Acta fabula
ISSN 2115-8037

2016
Février-mars 2016 (volume 17, numéro 2)
titre article
Frédéric Torterat

Les formules philosophiques, entre activité discursive & circulation des discours

DOI: 10.58282/acta.9692
Les Formules philosophiques. Détachement, circulation, recontextualisation, sous la direction de Francine Cicurel et Frédéric Cossutta, Limoges : Éditions Lambert-Lucas, coll. « Le Discours philosophique », 2014, 220 p., EAN 9782359350951.

1Représentées dans de nombreux genres discursifs (parmi lesquels ceux à caractère juridique, politique, institutionnel, mais aussi éducatif et publicitaire), les formules se placent, dans le domaine philosophique, au cœur de la production et de la circulation des discours. Elles prennent ainsi, en philosophie, une résonance particulière, jusqu'à apparaitre, chez certains auteurs, comme un mode d'expression privilégié.

2À l'appui d'une documentation solide, l'ouvrage dirigé par Frédéric Cossutta (Paris Est, Céditec) et Francine Cicurel (Paris 3, Diltec) ambitionne d'en établir les enjeux scripturaux, épistémiques et doctrinaux, tout en exemplifiant leurs principaux aspects à travers les œuvres de nombreux philosophes, parmi lesquels Hegel, Levinas, Feuerbach, Spinoza, Merleau-Ponty et Derrida.

3Admettons d'emblée que cette réflexion profite d'un regain d'intérêt, depuis quelques années, pour ce que l'expression formulaire en philosophie implique de récurrences discursives (cf. par exemple Narr, 2013), mais aussi pour ce qui conduit les philosophes à se saisir de généralisations transmises d'un ouvrage à l'autre, y compris au sein de leur propre production, comme l'a montré, encore dernièrement, Cànovas Miranda (2014) pour Kierkegaard (p. 47-49)1. Les Formules philosophiques fournit sur ce terrain d'investigation une synthèse à la fois accessible et exigeante, avec des références bibliographiques ouvertes à différents contenus académiques, ainsi qu'un appareil de notes équilibré.

4Le Groupe de recherche sur l'analyse du discours philosophique (GradPhi, équipe du Céditec — UPEC), qui est à l'initiative de cet ouvrage, « réunit des philosophes et des linguistes soucieux d'appréhender la philosophie comme une activité discursive ». Le volume des Formules philosophiques se situe clairement dans cette orientation, et fournit la démonstration des questionnements et des éléments de réponse que procure, précisément, un tel dialogue interdisciplinaire.

5La perspective d'étude, largement partagée par les auteur(e)s (qui n'usent cependant pas tous des mêmes catégories conceptuelles), consiste à poser que les formules sont représentatives — voire exemplaires — de ce qui constitue les fondements du discours philosophique (évidemment non réductible aux productions écrites), avec les manières dont la philosophie se manifeste, s'institue comme telle, se transmet et circule dans l'interdiscours.

6L'avant-propos (p. 9-21) insiste d'abord sur le rôle que prennent les formules dans « l'élaboration doctrinale » et dans l'« interdiscours philosophique ». Les formules sont présentées comme des énoncés minimaux — ou pour le moins condensés —, qui se définissent par leur détachabilité, leur caractère remarquable et leur capacité à circuler dans différents (con)textes. Les auteurs attribuent ainsi aux formules une mémorabilité, une « relative autonomie de sens » et une transmissibilité qui permettent à ces productions d'être recontextualisées dans des « réseaux qui font relais entre les doctrines » (p. 10). De ce fait, les formes textuelles et discursives concernées se prêtent non seulement à la formation de l'interdiscours philosophique, mais aussi à son archivage doxographique ou pédagogique, tout en étant variablement réinvesties dans divers domaines.

7C'est comme sources d'appropriation et de commentaires, ainsi que de réappropriations ultérieures et de retravail, que sont abordés ces énoncés détachables, dont la proximité avec les productions parémiques (comme les proverbes et les sentences) et bien entendu aphoristiques, est discutée tout au long de l'ouvrage. D'où l'intérêt, dès l'avant-propos, de ne pas borner le terme à une certaine culture philosophique (par exemple logiciste, comme ce serait le cas chez Husserl). À cet égard, les écritures philosophiques d'un Kierkegaard, d'un Nietzsche ou d'un Bergson « invitent à réfléchir sur les conditions d'une apophantique non formelle » (p. 12) qui ouvre les formules, par conséquent, à ce que les auteurs appellent « une assertivité flexible » (p. 13).

8En détaillant les intérêts épistémologique et philosophique d'une « étude discursive des énoncés formulaires » (p. 14), le volume matérialise une double invitation. D'une part, il appelle à modifier le regard que l'on porte habituellement sur la philosophie, entendue non pas exclusivement comme un ensemble de textes, mais surtout, à l'aune ici des formules, en tant qu'« activité qui se caractérise comme discours ou pratique discursive » (p. 14). D'autre part, il s'attache à démontrer les particularités de l'écriture proprement formulaire, dont les choix expressifs interrogés sont directement liés aux « schèmes spéculatifs » propres à la philosophie.

