Acta fabula
ISSN 2115-8037

2016
Février-mars 2016 (volume 17, numéro 2)
titre article
Colette Camelin

Martin du Gard : un disciple de Montaigne face à deux guerres mondiales

DOI: 10.58282/acta.9714
Roger Martin du Gard, Écritures de la guerre, Paris : Gallimard, coll. « Les Cahiers de la NRf », 2014, 267 p., EAN 9782070147373.

1Ce volume, préparé par le Centre International de Recherche sur Roger Martin du Gard, comporte deux parties distinctes : « Roger Martin du Gard et la Grande Guerre » rassemble six études consacrées à l’ensemble des écritures auxquelles l’auteur de L’Été 1914 a eu recours pour évoquer la guerre dans Les Thibault. La deuxième partie du Cahier a pour centre « Le Journal de Maumort — juin-juillet 1940 », texte inédit que Roger Martin du Gard avait écarté de son projet de roman inachevé, Le Lieutenant-colonel de Maumort, édité dans la Pléiade en 1983.

Martin du Gard soldat écrivain de 1914 à 1919

2Jean Barois, publié en 1913, est un récit complexe sur l’Affaire Dreyfus, dont le héros éponyme, professeur de sciences naturelles, fonde un journal dreyfusard. Le roman s’achève en 1913 par la mort de Barois, attristé devant la puissance du nationalisme qui enthousiasme les « Jeunes gens d’aujourd’hui ». Martin du Gard, lui, s’élève contre ce goût de l’action violente, mais il fait son devoir de citoyen pendant cinq ans. Mobilisé en août 1914, il est affecté à un groupe d’automobiles chargé de ravitailler la cavalerie. Cette affectation lui permet d’avoir une connaissance approfondie du front, de Dunkerque à Verdun, et d’observer de près l’organisation et les ravages de la guerre industrielle.

3Le premier article de Charlotte Andrieux (p. 20-39) reconstitue le parcours militaire de Martin du Gard : il participe activement à la guerre de mouvement de l’été 14 et à la grande retraite. Il a l’occasion d’observer deux conseils de guerre qu’il trouve « atterrants ». Il déplore « un service de santé militaire impardonnable ». Il témoigne de la démoralisation et de la rébellion de soldats français en 1917. Pris dans la retraite du printemps 1918, il la qualifie « non de déroute, mais de désastre ». Après la troisième bataille de l’Aisne, il ne découvre que dévastations, ruines et cadavres : « Pourriture partout. Les foyers s’écroulent, l’amour pâlit, toute l’humanité recule, s’amoindrit. » (Journal cité p. 54). Il termine la guerre dans les troupes d’occupation de la Rhénanie.

4Ses lettres de guerre, analysées par Jean-François Massol (p. 41-61) révèlent son pacifisme : « je ne suis plus qu’un camionneur épouvanté de ce qu’il voit ». Il a cependant refusé un détachement pour accompagner Coupeau à New York par sens du devoir , mais il récuse le militarisme à l’origine de la guerre : « « l’obsession de ces deuils à chaque instant renouvelés, et de cette révolte vaine contre le fléau est intolérable » (8 octobre 1915, p. 46). Il affirme : « Si je claque, c’est en révolté, je n’accepte pas cette guerre, je mourrais pour un ordre de choses totalement opposé à toutes mes directions » (avril 1915, p. 54). Ses lettres, dans une certaine mesure, l’aident à maintenir ses propres « directions » d’humaniste et d’écrivain.

5Dans son deuxième article, Charlotte Andrieux étudie l’écriture des carnets de Martin du Gard, à la fois témoignage et réaction affective : « Je souffre cruellement de voir » écrit-il en juin 1918 (p. 69). Ce qu’il voit, ce sont les morts, les blessés, les destructions et les manifestations de haine envers des prisonniers allemands. Mais il pose aussi un regard d’artiste sur les pommiers en fleurs parmi les ruines ou les cathédrales que les obus ont rendues fines et pathétiques.

6Cette expérience de la guerre a nourri l’écriture du dernier volume des Thibault, L’Été 14 (qui s’achève le 10 août 1914 avec la mort de Jacques Thibault dans une action pacifiste désespérée) suivi de L’Épilogue (les derniers mois de la guerre, jusqu’à la mort d’Antoine Thibault des suites de ses blessures le 18 novembre 1918). Jenny Fontanin, compagne de Jacques et mère de leur fils, est une pacifiste intransigeante tandis que sa mère devient une nationaliste tout aussi intransigeante. Angela Santa conclut son article, « l’évolution de Madame Fontanin pendant la guerre », en soulignant la pensée complexe de Martin du Gard, tandis que sa mère, impressionnée par les souffrances des hommes, est influencée par la propagande, Jenny tentera d’élever son fils selon les idéaux de Jacques.

