Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2016
Janvier 2016 (volume 17, numéro 1)
titre article
Dimitri Julien

L’histoire malléable : écriture, réécriture & représentation des événements historiques

Poétisation de l’histoire. L’événement en textes et en images, sous la direction d’Elvire Diaz, Rennes : Presses universitaires de Rennes, coll. « Interférences », 2013, 268 p., EAN 9782753527690.

1En amont comme en aval de la discipline historique, l’histoire est une écriture collaborative et polyphonique qui donne à voir et à lire des événements constamment interprétés, réinterprétés, mis en forme, sélectionnés, revisités et parfois détournés. L’historiographie, dans son sens le plus large qu’est celui de l’écriture de l’histoire, est par conséquent une technique d’expression et de communication à partir de laquelle vont se constituer des œuvres hybrides qui mettent à nu ce qui constitue peut-être le propre de l’histoire : l’incertain, l’indétermination, le devenir, c’est‑à‑dire la part de temporalité qui siège en chaque événement. Illisible, l’histoire ? Elle nous échappe en tout cas lorsqu’on la considère sous l’angle d’une œuvre ou d’une discipline unique, tant cette part d’incertitude qui réside en son objet nous empêche d’en avoir un aperçu suffisamment global, tant cette malléabilité propre à l’événement historique en multiplie les réécritures.

La poétisation, une approche collective & pluridisciplinaire

2C’est à cette question délicate qu’est celle de la lisibilité de l’histoire que tend à répondre l’ouvrage publié sous la direction d’Elvire Diaz consacré à la Poétisation de l’histoire, sous‑titré L’événement en textes et en images. Regroupant les contributions de quinze chercheurs dans des domaines aussi variés que sont ceux des études anglo‑américaines, germaniques, hispaniques, italiennes et lusophones, croisant l’histoire contemporaine avec les lettres modernes, la littérature comparée ou encore l’histoire de l’art, l’ouvrage revendique une approche pluridisciplinaire de la mise en forme de l’événement historique afin d’en dévoiler les différentes modalités. Cette malléabilité de l’histoire que nous nommons historiographie, les auteurs de cet ouvrage l’appellent poétisation, non sans pertinence, comprenant ce mot dans son acception la plus ample possible et revenant à son étymologie pour en dégager la dualité sémantique : à la fois poème et création, c’est‑à‑dire à la fois objet et processus qui va donner forme à cet objet. Surtout, l’utilisation de ce terme a pour avantage de se dégager de la discipline strictement historique pour légitimer les autres approches qui peuvent être faites de l’histoire : la poétisation englobe ainsi « l’écriture poétique, la fictionnalisation en narration et s’étend à la représentation artistique » (p. 7). C’est à l’histoire totale que les auteurs de cet ouvrage en appellent, citant volontiers Jacques Le Goff pour qui « le document littéraire, le document artistique doivent notamment être intégrés dans leur explication, sans que la spécificité de ces documents et des visées humaines dont ils sont le produit soit méconnue1 ».

3Autrement dit, l’histoire est ici envisagée dans la pluralité de ses approches et de ses écritures, une pluridisciplinarité bienvenue qui toutefois donne à l’ouvrage un aspect morcelé qui ne parvient pas toujours à dresser des passerelles entre les différents articles présentés. Quatre parties composent l’ouvrage et permettent ainsi de relier certaines communications entre elles, mais l’hétérogénéité de l’ensemble — aussi bien géographique, temporelle que disciplinaire — reste problématique pour le lecteur, quand bien même l’excellent avant‑propos donne à lire la cohérence qui sous‑tend ces différentes approches. On se prendra aisément à trouver de l’intérêt à tel article, un peu moins à tel autre, selon nos goûts et notre sensibilité à tel ou tel sujet, tout en regrettant de quitter cet ouvrage sans avoir une perception claire de ce qui constitue le propre de la poétisation historique ; et de fait, si le propre de la poétisation historique est sa malléabilité, on comprend que la constitution d’un ouvrage aussi ambitieux ne puisse réellement donner d’unité à ce qui relève de la pluralité. Un problème insoluble, donc ?