9En privilégiant l'analyse du discours, les auteurs se donnent la possibilité de référer aux activités langagières inscrivant la textualité philosophique dans son contexte social, culturel et institutionnel, tout en mettant à jour « certains mécanismes discursifs liés à la formation et au devenir de ces énoncés remarquables » (p. 15). Une telle initiative permet de recourir à un grand nombre de questionnements, déjà bien documentés par la recherche contemporaine, comme le dialogisme, les « rapports entre savoir, transmission du savoir et didacticité » (p. 15), mais également des questions plus spécifiques telles que la démarche citationnelle, la paraphrase ou la reformulation.

10L'ouvrage constitue aussi l'opportunité de réaffirmer que l'écriture formulaire conforte l'activité philosophique, en ceci qu'elle participe au premier plan des manières dont l'acte de philosopher s'institue en tant que tel. Les formules jouent par là un rôle d'instauration discursive, en tant qu'énoncés principiels et/ou (auto-)fondateurs d'une doctrine ou d'un univers théorique, ce qui justifie la distinction qui doit être opérée entre écritures formulaire et fragmentaire, la seconde ne présentant pas toutes les propriétés génériques de la première.

11Ces éléments coïncident avec le choix, clairement revendiqué par F. Cossutta et F. Cicurel, d'organiser le volume à partir de ce qu'ils nomment les « trois moments du devenir formulaire » (p. 17), lesquels président à la répartition des chapitres. Les éditeurs concèdent à ce titre qu'il s'agit là d'une « commodité de présentation, les moments formulaires ne relev[ant] pas seulement d'une succession chronologique » (p. 17). Mais les contributions témoignent toutes de ce que les spécificités — et même les temporalités — des formules philosophiques s'inscrivent dans des dynamiques processuelles particulièrement variées, comme celles existant entre figuration et schématisation, singularisation et généralisation, ou encore entre unité et totalité.

Mécanismes discursifs & rédactionnels de la formule

12Les articles mobilisés — sans exclusive — sur la question des mécanismes discursifs et rédactionnels à l'œuvre occupent, pour les trois premiers, la partie intitulée « Des formules à l'écriture formulaire », et pour le suivant les premières pages de la deuxième partie.

13Dans une contribution sur l'écriture formulaire et sur ce qui favorise sa circulation (p. 25-52), Alain Lhomme, chercheur associé à l'UMR « Savoirs, textes, langage » de Lille 3, commence par récapituler les « conditions de possibilités textuelles et extratextuelles » (p. 25-26) qui font, de tel ou tel segment discursif, un bon candidat pour constituer une formule philosophique, et donc accéder à la « seconde vie » qui caractérise en grande partie ce type d'énoncés. Les conditions en question, d'ordres rhétorico-syntaxique, sémantique, mais aussi rhétorico-stylistique, impliquent avant tout, pour qu'un énoncé soit ainsi détachable, ce qu’A Lhomme appelle un « débrayage énonciatif » (absence de déictiques et de dépendance anaphorique, omnitemporalité, indices de généricité, portée universalisante). Sur le plan plus spécifiquement sémantique, l'auteur souligne le fait que la formule suppose une capacité à s'abstraire de ses éventuelles références aux contextes historique et culturel qui ont environné sa production, même si, comme il le concède lui-même, la détachabilité n'est jamais complète. Le « troisième groupe » de conditions, incorporant des aspects stylistiques, revêt une importance non négligeable, étant donné que la formule philosophique ne se réduit aucunement à « une simple opération de citation-extraction » (p. 27) : pour être mémorisable et repérable, elle s'assortit par exemple d'allitérations (ainsi dans « l'existence précède l'essence »), de rimes internes ou de parallélismes, autant de traits qui facilitent sa transmission.

14Les conditions de détachabilité qui touchent les formules n'en demeurent pas moins « problématique[s] » : outre le fait que les énoncés formulaires ne coïncident pas avec les parémies telles qu'on les entend en analyse littéraire, en ceci notamment qu'ils ont été avant tout produits pour circuler dans l'interdiscours, certains exigent, pour « être véritablement compris » (p. 28), de faire l'objet d'une recontextualisation ou, du moins, d'être référés à leur source, sous peine de susciter des contresens ou de devenir, pour reprendre l'expression d'A. Lhomme, des « philosophèmes affadis » (p. 29). Leur détachabilité est par conséquent assujettie à ce qui garantit, précisément, leur accessibilité, autrement dit des connaissances historiques, théoriques, culturelles, mais aussi linguistiques (comme l'illustre la traduction, plus ou moins exacte, du germanisme wirklich employé par Hegel dans l'une de ses formules).

15On comprend dès lors que les formules philosophiques présentent une double exigence pour l'analyse du discours, qu'A. Lhomme résume page 32, en distinguant ainsi « deux stratégies herméneutiques » : la première « s'intéress[ant] aux déplacements sémantiques dont sont l'objet une expression ou une formule dans l'interdiscours ; l'autre [veillant] à réinscrire expressions et énoncés dans leur contexte doctrinal ». L'un des autres mérites de la contribution d'A. Lhomme consiste en ce qu'en plus de caractériser ce que sont les formules philosophiques, l'auteur s'attache à décrire ce qu'elles ne sont pas : en témoigne, par exemple, tel énoncé parfaitement détachable de Levinas (dans Totalité et infini), mais qui n'aboutira pas à ce devenir décontextualisable de la formule (cf. aussi p. 47-50). Ce qui implique, selon l'auteur, de compléter une approche strictement logico-argumentative par une « lecture ouverte à d'autres dispositifs : rhétorique, topique, analogique » notamment (p. 35). En s’appuyant sur La Pensée et le mouvant de Bergson, A. Lhomme montre à cet égard dans quelle mesure l'écriture formulaire (s')accompagne (d')une pratique lectorale appelée à « saisir simultanément ce qui relève de la consécution linéaire et ce qui relève de la récurrence » (p. 35). À l'écriture formulaire correspond une « grammaire spécifique » (p. 36), que l'auteur détaille à travers Bergson, donc, mais aussi l'Introduction à la critique de la philosophie du droit de Hegel écrite par le jeune Marx, ainsi que les œuvres de Ludwig Feuerbach (p. 37-43). L'écriture formulaire, loin de ne constituer qu'un seul habillage rhétorique, occupe de fait une place de premier plan dans la génétique textuelle philosophique.