7L’article d’Hélène Baty-Delalande aborde « l’écriture romanesque » de L’Été 14 et d’Épilogue (p. 93-113). Elle remarque d’abord l’ellipse du récit entre le 10 août 1914 et mai 1918 ; après l’entrée dans le silence au moment des premiers combats, le récit ne reprend  qu’avec la lente détérioration du corps d’Antoine, médecin blessé au poumon puis gazé : « la guerre apparaît comme un point aveugle et un point de fuite de la fiction : une catastrophe qui échappe à l’écriture romanesque et à l’emportement de l’esthétique totalisante et rationnelle du roman fleuve » (p. 96). L’écriture de la guerre se caractérise dans L’Été 14 par ses « excès exhibés » puis dans Épilogue par « ses modulations ironiques » opposés à l’héroïsme, au lyrisme ou au sentimentalisme de nombreux romans de guerre. L’écriture de Martin du Gard participe « d’une forme de résistance, érigée dans l’écriture même, à tout risque de fascination malsaine face à l’obscénité grinçante de la guerre » (p. 97). Ainsi la mort atroce de Jacques, grièvement blessé par la chute de son avion d’où il distribuait des tracts pacifistes, puis exécuté par des gendarmes français qui le prennent pour un espion, apparaît comme la mise à mort de l’idéalisme pacifiste une fois que la guerre impose sa réalité chaotique. La guerre « engendre un univers dépourvu de règles d’intelligibilité, qui ne peut être décrit que du point de vue informulé d’un mourant ballotté sur un brancard de fortune » (p. 104). Dans l’Épilogue, rien n’est dit « sur la réalité des tranchées, sur les assauts meurtriers, sur les compagnies sacrifiées en vain » (p. 109) Antoine évoque cependant le souvenir de son poste de secours installé dans les décombres, ce qui compte ce sont les sensations liées aux paysages, aux atmosphères, ce qui justement échappe à la furie des combats. Épilogue, construit selon une « esthétique de la fragmentation ou de l’éclat », refuse « l’emportement mimétique des récits naturalistes » (comme Le Feu de Barbusse). Les dernières pages du roman présentent les notes de plus en plus succinctes du docteur Antoine Thibault au cours de son agonie. Martin du Gard, « ce pacifiste, écrit la guerre comme une défaite du pacifisme et des pacifistes, qui se traduit par une défaite maîtrisée de l’écriture rationnelle et raisonnable » (p. 113).

8Alain Tassel s’intéresse à aux références historiques de Martin du Gard. Il analyse « les échos romanesques d’un épisode historique » en confrontant des passages de L’Été 14 à des documents historiques concernant la « bataille des frontières » d’août 14. Il se réfère surtout aux travaux de Jean-Jacques Becker : 1914 : Comment les Français sont entré dans la guerre (1977) et L’Europe de la Grande Guerre (1996). Les données historiques, exactes, « ont été modelées en fonction de la dynamique fictionnelle » qui associe la retraite désordonnée de la bataille d’Alsace à l’agonie de Jacques. En écho à la mort de Jacques, celle de son frère Antoine fait percevoir la guerre « dans ses origines problématiques, anecdotiques ou absurdes, son injustice, ses paradoxes cruels, sa négativité fondamentale, et en faire ressentir le tragique intense » (Jean-François Massol, p. 15).

9Jean Barois est le roman des combats dreyfusards pour la justice et la paix. La victoire des défenseurs de Dreyfus a été de courte durée. L’esprit guerrier l’a emporté sur la jeunesse des années 1910 qui « se grisait d’aventure » (p. 170). La guerre a donné les pleins pouvoirs à l’armée et aux tribunaux militaires. Dès l’assassinat de Jaurès et l’entrée en guerre, le parti de Jaurès est vaincu, ce que suggère la mort de Jacques. Mais l’Affaire ne cesse de hanter l’imaginaire politique des années vingt et trente, « Dreyfus » revient avec le Front Populaire, puis, à l’inverse, l’État français organisé par Pétain apparaît aux milieux de l’Action française comme la vengeance tant attendue des antidreyfusards, « une divine surprise » dit Maurras. Quand il sera condamné pour collaboration en 1945, Maurras dira que c’est « la revanche de Dreyfus ». L’auteur de Jean Barois est très attentif à ces mouvements, à ce « branle » dirait Montaigne. D’un point de vue humaniste, il s’attache à montrer les fluctuations de la situation historique à travers des personnages complexes.

