Acta fabula
ISSN 2115-8037

2015
Mai-juin-juillet 2015 (volume 16, numéro 5)
titre article
Anne-Célia Feutrie

Penser les « sorties de guerre »: approches comparatistes des après-guerres

DOI: 10.58282/acta.9298
Sortir de la guerre, sous la direction de Jacques Frémeaux et Michèle Battesti, Paris : Presses de l’université Paris‑Sorbonne, coll. « Mondes contemporains », 2014, 403 p, EAN 9782840509226.

1Cet ouvrage collectif publié aux Presses de la Sorbonne s’inscrit dans le champ relativement nouveau1 de l’étude des transitions dites encore « sorties de guerres » qui sont le pendant de l’étude des « entrées de guerres », défrichées respectivement par les travaux pionniers d’Antoine Prost sur les anciens combattants2 et de Jean‑Jacques Becker sur l’irruption de la guerre dans la paix3.

2Publié dans le cadre de l’Institut d’Histoire de la Défense et de la Sécurité nationale (Marines, Armées, Renseignement, Sécurité) de La Sorbonne (Paris‑IV), ce recueil d’articles fait une large place à l’histoire militaire, et notamment aux retours des soldats et aux restructurations d’après‑guerre, sans pourtant s’y limiter, permettant ainsi à un lecteur amateur curieux de se familiariser avec ces nouvelles approches et directions prises par l’historiographie.

3Se plaçant sous l’égide de Richelieu, l’Institut revendique l’héritage d’histoire militaire de la Sorbonne et entend « rapprocher les armées et les humanités4 », ce qui revient concrètement à concentrer les forces des historiens de la Sorbonne sur les questions d’histoire, de défense et de sécurité par la constitution d’un « pôle de recherche universitaire français de stature internationale ».

Les origines d’une pratique pluridisciplinaire

4Le titre du recueil « Sortir de la guerre » fait sobrement allusion au champ d’anthropologie historique qui pourrait se résumer à l’ambition de faire l’histoire du « malgré » et du « même si », d’affiner la compréhension des périodes de transition pour dépasser les apparentes résolutions que sont les armistices et les fins officielles de guerre. C’est, pour le dire simplement, faire le constat que la paix ne succède pas sans heurts à la guerre, que la paix ne coïncide que rarement — si ce n’est jamais — avec « le silence des armes » (p. 82).

5Bien au contraire, les phases de transition dites de « pacification » peuvent précisément être celles d’une recrudescence5, d’un « paroxysme de violence » (p. 4) affectant la société dans son ensemble ou des groupes en particulier. Susan Gubar l’avait déjà montré dans son étude de la violence exercée sur les femmes lors du retour des hommes du front ou des camps de prisonniers6. Plus généralement, comme l’a montré Bruno Cabanes dans son récent ouvrage, La Victoire endeuillée7, des divergences profondes(en l’occurrence entre l’avant et l’arrière) donnent une tout autre vision de la « victoire » et permettent de comprendre que l’expérience d’un événement faite par des individus ou des groupes peut différer radicalement de la version officielle. C’est l’idée de la paix comme d’un retour à la normale, à une normalité supposée d’avant‑guerre, et conséquemment de la guerre comme d’une parenthèse que l’étude des sorties de guerre permet de contester.

6L’intérêt majeur de ce concept opératoire ou plutôt de cet outil heuristique de « sortie de guerre » est de considérer les après‑guerres comme des temporalités particulières (au pays, à l’époque, au groupe) qui ne sont, en somme, ni la paix ni la guerre8. Le concept lui‑même prend appui sur les développements de l’historiographie française depuis les années 1970, notamment l’histoire des mentalités (« histoire de l’intérieur », p. 15), la micro‑histoire (pensons au travail biographique réalisé par Carlo Ginzburg dans Le Fromage et les vers. L’univers d’un meunier du xvie siècle9, ou plus tôt, par Michel Foucault dans Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère...10, et nous sommes tentés d’ajouter, Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot : Sur les traces d'un inconnu (1798‑1876)11d’Alain Corbin qui ne relève cependant pas totalement du même registre dans le sens où la dimension émotive de la biographie la renvoie davantage à la littérature qu’à l’histoire). Quoi qu’il en soit, c’est bien l’évolution des pratiques historiographiques depuis la fin des années 1970 qui permet l’exploitation de ce nouvel instrument aux contours utilement imprécis de « sortie de guerre ».

7La variété des sources convoquées — le courrier postal, les rapports d’officiers, les registres officiels de mariage et de divorce, le Journal officiel (voir en particulier l’article de Jean-Charles Jauffret sur « Le combattant français de la guerre d’Algérie : approche méthodologique12 ») — témoigne de l’héritage de la nouvelle histoire. Plus qu’être dans l’air du temps, c’est une façon de comprendre ce qui s’est passé, de redonner à l’histoire sa dimension humaine, contre « une vision désincarnée de la guerre » (p. 15), en mettant à distance l’histoire institutionnelle, intellectuelle et diplomatique, et de poser plus fondamentalement la question, dans le sillage de Paul Veyne13, de ce qu’est l’événement en histoire.