16C'est pour sa part aux « figures du détachement » que s'intéresse Jean-François Bordron (Université de Limoges). Les formules philosophiques, d'après lui, se démarquent des proverbes, sentences et aphorismes « ou tout autre genre de la textualité brève » (p. 53), en ce qu'elles sont « détaché[e]s » d'un texte source avec lequel elles entretiennent toutefois « un rapport singulier », tout en s'avérant par ailleurs saillantes et représentatives. Le premier critère lui permet d'insister sur le fait qu'on ne peut « séparer un détachement de la greffe qui lui est corrélative » (p. 54), entendons par là l'énoncé détaché de son contexte de production, et proprement du « texte source ». Dans une perspective rhétorique, Jean-François Bordron voit dans le détachement un « acte herméneutique » de premier plan, étant donné que, dans le transfert de la formule d'un contexte à l'autre, l'interprétation porte aussi bien sur la source que sur le « texte but ». Loin de se confiner à un seul « fragment » (p. 56-57), l'énoncé formulaire dispose d'une « puissance générative » telle, qu'il ne va pas sans susciter de multiples interprétations possibles, ce qui ne l'empêche pas de disposer d'une certaine « stabilité » (que J.-F. Bordron exemplifie à travers la formule bien connue de Sartre, « l'Enfer c'est les autres »). L'auteur en profite pour discuter le statut de la citation, qui lui semble « paradoxale » en ceci qu'elle mêle du mimétique à une réinscription dans d'autres contenus. En somme, la formule philosophique pose la question suivante : « comment se peut-il que le même énoncé puisse conserver quelque signification constante lorsqu'il migre d'un genre à l'autre » ? Pour qu'elle ne soit pas « trop déformée par l'effet de la greffe », la formule doit disposer d'une « identité trans-générique », que confirme la « nature iconique du sens », laquelle autorise, en retour, la figure du détachement (p. 59-60).

17C'est sur cette « dynamique », fondamentalement plurielle, que s'attarde J.-F. Bordron. Entre système et fragment, ce « cas particulier de la mimétique » est soumis à une contrainte de « direction […] en vue de quoi et à partir de quoi le détachement peut être opéré » (p. 61). En témoignent entre autres les procédures doxographiques à travers lesquelles le Kant Lexicon de R. Eisler redistribue les notions kantiennes, comparé par exemple à l'Index aristotélicien d'H. Bonitz et à l'Index Scolastico-Cartésien d'E. Gilson. Le détachement se prête, d'une manière générale, à « un nombre illimité de nouvelles greffes » (p. 63), avec une plus ou moins grande « indépendance du sens par rapport à [l']occurrence originaire ». Se pose alors le problème du réseau d'analogies qu'intègrent les énoncés détachés, avec une « fonction modélisante » (p. 65) variablement marquée de la greffe, et que J.-F. Bordron illustre principalement à partir de l'œuvre de Kant. L'auteur en conclut trois « grandes figures », d'après lesquelles la greffe « se présente comme l'interprétant d'un énoncé détaché » (p. 68-69) : l'analogie, la modélisation et le simulacre. La formule philosophique « glisse » ainsi d'un domaine à un autre, en modélise certains, tout en conservant, malgré ces réinscriptions, (une part de) son identité.

18Tout en détaillant l'exposé qui en est effectué dans l'avant-propos, l'article de F. Cossutta (« Le rôle des formules dans le discours philosophique ») reprend le critère de saillance et celui des prédispositions constructionnelles de ce type d'énoncés (les « patrons formulaires », p. 71), en posant le principe d'une énonciation généralisante pour insister sur le fait que les formules philosophiques ne peuvent être envisagées comme telles que si elles sont détachées. De là apparaissent deux types possibles de détachement : direct, « lorsque le prélèvement est préconstruit ou "préformaté" » (comme « agir, c'est assumer un présent » de Levinas), ou indirect, « lorsque certaines manipulations syntaxiques ou sémantiques sont nécessaires » (p. 73). Dans ce dernier cas, on assiste par exemple, d'un texte à l'autre, à des éliminations d'incises, des modifications de marques dérivationnelles : autant d'éléments qui garantissent, dans ce que F. Cossutta nomme la « fabrique formulaire », une permanence des énoncés assortie des possibilités de réaménagement qui en facilitent la circulation. L'auteur en fournit plusieurs exemples, tirés de l'œuvre de Levinas, tout en positionnant les enjeux discursifs que soulèvent de tels réajustements dans le cadre des pratiques citationnelles (p. 74 sq). Un « processus incessant de recyclage et de production de formes » s'établit à la faveur de la circulation des formules, qui doivent leur stabilité, précisément, à ce qui les prédestine à la décontextualisation / recontextualisation. Entre « effet de saillance » et « condensation doctrinale », les énoncés détachés, bien qu'objets d'un retravail citationnel, de réitération, mais aussi de réappropriations diverses, mettent « en relation les différents discours qui [les] ont intégré[s] », avec des variantes et des reformulations que F. Cossutta propose de regrouper au sein d'un « graphe formulaire », dont le « sens » se modifie sous l'effet de la transmission.

