Acta fabula
ISSN 2115-8037

2015
Septembre-octobre 2015 (volume 16, numéro 6)
titre article
Anthony Glinoer

Les dilemmes éthiques de Pierre Bayard

DOI: 10.58282/acta.9435
Pierre Bayard, Aurais-je sauvé Geneviève Dixmer ?, Paris : Les Éditions de Minuit, coll. « Paradoxe », 2015, 160 p., EAN 9782707328342.

1Ce livre de Pierre Bayard s’inscrit, en partie, dans la continuité du précédent, Aurais-je été résistant ou bourreau ? Il en reprend le questionnement principal : confronté à une situation historique particulière (l’Occupation allemande ici, la Terreur dans l’autre), comment l’auteur, pourvu de ses caractéristiques sociales et psychologiques propres, aurait-il agi chaque fois qu’il était confronté à un dilemme moral important ? La méthode ne diffère guère non plus : chaque décision de Pierre Bayard le personnage est expliquée grâce aux lectures de Pierre Bayard le chercheur, qui puise principalement dans les domaines de la psychologie sociale (Daniel Watson, Stanley Milgram) et de la philosophie morale (Frédérique Leichter-Flack, Michael Sandel, Michel Teretschenko).

2Pour l’auteur du Plagiat par anticipation et de Comment parler des livres que l’on n’a pas lu ?, que l’on a connu plutôt tourné vers une analyse littéraire mâtinée de psychanalyse, il y a là un nouveau terrain d’étude. P. Bayard arpente cet autre terrain avec la manière, ce mélange de sérieux et de légèreté, qui l’a rendu célèbre. Si les deux livres de P. Bayard peuvent être lus d’un seul tenant (l’auteur renvoie fréquemment aux concepts développés Aurais-je été résistant ou bourreau ?), ils diffèrent cependant sur un point capital : dans Aurais-je été résistant ou bourreau ?, il s’imaginait marcher dans les pas de son père, jeune normalien confronté à la tempête de l’Histoire et contraint de choisir, à chaque « bifurcation » de son existence, entre plusieurs comportements potentiels (quitter ou non Paris, s’engager ou non dans la Résistance, etc.). Dans Aurais-je sauvé Geneviève Dixmer ?, en revanche, P. Bayard le personnage prend la place de Maurice Lindey, un être de fiction, issu de l’imagination d’Alexandre Dumas (et d’Auguste Maquet, qu’on saura gré à Bayard de n’avoir pas oublié) pour être le héros d’un roman intitulé Le Chevalier de Maison-Rouge (1845-1846) dont la télévision française a tiré un feuilleton en 1963. La réflexion et la méthode sont donc prolongées, mais le procédé change : plutôt que de rejouer la biographie d’une personne réelle (même s’il puisait à l’occasion dans des sources littéraires comme les œuvres de Romain Gary), P. Bayard plonge, au moyen de ce que Genette a appelé une métalepse, dans un univers fictionnel — on devrait dire historico-fictionnel puisque dans Le Chevalier de Maison-Rouge, comme dans la plupart de leurs romans, Dumas et Maquet mettent en présence des personnages inventés (ou déplacés, comme l’était d’Artagnan dans Les Trois mousquetaires) et des individus ayant vécu (Marie-Antoinette et ses enfants, Fouquier-Tinville), dans un contexte fictionnel supposé fidèle à la réalité historique.

3Le roman historique de Dumas et Maquet raconte donc l’histoire de Maurice Lindey, jeune et enthousiaste républicain, et de Geneviève Dixmer, la charmante épouse d’un royaliste qui, en secret et avec l’aide du chevalier de Maison-Rouge, frère de Geneviève, tente par tous les moyens de faire évader la reine Marie-Antoinette après la mort de Louis XVI. Le lecteur se doute dès le début du roman de la duplicité des comploteurs, mais Maurice Lindey, lui, ne comprend qu’en cours de route qu’il a été trompé et que l’homme qui le reçoit fréquemment chez lui n’est pas un simple entrepreneur, mais un dangereux opposant royaliste qui se sert de ses entrées au Temple). Lindey résout malgré cela son dilemme éthique en protégeant la vie de celle qu’il aime. Son ami Lorin, qui ne partage pas l’aveuglement de Lindey, lui révèle le danger que ses choix font peser sur lui-même et sur les autres, mais ne renonce pas pour autant à l’aider. Après l’échec de deux tentatives d’évasion, l’une au Temple et l’autre à la Conciergerie, le chevalier de Maison-Rouge se tue au pied de l’échafaud où la reine a été décapitée ; l’affreux Dixmer, prêt à toutes les vilénies, est tué par Lindey ; ce dernier, dans une finale pathétique, finit à son tour, en compagnie de Lorin et de Geneviève, sur l’échafaud.