Le Journal de Maumort 14 juin - 21 juillet 1941

10Le dernier volume des Thibault, Épilogue, vient de paraître, le 5 février 1940, quand l’offensive allemande submerge la France. Martin du Gard part à Nice. En mai 1941, il conçoit sa première idée d’un roman présenté comme la biographie du lieutenant-colonel de Maumort. Le roman est constitué d’un Journal, de Mémoires, d’une nouvelle et de lettres. André Daspre fait le point sur l’histoire complexe de l’édition dans la Pléiade de ce manuscrit inachevé (« Maumort, des manuscrits au livre imprimé », p. 234-246). Le personnage de Maumort appartient à la génération de Proust et de Péguy. Pendant sa jeunesse, il fréquente  Renan, Leconte de Lisle, Berthelot. Il participe à la conquête du Maroc, fait la guerre de 1914-1918 et organise la Résistance dans le Lot pendant l'Occupation. Selon ce Journal, Montmort a constitué des dossiers sur l’affaire Dreyfus et sur « l’antisémitisme dans l’armée ». On comprend que Montmort a démissionné à cause de sa lutte contre l’antisémitisme. Il a aussi rassemblé des « enquêtes sur les régimes totalitaires » (p. 158).

11Le roman de plus de mille pages est resté inachevé — « une œuvre de longue haleine, pour ainsi dire sans fin » écrit Martin du Gard (cité p. 207). Il a été publié dans l’édition de la Pléiade en 1983 sous le titre Le lieutenant-colonel de Maumort. Or, Martin du Gard avait écarté un texte intitulé Journal de Maumort 14 juin - 21 juillet 1941. André Daspre, qui a édité le roman dans la Pléiade, n’a pas gardé ce texte car l’auteur avait noté sur le manuscrit : « Aucun intérêt. Ne conserver que ce qui est significatif d’un certain état de l’opinion en 1940 ». Le journal est en effet « significatif » de la manière dont la défaite et l’armistice ont été perçus sur le moment alors que beaucoup d’informations manquaient.

12Voici la première phrase datée du 14 juin 40, jour où les Nazis défilent dans Paris : « Sommes foutus » (p. 131). Même s’il témoigne d’une certaine confiance envers « le caractère franc et loyal » de Pétain, Maumort réagit dès son premier discours : « Je soupçonne cet homme de droite de porter sur les dictateurs des jugements sommaires, indulgents, et peut-être naïfs » (p. 140). Il s’insurge contre Pétain qui rend responsables de la défaite le moral et les mœurs des années trente : « l’esprit de jouissance l’a emporté sur l’esprit de sacrifice. On a revendiqué plus qu’on a servi ». Pour Montmort, « il s’agit de causes bien spécieuses, comparées aux fautes qui crèvent les yeux, celles de l’État-Major, celles du Gouvernement » (p. 142). Maumort oppose aux arguments infondés du Maréchal une analyse du réel : « La richesse et la jouissance sont restés l’apanage de quelques-uns et l’infortune, la misère sont restés dans la multitude. La France paysanne, la France ouvrière n’ont été ni moins laborieuses ni moins productives et guère moins exploitées qu’en tout autre temps de notre histoire » (p. 144). Le jugement du colonel de Maumort est net : « la guerre a été conduite par nos généraux, notre défaite est militaire » (p. 143). Beaucoup de Français en sont conscients, ce qui amène l’ordonnance à demander : « C’est-il pas qu’on serait vendus, mon Colonel ? » (p. 151). Certains historiens contemporains ne rejetteraient pas cette hypothèse (voir Annie Lacroix-Riz, De Munich à Vichy (1938-1940). L’assassinat de la Troisième République, Armand Colin, 2008). Martin du Gard remarque que certains parmi les élites étaient favorables aux puissances de l’Axe car ils « étaient persuadés qu’une victoire des démocraties signifiait, à brève échéance pour l’Europe, une révolution communiste généralisée » (p. 167). Montmort affirme n’endosser « aucune part de responsabilité pour ce qui arrive aujourd’hui à la France » dont il n’a cessé de combattre la politique extérieure depuis le Traité de Versailles.

13Au passage Montmort remarque que de Gaulle « avait prévu la forme motorisée de la guerre moderne », mais qu’il « n’a jamais pu faire accepter ses vues par le Haut Commandement de Pétain, de Weygang, de Gamelin » (p 156). Il note aussi que l’État-Major aurait pu utiliser les loisirs laissés par la « drôle de guerre » à renforcer la ligne de défense sur la frontière belge. Montmort reproche à Pétain de parler « d’indépendance, de dignité et d’honneur » alors qu’il ne cède qu’à la force des nazis. Montmort soupçonne une forme de complaisance du Gouvernement de Pétain à l’égard des vainqueurs car il endosse la responsabilité d’actes comme « livrer aux nazis tous les Allemands se trouvant en France ».