19Les énoncés formulaires ont-ils tous, pour autant, une valeur « thétique » ? Tout énoncé de thèse n'étant pas forcément stylisé, ni préfiguré comme une formule, les deux configurations ne se recoupent que partiellement. Sur ce chapitre, F. Cossutta échappe à l'écueil consistant à réorienter la question sur les teneurs axiologique et fondamentalement assertive de l'énoncé thétique. Même s'il n'insiste pas, sur ce point en particulier, sur la tension qui s'exerce entre généralisation et individuation du propos (cf. la note 20, p. 78), celle-ci l'engage à ne pas s'arrêter aux valeurs co-textuelles attribuables à ces « objets discursifs ». F. Cossutta développe son argumentaire à l'appui de l'Éthique de Spinoza, qu'il confronte, dans la section 1.3.1. et par la suite en 4.1., au Tractatus de Wittgenstein. Ce développement lui permet de replacer les dynamiques formulaires et thétiques dans un système de production philosophique au sein duquel, chez Wittgenstein surtout, « la persuasion ne relève pas d'une rhétorique des figures mais d'une apophantique formulaire » constamment travaillée par le philosophe (p. 80-81). Cette étude conduit F. Cossutta à mettre en regard plusieurs commentaires proprement « métaformulaires », notamment de G.-G. Granger, R. Carnap et T. Adorno.

20Dans le fil de cette réflexion, l'auteur définit, parmi les textes seconds et dans cet « univers de compilation et de commentaire en perpétuelle réécriture » (p. 84), quels sont les rôles des formules dans l'interdiscours. Il existe certes une « valeur d'usage » et une « usure » des formules philosophiques, mais aussi de multiples réactivations envisageables à travers les « pratiques diversifiées » de la philosophie, y compris dans les productions proverbiales, aphoristiques et doxiques. Comme condensés des schèmes spéculatifs organisés par reformulations, répétitions, récapitulations, les formules appartiennent à la fabrique doctrinale. F. Cossutta détaille l'hypothèse, à cette occasion, d'une tension qui s'exerce « entre singularisation et généralisation » (p. 92 sq) : d'un côté, la singularité « d'une énonciation, d'une voix, d'un style », de l'autre « l'universel » et un processus de « désingularisation » qui permettent, aux énoncés détachés, de « s'affranchir de leur contexte d'origine ». L'auteur convoque pour cela les « recueils formulaires » dans lesquels, selon les œuvres considérées (ainsi celles d'un Chamfort ou d'un Cioran), l'écriture est variablement formulaire dans son organisation globale, avec une tendance plus ou moins aphoristique. Cela étant, les modes rédactionnels et scripturaux qui s'y manifestent démontrent clairement que ces énoncés intègrent un système de fragments, de remarques et de commentaires réflexifs auxquels les formules ne se réduisent pas, mais dont elles confortent une dynamique non clôturée, pour ainsi dire ouverte au dialogue et à la « fécondité spéculative » (p. 97). En résumé, « ces essaimages ou ces prélèvements donnent lieu à des greffes et à des extensions qui peuvent avoir lieu sous une grande diversité de régimes » (p. 99), notamment au sein de la « fabrique méta-formulaire », avec différentes « valeurs » (que F. Cossutta résume aux pages 100-102). Ce postulat, d'ordre analytique, mais aussi herméneutique et empirique, l'amène à dresser, en appendice, une « table » des propriétés méta-formulaires dans laquelle il établit une synthèse proprement critériologique de ces objets de connaissance et de partage. Certains éléments de la liste correspondante seront certainement discutés, mais on ne peut que saluer le mérite d'une telle synthèse, qui fournit un ancrage à la fois pédagogique et théorique de premier plan.

