Acta fabula
ISSN 2115-8037

2016
Avril-mai 2016 (volume 17, numéro 3)
titre article
Stéphanie Bertrand

Les formes brèves de l’argumentation dans À la recherche du temps perdu

DOI: 10.58282/acta.9744
Stéphanie Fonvielle & Jean-Christophe Pellat, Préludes à l’argumentation proustienne. Perspectives linguistiques et stylistiques, Paris : Éditions Classiques Garnier, coll. « Bibliothèque proustienne », 2015, 723 p., EAN 9782812447235.

1Proust et les formes brèves : si cette association peut avoir de quoi surprendre s’agissant d’un romancier que l’on associe d’ordinaire plutôt au genre du roman-fleuve, l’importance et le rôle des « petites phrases », des énoncés formulaires, ont pourtant été perçus très tôt par les lecteurs. Léon Daudet compare ainsi Proust, dès 1919, à Saint-Évremond, à La Bruyère et à La Rochefoucauld1 ; deux ans plus tard, c’est André Gide qui lui fait part de son souhait de disposer, « en appendice à [l’]œuvre » d’un « lexique2 », sorte de glossaire à réflexions. Il sera plus qu’exaucé3. La tendance de l’écriture proustienne à la formule n’a pas davantage échappé à la critique, même si, après la perspective esthétique adoptée par Luc Fraisse, lequel a montré comment elle s’inscrivait plus largement dans une esthétique du fragment, véritable « processus de la création chez Marcel Proust4 », elle a surtout donné lieu à des études ponctuelles, stylistiques et/ou pragmatiques5. Aussi l’étude menée par Stéphanie Fonvielle et Jean-Christophe Pellat se présente-t-elle à la fois comme une synthèse bienvenue et un intéressant prolongement. Le choix d’inscrire l’étude de la forme brève dans une perspective argumentative entend dès lors renouveler les études proustiennes tout en enrichissant les travaux sur la maxime, « peu, voire pas, théorisée en tant que forme générique argumentative » (p. 166).

2Organisée en quatre parties, mais essentiellement centrée sur « deux genres argumentatifs » (p. 15) qui sont aussi « deux genres de la littérature morale » (p. 17) — la maxime et la réflexion —, l’étude des deux linguistes adopte une démarche inductive, qui se veut mimétique de l’esthétique proustienne — Proust « considèr[ant] que la fonction de l’écrivain est de “dégager des loisˮ » (p. 12) : les deux critiques annoncent ainsi leur « objectif […] d’analyser les formes linguistiques récurrentes et originales pour mettre au jour leur valeur profonde » (p. 13). La « loi » fonde donc, dans les deux cas, et à double titre,  les « recherches ».

Grammaire méthodique de la maxime

3De fait, l’ouvrage apparaît bien, d’abord, comme une grammaire et une stylistique de la maxime proustienne — voire, simplement, comme une grammaire et une stylistique de la maxime. Après une efficace histoire du genre gnomique7, l’analyse méthodique d’un grand nombre d’énoncés formulaires de la Recherche — repris en annexes, et distingués, essentiellement en fonction de leur longueur, en « maximes » ou « réflexions » — offre un panorama très complet, presqu’exhaustif, de l’énoncé gnomique (proustien). Il permet de constater ou plutôt de confirmer, non seulement les filiations aphoristiques entre La Rochefoucauld ou La Bruyère et Proust, mais aussi l’existence de structures génératrices d’aphorismes, comme Marie-Paule Berranger avait déjà pu le montrer pour le corpus surréaliste8. Parmi elles, les « cadres et schémas de maximes simples » (tels que les « comparatifs » et les « comparaisons », « les définitions », « l’affirmation simple », la construction « principale + subordonnée relative » ou « non relative9 ») soulignent que la phrase proustienne sait aussi se faire brève et simple.

4Si ce relevé — parfois un peu long et fastidieux, mais que justifie sans doute la tentation d’exhaustivité — permet d’aboutir à une typologie aphoristique c’est-à-dire à un certain nombre de patrons syntaxiques pour la forme (relativement) brève chez Proust, reste que les structures mises au jour retrouvent souvent les conclusions d’un Spitzer sur les tâtonnements de la phrase proustienne10 ou celles d’un Milly sur sa tendance à la répétition11 : l’énoncé gnomique proustien demeure fréquemment, avant tout, une phrase proustienne. C’est dans ce va‑et‑vient souvent implicite entre un double « canon », celui de l’aphorisme et celui de la phrase proustienne (dans la mesure où les grammairiens et stylisticiens ont pu établir, pour elle, un ensemble récurrent de constructions), que peut se lire la spécificité linguistique de la maxime proustienne. La grande variété des constructions grammaticales et des modes d’insertion textuelle dégagés, lumineusement explicités par des définitions où l’on retrouve les mots et/ou la méthode de l’un des rédacteurs de la Grammaire méthodique du français, éclaire d’une autre manière la brillante maîtrise proustienne de l’art rhétorique, entre copia et brevitas12.