14La question du pacifisme revient après Barois, après Les Thibault : « cette guerre, il l’a acceptée la mort dans l’âme et parce qu’il fallait bien mettre un frein aux maléfices de l’Allemagne hitlérienne, et débarrasser l’Europe des gangsters » (p. 170).

15Martin du Gard a rédigé ces pages en 1941 avec une lucidité remarquable. Le journal comporte un grand nombre de détails précis qui restituent l’atmosphère très particulière de ces semaines, l’arrivée des Allemands dans le château, l’occupation des bâtiments (p. 145). L’écriture du journal permet de montrer la complexité du personnage en situation ; il décrit d’abord que la machine de guerre allemande, « un outil destructeur porté au plus haut point de la perfection », « irrésistible ». Quelques heures plus tard, il se reprend : « J’ai écrit des sottises ce matin » et il suppose qu’il suffit d’un choc imprévu (météorologique par exemple) pour entraver la machine et briser ses rouages. C’est ce qui se passera à Stalingrad.

16Plus les nouvelles deviennent alarmantes, plus l’angoisse grandit : « Les forces maléfiques semblent partout déchaînées : l’humanité est plongée dans l’épouvante […] Il semble que l’homme ne soit pas à l’échelle des circonstances présentes » (p. 184). Le ton de ce texte rappelle des passages des Essais de Montaigne confronté aux guerres de religion.

17La dernière entrée du Journal, datée du 21 juillet, concerne l’antisémitisme attisé par les journaux qui répètent que « la cause de la dégénérescence française — et donc de notre désastre — est l’intrusion des Juifs dans tous les centres nerveux de notre nation » (p. 191). Et le vieux dreyfusard reconnaît ses adversaires :

La faction groupée autour de Pétain, à Vichy, c’est toujours la même : celle que nous appelions en 1897 et 1898 « l’État-Major ». Mêmes ambitions, mêmes vanités, même amoralisme. Et les mêmes méthodes. Et les mêmes prétextes : la raison d’État, le salut de la France. Au fond, c’est toujours l’affaire Dreyfus qui n’attend qu’une occasion de renaître… (p. 191)

18Le colonel de Maumort reprendra, dans la Résistance, le combat de Jean Barois ; Martin du Gard construit l’ensemble de son œuvre sous la forme d’un puissant triptyque : les deux panneaux latéraux, Barois et Montmort se répondent, au centre domine le grand tableau des Thibault.


***

19Pourquoi Martin du Gard a-t-il renoncé à intégrer ce Journal dans le roman ? Dans l’article «  De quelques raisons complémentaires de publier le Journal de Maumort 14 juin – 21 juillet 1940 », Jean-François Massol rapporte que Martin du Gard trouvait que ce Journal faisait « aux événements une place capitale. Et c’est denrée périssable » (cité p. 215). De fait l’auteur renonce à un journal fictif dominé par une actualité envahissante au profit d’un projet proche de celui de Montaigne. Le journal doit être « le reflet d’un homme et d’une longue vie » (cité p. 216). Plutôt que de rendre compte d’événements, Maumort, écrit l’auteur, « préfère tenir une sorte de journal de ses pensées quotidiennes » (cité p. 218).

20Cependant le « Journal de l’armistice », que Martin du Gard appelle aussi « Journal de l’occupation », est, selon Maumort lui-même, « un inestimable secours dans cette réclusion forcée ». En effet « à l’envahissement matériel de son territoire, Maumort répond par l’activité spirituelle du diariste. Son Journal dessine ainsi comme une réponse à l’occupation allemande de la France et c’est une réponse symbolique, une réponse littéraire » (p. 223). En lecteur de Montaigne, le colonel de Montmort veut « défendre coûte que coûte, contre le souffle dissolvant de la tempête, cette petite flamme personnelle, intime : ma liberté d’esprit, mon libre jugement. »

21L’ensemble de cet ouvrage permet apporte des éléments nouveaux sur l’histoire des deux guerres mondiales vues par un témoin et un acteur particulièrement clairvoyant. De fait la « belle et édifiante figure » de Montmort est imaginée par Martin du Gard afin de répondre aux allégations de Pétain sur la « dégénérescence » de la France. À l’opposé du Maréchal, le colonel est courageux, digne et lucide. Il ressemble par son physique, son attitude, ses propos au colonel Picquart, le défenseur de Dreyfus qu’admirait Proust. Ce personnage constitue « une réhabilitation de ce passé qu’on vilipende aujourd’hui : une figure exemplaire qui sera peut-être mon testament » écrit Martin du Gard en octobre 1941 (cité p. 226). Testament d’un humaniste.