21L'article de Francine Cicurel, qui inaugure la deuxième partie de l'ouvrage (« Transmission et réinscription des formules philosophiques dans les reprises, commentaires, polémiques »), expose en quoi les énoncés formulaires sont « à la fois des mots de passe […] et des mots d'ordre » (p. 111). D'un côté, les formules favorisent la transmission d'une œuvre philosophique, et de l'autre, elles matérialisent les instructions ou les résolutions communes à certains auteurs. Pour en apporter la démonstration, F. Cicurel s'appuie sur les textes écrits entre 1930 et 1940 par E. Levinas sur la philosophie de Husserl et celle de Heidegger. Les appareils analytiques qui étayent son étude sont, d'un côté, la psychologie cognitive (à travers Kintsch et Van Dijk), et de l'autre l'anthropologie (à travers J. Goody) : le texte (notamment philosophique) est non seulement mis en mémoire « sous la forme d'un schème ou d'un script », mais permet, également, « de décontextualiser » (p. 112-113). Ces propriétés suscitent, résume Francine Cicurel, une « importante activité de commentaire et d'interprétation », de même que plusieurs « pratiques de transformation » (p. 114). L'auteure énumère ces dernières comme suit : le texte est resserr(able) dans une formule représentative, laquelle est susceptible de fonctionner comme un « mot d'ordre » (voire un « slogan »), dont l'« extraction » passe par plusieurs variables citationnelles ; il est par ailleurs réinvesti dans la pratique du commentaire — que celui-ci soit de nature pédagogique, journalistique ou d'érudition — ou encore dans ce que F. Cicurel, qui emprunte cette fois-ci à G. Genette, appelle la « pratique péritextuelle » (à l'occasion, par exemple, de la production de préfaces ou de notes de bas de page). Revenant à son tour sur la question de ce qui favorise la détachabilité des formules, F. Cicurel y rattache « six critères » (p. 116-117) : autonomie, généralisation, représentativité, musicalité, opacité et prescriptivité. Cette critériologie l'engage à positionner les formules philosophiques par rapport aux maximes, sentences et proverbes, mais aussi à insister sur le fait que l'opacité a le mérite de « susciter une activité interprétative », comme elle l'exemplifie brièvement à travers le Manuel d'Epictète et la Métaphysique des mœurs de Kant. « Se pose [alors] la question de savoir en quoi la détachabilité des énoncés serait une pratique philosophique » (p. 118) : les discours politiques, surtout médiatisés, mais aussi ceux issus des « sciences humaines », de la littérature ou du « domaine du religieux », ne sont-ils pas tout autant concernés ? Ce qui distingue, sur ce point, la philosophie des autres domaines de la connaissance, c'est que les énoncés formulaires y « ont sans doute plus d'autorité qu'insérées dans le texte » (p. 120). On saisit par ce biais que la principale condition d'une formule réussie, en philosophie, consiste dans sa transmissibilité, à laquelle réfléchit l'auteure à travers deux textes d'E. Levinas. Sont rappelés à cet égard les « procédés discursifs pour la reprise d'un texte premier » (p. 121). F. Cicurel souligne ainsi comment Levinas recourt à différentes formes de reprises et de reformulations de Husserl et d'Heidegger, tout en utilisant des procédés démarcatifs et dénominatifs tout à fait spécifiques. L'on assiste alors aux façons dont le philosophe reprend ou fait allusion (à) des formules de ses prédécesseurs, mais aussi à celles vis-à-vis desquelles il se positionne, entre pédagogisation, vulgarisation et commentaire critique. Le choix, par exemple, de conservation des formules dans la langue d'origine (à l'instar du « Geworfenheit » de Heidegger ou du « Ausser-der-Welt-sein » de Husserl), révèle un « lien étroit de la conceptualisation avec le langage ou la langue qui permet leur création » (p. 126). F. Cicurel y voit, de la part de Levinas, plusieurs « postures énonciatives » (p. 127) : celle d'une démarche individuelle, celle de l'érudition, et celle de l'« expertise » d'un philosophe habité par un vœu de transmission et de passation, entre appropriation de la connaissance et jugement critique.

Transmission & réinscription des énoncés formulaires

22Faisant suite à la transition opérée par F. Cicurel, l'article de Malika Temmar (Université de Picardie /Céditec) examine les « Formules, sentences, maximes (La glose en philosophie) », à travers l'« exemple » de M. Merleau-Ponty. Comme il s'agit de montrer comment les énoncés détachés « circulent d'une philosophie à l'autre » (p. 131), l'auteure s'intéresse moins aux conditions de détachabilité (ou au fait que les formules fassent « slogan » ou « mot d'ordre »), qu'aux façons dont les citations de « segments » s'intègrent dans d'autres discours philosophiques. C'est donc le travail de recontextualisation qu'analyse cet article, et le choix de M. Merleau-Ponty n'a évidemment rien d'un hasard. Ouvert à d'autres ontologies (celles de Husserl et de Heidegger notamment), autant qu'à de multiples domaines de la connaissance (parmi lesquels l'art, la science et la littérature), Merleau-Ponty est effectivement, à ce titre, exemplaire. M. Temmar, qui a choisi de porter plus spécifiquement son étude sur le Visible et l'invisible, pose le « problème du statut de ce qui est cité dans une philosophie », un problème abordé par Merleau-Ponty lui-même en différentes occasions2. L'œuvre concernée se prête remarquablement à l'examen des « jeux de reprises », de la « circulation d[es] formules » et, plus généralement, à celui « de l'autonomie de tout discours philosophique » (p. 132).