Du général au particulier

5La présentation, dans la première partie de l’ouvrage, du discours épilinguistique et, plus largement, des considérations esthétiques de Proust, permet d’inscrire la pratique proustienne de la forme brève dans un imaginaire linguistique que Gilles Philippe, Sylvie Pierron et Luc Fraisse13 ont déjà largement dessiné. Représentative de ce « moment grammatical » que connaît la littérature française entre 1890 et 1940, la position proustienne tire surtout son originalité et son intérêt — pour la perspective qui nous occupe — de ce qu’elle s’écarte « des grammaires scolaires normatives » comme des « “arts d’écrireˮ de son temps » (p. 102), lesquels reposent sur les maîtres-mots de l’esthétique classique (concision, clarté, sobriété), précisément au cœur de l’écriture aphoristique. Bien que les deux auteurs ne reviennent pas sur ce que peut dès lors avoir de surprenante la pratique plutôt intensive de l’écriture aphoristique par Proust (en tout cas lorsqu’elle prend la forme de la « maxime »), l’exposé liminaire des considérations stylistiques et esthétiques proustiennes permet d’insister sur la manière dont la grammaire et le style participent chez lui pleinement de la définition de l’œuvre.

6Dès lors, et c’est peut-être là que réside l’un des principaux intérêts de cette synthèse aussi monumentale que l’œuvre dont elle entend rendre compte, l’étude microstructurale de l’énoncé gnomique proustien (au niveau de la phrase, mais aussi eu égard à son inscription dans le texte) permet de confirmer la grande cohérence de l’écriture et de l’œuvre proustiennes, en tant qu’elles répondent à un certain nombre de principes communs : pour n’en citer que quelques-uns, la symétrie, le cercle, mais aussi le distinguo, structure à deux temps qui fait succéder un nego au concedo, et dont la dernière partie de l’ouvrage montre bien comment il « fonctionne à la fois comme symbole d’une esthétique de la fragmentation et comme outil d’architexture » (p. 18). Sa présence, de l’échelle de la phrase à celle du portrait ou de la description, illustre, en même temps que l’« oscillation du général au particulier14 », celle du local au global.

Préludes

7Bien que cette approche des formes brèves de l’argumentation dans la Recherche se réclame d’abord de « perspectives linguistiques et stylistiques », ainsi que l’explicite le sous-titre de l’étude, la présence problématique de l’écriture gnomique dans la Recherche appelle des développements ultérieurs. Les enjeux esthétiques de l’écriture aphoristique affleurent parfois, comme dans la mise en évidence de sa « fonction indiciaire », lorsqu’elle participe, en fonction de sa plus ou moins grande stéréotypie, à la « construction d’une hiérarchisation des personnages » (p. 139). Son rôle dans la « typification du personnage » (p. 74) mais aussi dans la construction d’une « poétique des valeurs15 » est par moments rapidement esquissé.

8De fait, dans la lignée d’études de la forme brève proustienne comme celles qu’ont pu proposer Carles Besa Camprubi ou Stéphane Chaudier16 et, avant eux, des pistes évoquées par Gérard Genette et Vincent Descombes17, il s’agirait d’essayer de mieux comprendre le paradoxe que représente « la présence au sein du continuum narratif de formules dogmatiques historiquement associées à l’expression raisonnée d’une pensée savante », dans la mesure où elle « semble déroger au projet esthétique d’un auteur qui “chaque jour […] attache moins de prix à l’intelligenceˮ » (p. 61, sic), qui estime, encore, que « la vérité n’a pas besoin d’être dite pour être manifestée18 ». L’écriture aphoristique proustienne se trouve ainsi au cœur d’un paradoxe esthétique et philosophique, déjà présent, à la même époque, dans une perspective plus éthique que philosophique toutefois, dans l’écriture aphoristique d’André Gide.

9Enfin, si l’on ne saurait vraiment reprocher à cette étude déjà fouillée de négliger l’approche diachronique et génétique, reste qu’elle serait fort enrichissante, notamment dans la perspective d’une « réflexion » définie comme pensée en construction. Cette étude se présente donc bien, à plus d’un titre, comme un stimulant prélude.