4À chaque virage de l’intrigue, P. Bayard expose, textes théoriques à l’appui, les soubassements éthiques, moraux ou encore psychologiques de chaque décision majeure prise par le protagoniste Pierre Bayard (puisque, de façon aussi malicieuse que convaincante, c’est ici le nom dont est affublé le personnage auquel s’identifie l’auteur). Le plus souvent, Bayard suit les décisions de Lindey mais il refuse parfois de les endosser (lorsque le protagoniste fait subir un chantage affectif à Geneviève et lorsqu’il tue Dixmer).

5Ce faisant, Bayard oppose l’éthique kantienne des principes, dont « la règle principale exige d’agir de telle manière que mon action puisse valoir en même temps comme principe d’une loi universelle » (p. 84) et l’éthique utilitariste des conséquences qui « se refuse à dissocier une action de ses résultats » (p. 41). Plutôt que de choisir radicalement entre l’une et l’autre, il se prononce dans un premier temps pour une éthique des principes qui soit attentive au contexte : « ne pas tenir compte du contexte, c’est s’interdire de voir que le même énoncé n’a pas la même signification suivant les situations où il est prononcé » (p. 89). Dans un second temps, il précise sa pensée et parti pour ce qu’il appelle une « éthique de la création », dont l’ensemble du livre serait une explication par l’exemple : l’éthique de la création (incarnée dans le roman par Lorin et par Marie-Antoinette) tirerait le meilleur du « déontologisme » et du « conséquentialisme » en inventant de nouvelles solutions conformes à des principes supérieurs. Ainsi quand Marie-Antoinette refuse de s’évader si cette évasion coûte la vie à ses gardiens : « le sauveteur crée de toutes pièces une bifurcation inexistante jusqu’alors en substituant au principe d’obéissance — qui justifie un grand nombre de crimes — un principe supérieur ayant pour lui force de loi. » (p. 129, c’est lui qui souligne.)

6Il est fait peu de cas dans Aurais-je sauvé Geneviève Dixmer ? d’autres facteurs qui auraient pu jouer un rôle dans la résolution des conflits intérieurs. Comme Lindey, pourtant républicain « enragé », le Pierre Bayard personnage n’agit que peu ou pas en fonction de ses convictions politiques, reléguées du côté d’une éthique des principes qui se rendrait obtuse : l’amour, la loyauté à l’être aimé et le souci de sa propre survie sont ses principales motivations, ce qui est loin d’aller de soi au cours de la Terreur. Par ailleurs, Pierre Bayard laisse de côté des raisons proprement narratives qui elles aussi peuvent conditionner le comportement des personnages, raisons qui étaient sans objet dans Aurais-je été résistant ou bourreau ? mais qui ici ont leur importance. La jalousie entretenue par Lindey à l’égard du chevalier de Maison-Rouge, tant qu’il ne connaît pas sa véritable identité, est par exemple l’un des moteurs de ses actions ; or, ce sentiment est exploité jusqu’à l’excès par Dumas et Maquet parce qu’il retarde la concrétisation de l’amour adultère entre Maurice et Geneviève et soutient donc le suspense nécessaire au roman-feuilleton. Autre exemple : le personnage de Simon, le véritable « méchant » du roman, révolutionnaire issu du peuple (alors que Lindey et Lorin sont des lettrés), stupide, borné et cruel, ne joue pratiquement aucun rôle dans le livre de Bayard alors qu’il a, par ses actions (c’est lui qui dévoile le « complot des œillets » destiné à faire évader la reine ; c’est lui encore qui dénonce Lindey et Lorin) ainsi que par la haine qu’il suscite, une fonction motrice dans l’économie narrative du roman. Le fonctionnement narratif du récit n’est certes pas l’objet du livre de Bayard, qui porte sur les conflits intérieurs que son double potentiel aurait subi à la place du héros de Dumas et Maquet, mais cela n’empêche pas que, comme il suit Maurice Lindey jusqu’au bout de son aventure, ce fonctionnement ne puisse être occulté.

7Quoiqu’il en soit, il résulte de cette expérience théorique et introspective un livre tout à la fois élégant et subtil qui accompagne, à la façon inimitable de Bayard, le mouvement actuel visant à prendre au sérieux la fiction dans ses relations et ses interactions avec les sciences humaines et sociales1.