23Il est donc question, dans l'étude, de l'« hétérogénéité discursive » qui apparaît dans le Visible et l'invisible, et qui s'établit à la faveur de plusieurs types de reprises d'autres discours philosophiques. M. Temmar en identifie quatre principaux, presque tous illustrés par des extraits où Merleau-Ponty intègre, dans son texte, des propos et des théories d'autres philosophes, tel Heidegger, mais également Bergson et Descartes. La première forme de reprise, qualifiée de « fidèle » (p. 133), présente selon M. Temmar un caractère « académique », du reste assez rare chez Merleau-Ponty, et consiste dans une reprise directe, guillemetée, des propos d'autrui, tandis que la deuxième opère, de manière plus diffuse, par le biais de références plus ou moins explicites à des concepts qui, intégrés au discours philosophique, apparaissent quelquefois dans un réseau de « contaminations lexicales » et de mentions (ici et là accompagnées de « commentaires méta-énonciatifs » tels que « selon les mots de [...] » ou encore « ce que les psychologues entendent par [...] »). Le troisième type de reprise qu'identifie M. Temmar possède, de son côté, une valence didactique associée à ce qu'elle appelle un « travail de réinvestissement philosophique » (p. 135), « sorte de dérive de la citation », tandis que le dernier passe par des « îlots textuels » détachés du texte source, et pour partie reformulés (par « substantivation » notamment). M. Temmar évoque à cet égard un acte d'« allusion » (p. 136), qui a le mérite — évident — de positionner les productions discursives de reprise et de reformulation dans un processus graduel, lequel s'applique d'ailleurs à ce que l'auteure aborde dans la partie suivante, à savoir les parts de « déformation » qu'induit la relation citationnelle, véritable « condition de constitution du discours philosophique ». Ces hétérogénéités, avec le retravail discursif dont elles s'assortissent, aboutissent corollairement à d'autres processus, comme ceux ayant trait à la polémisation et à la légitimation discursives. M. Temmar soulève ici, sans doute, l'un des points centraux de l'ouvrage, à savoir que le discours philosophique, « lieu de transit » (p. 139) de sources diverses, suppose une part de positionnement conceptuel et doctrinal qui suscite, presque mécaniquement pourrait-on dire, une « polémicité » participant d'une forme d'auto-légitimation. En résumé, le philosophe « apprend à être lui-même, à travers l'œuvre d'un autre » (p. 138).

24Dans la droite ligne de ces facteurs de polémisation liés aux phénomènes de « reprises (tels que citations, détachements, reformulations et recontextualisations) d'énoncés philosophiques » (p. 141), l'article de Khodayar Fotouhi (Paris 3), « Entre Foucault et Derrida : le sort d'un énoncé cartésien », aborde la difficile question de ce qu'ils ont de conflictuel. L'auteur explique ainsi comment M. Foucault, s'arrêtant sur une « séquence discursivement non saillante » de la première des Méditations métaphysiques de Descartes, en donne, dans son Histoire de la folie à l'âge classique (1972 [1961]), une « reformulation généralisante ». Le risque ontologique que présente l'initiative de Foucault est l'occasion pour K. Fotouhi de montrer comment l'interprétation foucaldienne fera l'objet d'une contestation de J. Derrida, dans L'Écriture et la Différence (1967 [1964]). À la formule de Foucault, Derrida fait effectivement correspondre une « contre-formule », dans le contexte d'une « polémique » qui s'assortit de « commentaires métadiscursifs » et de « considérations sur l'institution philosophique » (p. 142). L'article de K. Fotouhi fournit l'ensemble de l'appareil interdiscursif occasionné par ce conflit d'interprétation, du texte-source cartésien, au commentaire qu'en produit Foucault et à la critique qu'en donne Derrida, jusqu'aux réponses, quelques années plus tard, de Foucault lui-même aux critiques derridiennes (cf. les annexes qu'en procure l'auteur aux p. 156-158). À travers l'« étude du sort interdiscursif de l'énoncé cartésien » (p. 142), K. Fotouhi détaille comment s'opère un processus de formularisation / contre-formularisation, d'un philosophe à l'autre, qui « ne se résume pas à un simple conflit interprétatif » (p. 143, note 3). L'auteur aborde à ce titre, comme M. Temmar, la part de légitimation qu'impliquent les objections et contre-objections des deux philosophes, lesquelles dépassent l'argumentation théorique : dans ses réponses à Derrida, Foucault ne laisse pas d'écrire des « remarques stigmatisant le statut institutionnel de Derrida », « vis[ant de ce fait] la légitimité des conditions de production du discours de son adversaire théorique » (p. 144). Depuis l'énoncé-source (exposé p. 146), qui n'a les caractéristiques ni d'un « énoncé premier, fondateur, thétique, ni [d']un philosophème », s'ensuivent la description et l'analyse de la « formularisation foucaldienne » (p. 147-150) et de sa « contre-formularisation derridienne », avec la conflictualité qui en découle (p. 151-155). Comme l'indique K. Fotouhi (p. 149), « la formule de Foucault institue cet événement discursif en événement textuel », la formularisation devant « être conçue comme un acte discursif qui transcende la textualité » (p. 150). K. Fotouhi note habilement qu'en toute vraisemblance, la formule foucaldienne « constitue un corrélat » non pas de l'énoncé-source des Méditations, mais de la formule, clairement produite comme telle, du Discours de la méthode (le fameux « Je pense, donc je suis ») : « la formularisation qu'opère Foucault n'a ainsi de sens que si on l'intègre, bien au-delà du texte-source de Descartes, à l'ensemble de l'interdiscours cartésien » (p. 150). L'analyse que pratique l'auteur de la contre-formularisation derridienne, ainsi que des contre-objections de Foucault, lui permet donc d'insister sur ce que les formules révèlent sur « le rapport à la textualité et à la discursivité philosophiques » (p. 153) : le discours philosophique s'avère tant auto-constituant qu'instituant à proprement parler, et il n'est rien de tel qu'une divergence de vues pour l'illustrer.

