mondialisée, pour nous montrer à quel point le rapport qui relie chacun à tel ou tel écrivain s’entremêle à une étonnante manière de se produire subjectivement et collectivement pour soi‑même et les autres. Bien sûr, on pourra regretter quelques absences – très peu de considérations sur l’histoire de la littérature brésilienne et de ses écrivains qui nouent pourtant des liens étroits et ambigus avec le politique14. D’aucuns pourront également pinailler sur la pertinence de tel rapprochement au détriment de tel autre, mais l’ensemble reste d’une clarté admirable que la profusion des références ne met jamais à mal. Au fond, tous ces exemples, étudiés ensemble, illustrent bien le propos central d’Anne‑Marie Thiesse qui n’est pas de saisir cet objet d’étude que constitue de l’écrivain national comme un modèle unique, mais bien à travers ses multiples avatars.