De l’historiographie à l’historiographe

4Pas nécessairement, car si la pluralité des approches et des disciplines est pertinente, elle ne constitue pourtant pas tout l’intérêt de cet ouvrage. Rendre compte de la poétisation à l’œuvre dans l’écriture de l’histoire, ce n’est pas seulement inviter à croiser les disciplines, c’est aussi rendre compte de ce qui relève du subjectif à l’intérieur même de tout processus historiographique. Si les approches qui nous sont présentées rendent compte de la malléabilité avec laquelle l’histoire est écrite par les disciplines, elles vont au‑delà du questionnement sur l’acte d’écriture pour s’attacher à ce qui fait la polyphonie de l’histoire : le moi de l’historiographe. Autrement dit, la poétisation de l’histoire ne semble parfois apparaître que comme un prétexte pour évoquer le rôle de l’historiographe dans cette même poétisation. Les auteurs de cet ouvrage s’attachent ainsi à la définition qu’a pu donner Michael Riffaterre de la poétisation dans son article sur « La poétisation du mot chez Victor Hugo » :

Le processus par lequel, dans un contexte donné, un mot s’impose à l’attention du lecteur comme étant non seulement poétique, mais encore caractéristique de la poésie de l’auteur2.

5Si la poétisation y apparaît bien comme un processus, elle ne saurait faire l’impasse sur les conditions de la réception — c’est‑à‑dire sur le lecteur — ainsi que sur ce qui caractérise en propre la poésie de l’auteur, autrement dit de l’historiographe. Pas de poétisation sans transmission donc, sans acte de communication, sans affirmation d’un moi de l’historiographe qui se constitue en regard d’un lecteur, un lecteur qu’il a pu être lui‑même avant de se constituer comme écrivain. Autrement dit, comme le rappelle l’avant‑propos de l’ouvrage, « la poétisation a été vue comme une esthétisation, un moyen de médiation et de transmission, mais aussi d’instrumentalisation » (p. 10), autant d’approches complémentaires qui donnent sens à cette pratique historiographique.

6L’historiographe est donc au centre de ces différentes études sur la poétisation de l’histoire, non seulement dans l’intention de mettre au jour la pluralité des écritures de l’histoire, mais aussi parce que cette écriture ne se constitue jamais simplement comme un discours : c’est également une modalité d’action. Poétiser l’histoire, c’est rendre compte d’un événement tout en transformant la réalité afin d’en faire une source d’actions : « la poétisation permet de sublimer le réel, de dépasser une réalité parfois prosaïque, de prendre de la hauteur pour mieux agir dans le réel » (p. 9). Caroline Janowski, dans « De l’actualité à l’histoire », montre ainsi comment l’utilisation de l’imaginaire médiéval au xixe siècle donne au présent une ampleur qu’il n’avait pas au premier abord, tantôt lui donnant une dimension épique par le biais d’un parallèle entre le Moyen Âge et le temps présent, tantôt le dépréciant au profit d’un âge d’or disparu. Dans les deux cas, cette poétisation du Moyen Âge invite à agir au présent pour retrouver la dimension épique du passé ou pour s’en montrer digne : « la référence au Moyen Âge entre alors au service d’une argumentation politique » (p. 56). Ou, comme le rappelle Jean‑Marie Paul dans « Le poète, gardien de la mémoire et prophète » :

En temps de crise, dans la conscience douloureuse de l’instant insupportable, la poétisation de l’Histoire et la politisation, l’« historicisation » de la littérature sont comme les deux faces d’un même phénomène. (p. 23)