25La troisième partie de l'ouvrage, « Transmission et réinscription des formules philosophiques dans les textes seconds : manuels, dictionnaires », s'intéresse d'une part à la production d'aphorismes dans la tradition dictionnairique à caractère philosophique, et d'autre part aux commentaires des énoncés formulaires tels qu'ils interviennent dans le cadre de la transmission professorale.

26Dans sa contribution, Alain Rabatel (Lyon 1, ICAR) aborde les formules aphoristiques apparaissant dans le Dictionnaire Philosophique d'André Comte-Sponville (édition PUF de 2001), « au service du sujet philosophant ». L'angle d'analyse utilisé par l'auteur est celui des co-/sur-/sous-énonciations, angle qui le conduit à considérer la circulation des formules du discours philosophique d'après « les buts que s'assigne le commentateur » (p. 164). Le choix d'une production dictionnairique se justifie par le fait que les dictionnaires concernés ne sont pas de « pur[s] et simple[s] ouvrage[s] de vulgarisation qui accumulerai[en]t de façon "objective" les formules les plus célèbres de la doxa philosophique », d'autant qu'ils revisitent l'histoire de la philosophie en mettant en regard les textes anciens et les discours philosophiques contemporains. Tout en insistant plus généralement sur la « facture » esthétique des « formes brèves libres » (expression reprise de Schapira, 1999), A. Rabatel revient sur ce « qui les rend aussi mémorables que mémorisables, aptes aux usages spéculatifs ou praxéologiques ». L'éclairage des « postures » de co-/sur-/sous-énonciation conduit l'auteur à rendre compte « de la construction interactionnelle des points de vue, et de la place que les énonciateurs se donnent », précisément, en rupture plus ou moins marquée avec leurs prédécesseurs ou leurs contemporains.

27A. Rabatel investit la thématique de l'ouvrage en portant sa réflexion sur les « spécificités discursives des énoncés aphoristiques », à travers quelques-uns de leurs aspects syntaxiques, sémantiques, rhétoriques (notamment p. 168-169) et pragmatiques. Avec pédagogie, l'auteur explicite les traits de généricité et d'autonomie qui s'appliquent aux énoncés qu'il envisage comme tels dans des articles du Dictionnaire d'A. Comte-Sponville, avec la « visée généralisante » (p. 170) qui les caractérise en partie, mais aussi, donc, les dynamiques posturales qui sont à l'œuvre. Ici s'exprime ce qu'A. Rabatel  appelle la « topique énonciative », développée dans les pages suivantes. La co-énonciation correspond « à la coproduction d'un point de vue partagé » (p. 176), la sur-énonciation se définissant comme « l'expression interactionnelle d'un point de vue surplombant », et la sous-énonciation comme celle d'un « point de vue dominé, au profit d'un sur-énonciateur » (p. 177). Cette grille de référence aboutit à une analyse posturo-énonciative des discours philosophiques. Par exemple, la manière dont A. Comte-Sponville « justifi[e] les choix de sélection de certains noms propres, révèle que la sur-énonciation est aussi un phénomène interprétatif » (p. 182, note 32), tandis que la co-énonciation, partagée notamment avec le Voltaire du Dictionnaire philosophique (de 1764 et suivants), permet à Comte-Sponville de revenir sur la parenté des deux démarches (une autre illustration, reprise de l'article « Caractère », exemplifie comment l'auteur du Dictionnaire reprend à son compte une « formule célèbre d'Héraclite » — p. 185). Quant aux « stratégies » de sous-énonciation, déclinées p. 187-194, celles-ci sont décrites à travers l'usage assez singulier que fait Comte-Sponville des narrations biographiques. A. Rabatel termine son propos en plaidant pour une prise en compte soutenue de ce type de dictionnaire, « avec un auteur unique, qui joue sur l'ambivalence de son statut de spécialiste et de philosophe médiatique » (p. 194). On conclura avec l'auteur (p. 195), qu'« en définitive », l'analyse des postures ouvre la voie d'une « approche radicalement dialogique et interactionnelle des faits humains ».

28Intitulée « La formule philosophique et ses commentaires », la contribution de Dominique Maingueneau (Paris-Sorbonne) confronte trois types de traitement des formules philosophiques : deux spécifiquement professoraux, qui s'appuient sur une « scène générique stabilisée par l'institution scolaire » (p. 219), et un proprement « magistral », qui « ouvr[e] le commentaire à l'infini ». Les formules philosophiques, présentées comme des aphorisations « secondaires » du fait de leur détachement (contrairement aux aphorisations primaires, tels que les slogans et les devises), ne sont pas spécifiées par un genre de discours, « mais [adressées] à une sorte d'auditoire universel » (p. 200). Comme « condensé[s] de signification » (p. 201), elles impliquent, outre le détachement et la surassertion, « une amplification de la figure de l'énonciateur, manifestée par un ethos approprié ». De ce fait, les formules sont toujours susceptibles de constituer une « prise de position dans un débat qui engage des valeurs », l'« aphoriseur » étant celui qui produit lui-même l'énoncé doctrinal, ou celui qui opère le détachement. Ces traits ouvrent la formule à « une polyphonie d'un type singulier » (p. 202), en ceci que sa « responsabilité » est attribuée tant au philosophe (qui en est le « garant doctrinal »), qu'à ce que D. Maingueneau appelle un hyperénonciateur, « instance imaginaire qui soutient l'ensemble du Thésaurus philosophique ». Le discours philosophique, rappelle-t-il, est à la fois champ, archive et réseau de pratiques, ce qui donne à l'expression formulaire une place de premier plan : par sa condensation même et la « part d'obscurité » qu'elle recèle, elle nécessite « l'assistance d'un herméneute qualifié » (p. 203) qui l'inscrit dans un intertexte (alternativement interne ou externe : deux « modes de dépliage […] indissociables »).