La partialité de l’histoire

7La poétisation de l’histoire nous dévoile donc une pratique de constitution de l’histoire dans laquelle sont assumés le moi de l’historiographe, ses préoccupations politiques, ses espoirs, ses regrets, ses déchirements. L’ouvrage rend par conséquent compte d’une historicisation alternative à celle de la discipline historique, mais qui lui est en même temps bien souvent parallèle et parfois complémentaire : une histoire qui rompt avec l’impartialité requise chez l’historien. L’histoire et l’historien ne peuvent être totalement objectifs : toute écriture de l’histoire doit être pensée à partir de ses lieux institutionnels, de son temps, de ses choix et de la place que l’historien occupe au sein de son époque. Pour autant, comme l’expliquent Nicolas Offenstadt, Hervé Mazurel et Grégory Dufaud :

L’impossibilité d’être strictement objectif — parce que l’on est soi‑même situé dans un contexte spécifique par nature provisoire — n’implique pas la renonciation à l’impartialité et à un effort de vérité. Plutôt que l’objectivité, il sera donc demandé au chercheur une distanciation et une impartialité impliquant qu’il fasse taire ses passions et ses opinions, qu’il mette entre parenthèses ses jugements de valeur et évite d’instrumentaliser l’histoire pour la faire servir d’autres fins3.

8Or, dans l’ouvrage publié sous la direction d’E. Diaz apparaît une écriture par le biais de laquelle l’historiographe assume sa subjectivité. À la manière de Michelet, les différents auteurs qui sont étudiés ici pourraient revendiquer franchement et vigoureusement la partialité de leur histoire4. Car l’histoire est une transmission destinée à un lecteur qui pourra s’approprier les événements historiques qui lui sont contés. Par conséquent, les auteurs étudiés tendent à transformer le discours historique en vue de le rendre plus accessible, essayant de le « compléter, voire de pallier parfois son insuffisance » (p. 11). Par le biais de la poétisation, l’historiographe donne à l’événement historique un sens bien spécifique : modèle, dégoût, exemple, justification, appel à la révolte, etc. ; mais c’est l’ambition didactique qui se trouve toujours au centre des préoccupations de celui qui recompose les événements historiques. Amélie Bernazzani, dans « Poétiser le récit biblique : l’inventivité convenable des images au service de la Vierge Marie », nous montre ainsi comment le récit biblique est transformé et réinterprété par les images religieuses, jusqu’à introduire des éléments absents des évangiles pour parvenir à délivrer un enseignement conforme aux attentes de l’Église : « la poétisation du récit biblique, écrit‑elle, est tolérée, voire encouragée, si l’inventivité des images reste appropriée et dispense un enseignement convenable » (p. 87). C’est d’autant plus vrai encore au xviiie siècle, lorsque l’espace public est reconfiguré par la naissance d’une opinion publique devant laquelle les auteurs dispenseront leurs idées. François Knopper, dans « La culture poétique de la paix dans la littérature allemande (1748‑1802) » note ainsi que « le discours n’est plus tenu dans un cadre majestueux et devant des officiels mais devant la tribune des lecteurs » (p. 113). Dès lors, la poétisation de l’histoire prend la forme d’un véritable enseignement moral du peuple lecteur. Parce qu’elle touche de plus en plus la mémoire collective, à partir du xixe et surtout du xxe siècle, la poétisation, selon E. Diaz, « concourt à compléter l’histoire, parfois à la concurrencer » (p. 152).


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9Ce discours alternatif, polymorphe et didactique, empreint de partialité, assume par conséquent les instances de l’auteur et du lecteur, c’est‑à‑dire la subjectivité mise en forme en sein même de l’écriture ; ce qui est désigné ici sous l’appellation de poétisation de l’histoire. Une poétisation si plurielle que ses procédés en sont difficilement visibles dans leur totalité. Mais le mérite de cet ouvrage aura été de rendre compte de ses effets (pour le meilleur comme pour le pire), des différents mediums qui peuvent servir à son expression (livres, images, films, tableaux, etc.), et du défi qu’elle pose encore à la discipline historique contemporaine : une histoire subjective, expressive et partiale, mais pourtant profondément didactique.