29À la suite d'une parenthèse sur le parcours des formules dans un « discours voisin » du discours philosophique, à savoir le sermon tel qu'exercé à l'époque classique (p. 203-205), D. Maingueneau examine, comme premier cas de figure, le commentaire produit par le professeur Jean-Pierre Osier, dans son Cours de philosophie de 1986, sur une formule bien connue de K. Marx (« la religion [est] l'opium du peuple »). D. Maingueneau montre en quoi le texte professoral « s'inscrit dans un "dépliage" typiquement didactique » (p. 207), et analyse comment le pédagogue prend appui sur la formule philosophique pour élucider la doctrine de Marx, et exposer dans quelle mesure l'énoncé en question constitue une « clé d'accès à l'archive » tout en désignant, simultanément, ce qu'il a de réducteur et d'insatisfaisant.

30Le deuxième cas traité est celui d'un commentaire fourni par Jean Beaufret (professeur au Lycée Condorcet dans les années 1960, et disciple de Heidegger), sur une formule philosophique tirée de la Logique de Hegel. L'analyse qu'en donne D. Maingueneau, elle aussi basée sur corpus, est tout à fait éclairante de la manière dont J. Beaufret « met la formule au service de la présentation d'une doctrine singulière » (p. 213), tout en mobilisant des « énonciateurs fictifs » au sein même d'un « discours didactique » (p. 214) lui-même empreint de « gestes interprétatifs heideggeriens ». Un « brouillage » qui permet à D. Maingueneau, qui décline ainsi l'art du « commentateur pédagogue » (p. 215), de saisir ce qui différencie cette démarche de celle de J.-P. Osier.

31Le troisième cas de figure, qui coïncide avec la manière toute particulière dont J. Derrida commente une formule prêtée au philosophe Nietzsche, est l'occasion pour D. Maingueneau de définir comment Derrida, de son côté, « se pose en maître, source souveraine de son propre positionnement » (p. 216). Ce dernier en effet, dans le rapport « extrêmement ambigu » qu'il entretient avec la pratique même du commentaire professoral, sélectionne un énoncé (« J'ai oublié mon parapluie ») qui, précisément, ne constitue pas une formule philosophique. Derrida fournit par ce biais la démonstration « [d]es apories dans lesquelles s'engage tout dépliage professoral des formules philosophiques » (p. 217-218), illustrant de manière encore plus prononcée, selon D. Maingueneau, toute « l'ambivalence de l'attitude des professionnels de la philosophie à l'égard des formules » (p. 207). « Le maître est [donc] à la fois celui qui sait produire [des aphorisations] et construire de nouvelles interprétations pour celles dont il a hérité, parfois aussi celui qui invente une manière de les lire » (p. 220).


***

32Dans son ensemble, l'ouvrage, d'une facture de grande qualité en dépit de discrètes redondances — qu'il convient d'imputer à un souci, pédagogique, de rendre le propos accessible — se destine à de nombreux publics. Il (re)donne, à cet objet de réflexion et de connaissance que sont les formules philosophiques, toute la consistance qui lui est due.

33Le volume constitue notamment une invitation à poursuivre — et peut-être à consolider — l'étude des mécanismes proprement linguistiques de la formularisation elle-même (on pense, par exemple, aux usages des quantifiants et des indéfinis). Sur ce chapitre, on regrettera le recours quelquefois un peu facile à une terminologie spécifique (le « détachement » bien sûr, mais aussi la « greffe » et les « îlots textuels »), sans que des sources précises soient toujours indiquées.

34Du point de vue du « programme de vie » des formules (selon l'expression d'A. Lhomme, p. 32), on aurait souhaité en savoir davantage sur les jugements portés, par les philosophes eux-mêmes (mais aussi par leurs commentateurs), sur le caractère plus ou moins précurseur de l'expression formulaire : dans quelle mesure les énoncés concernés sont-ils ressentis comme inédits, novateurs, ou au contraire évidentiels et poncifs ? En outre, les formules en tant que telles posent la question de ce qui fonde, institue et même naturalise le postulat en philosophie. Le concept lui-même, évoqué une seule fois dans l'ouvrage, permet pourtant de prendre la mesure de ce que l'expression formulaire implique de revendication et de positionnement vis-à-vis de l'empirie. Enfin, peut-être serait-il intéressant de faire figurer les formules à l'aune de la tension qui existe entre l'assertorique et l'apodictique, laquelle est bien connue des études kantiennes et hégéliennes (cf. Philonenko, 1993, p. 20-23)3.

35Comme une conclusion n'en est jamais une, osons simplement déclarer que Les Formules philosophiques a tout d'un ouvrage de référence, scientifique et académique, dont on ne peut rendre compte brièvement. Les domaines de questionnement qu'il soulève intéressent tant l'analyse du discours et la philosophie, que la didactique, l'histoire des idées et l'anthropologie culturelle. Nul doute qu'il a tout pour intégrer la gamme, forcément restreinte, de ces ouvrages qu'on lit plusieurs fois avec un égal profit.