8« La guerre » apparaît comme un objet générique dans le titre de l’ouvrage, ce qui ne préjuge en rien de l’analyse et de la contextualisation de chacune des sorties de guerre étudiées. Si certains articles lancent parfois timidement quelques comparaisons à l’intérieur même de leurs études (synchroniques parfois mais le plus souvent diachroniques, notamment entre la Première Guerre mondiale et la Seconde ou bien entre différents conflits coloniaux), l’approche comparatiste (de la Guerre de Cent Ans à l’Algérie en passant par Auschwitz, le Rwanda ou l’Italie) prend sens par la lecture suivie des articles ou le parcours libre dans le recueil. Une impression d’ensemble, de cohérence se dégage nettement de ce recueil, permettant au lecteur de faire des ponts et d’éprouver la flexibilité de l’outil de sortie de guerre. Les sorties de guerre envisagées ça et là comme des « lendemains de guerre », des « jour d’après » renvoient toutes au phénomène de « démobilisation », de « déprise de la guerre14 ». Toutes ont en commun d’insister sur leurs sources et sur leur point de vue : il apparait clairement de tous les articles que la mémoire est avant tout celle de groupes (d’officiers, de l’État‑Major, d’associations, de rescapés, etc.), qu’une mémoire nationale et unifiée n’a pas de sens — ou tout du moins — n’est pas suffisante. La question de l’événement et de l’intrigue semble traverser le recueil et résonner comme une obsession : de quoi parle‑t‑on quand on parle de retour ? De qui ? Dans quelles circonstances ? La confrontation d’images mythiques du soldat à la réalité (par exemple celle du « pillard‑soudard » de la Guerre de Cent ans et du dépressif G.I américain, ancien combattant du Viêtnam) témoigne de lectures fines mêlant travail d’archives et compréhension du mécanisme des mythes et des représentations fixant l’histoire en mémoire. C’est la construction d’une image plus complexe que permet la diversité de ces approches.

9La pluridisciplinarité (plutôt que l’interdisciplinarité15) de l’entreprise prend tout son sens dans la redéfinition du concept de « fin de conflit » : en effet, la fin est la limite dans le temps ou l’espace, la limite terminale d’une durée (l’occupation, le combat), d’une extension géographique. Éric Gady montre par exemple que l’égyptologie peut être envisagée comme une prolongation, une compensation de la perte territoriale de l’Égypte, dévoilant ainsi les procédures subtiles d’occupation, les prolongements moins évidents mais non moins pertinents de guerres de conquête napoléoniennes.

10Puisque l’histoire « se répète à l’occasion16 », qu’une crise peut en cacher une autre, ou rejouer un traumatisme, comme la psychanalyse freudienne nous a appris que le rêve rejoue le traumatisme en sublimant la réalité, la question de la fin et du commencement d’une guerre se confondent et nécessitent des approches croisées. La question de la commémoration abordée de manière transversale dans cet ouvrage ainsi que celle de l’attribution ou de la suppression des pensions, du statut de victime, de la reconnaissance (ou du refus) de la mémoire traumatique sont des enjeux qui croisent histoire, politique, médecine, psychanalyse et littérature.

11Centrale au champ d’étude des sorties de guerre est la notion de « trace17 » qui permet de dépasser l’exploration de ce qui apparait aujourd’hui comme un champ saturé, celui de la mémoire de guerre. Le concept de trace permet d’analyser les persistances de la guerre ou du traumatisme dans la langue18, les représentations d’après‑guerre mais aussi dans le corps (cicatrices, amputation, handicap), dans la famille (l’expérience du deuil pour les enfants « roulés dans l’ombre de la guerre19 », de la perte d’un être cher, mort ou abandonné derrière soi, comme les « petites épouses indochinoises » restées au pays, les femmes ayant projeté de se marier après l’occupation allemande de la Grande Guerre, etc.) comme des « traumas indélébiles20 » (p. 15). Cette idée de l’indélébilité fait signe vers la représentation commune du monde comme d’un ensemble de signes, de l’histoire et de l’événement comme d’un récit21 qui s’écrit et de la nécessité et l’urgence pour les chercheurs d’en faire la lecture.

Les objets à l’étude

12J. Frémeaux et M. Battesti défendent dans une courte introduction l’ambition de cet ouvrage. Ils cherchent à approfondir et diversifier les angles d’attaque de ces sorties de guerre, plus longues et douloureuses que ne le laissent souvent penser l’arrivée de la paix, l’inscription d’une date dans les livres d’histoire et les histoires officielles. La contribution isolée de Valérie Toureille sur les soldats de la guerre de Cent ans semble relever d’un souci de faire entendre aux lecteurs que le champ des sorties de guerre, s’il a été exploré majoritairement par des spécialistes des guerres mondiales, n’en est pas moins intéressant pour d’autres époques22. Comme l’on pouvait s’y attendre cependant, une large place est accordée au xxe siècle et en particulier aux deux guerres mondiales et aux guerres françaises de décolonisation. Deux exemples étrangers, l’Italie et la Roumanie, viennent aérer le champ d’études et rappeler que les approches européennes sont centrales à la définition du champ d’étude.

13On peut cependant regretter que les auteurs n’aient pas fourni de bibliographie finale qui aurait permis une meilleure circulation et une comparaison des sources plus aisée. Des orientations de lecture ainsi qu’une conclusion envisageant de nouvelles pistes aurait aidé à la maniabilité de cet ouvrage.

14L’ouvrage est constitué de vingt‑quatre contributions distribuées dans quatre parties assemblées par ordre chronologique. « Avant la Première Guerre mondiale », « Première Guerre mondiale », « Seconde Guerre mondiale », « Guerres coloniales et postcoloniales ». La dernière contribution de la co‑directrice de cette publication, M. Battesti, portant sur les blessures de la guerre à travers l’histoire et l’examen de la double histoire des notions de « traumatisme psychique » de la fin du xixe siècle et de « troubles post‑traumatiques » de la fin du xxe siècle resitue dans un temps plus long les observations faites dans l’article précédent. Son insistance sur les effets d’écho à l’intérieur du siècle sert d’appel à la vigilance de l’historien sur les effets de répétition, les leçons oubliées, et fait office de conclusion. Les articles de ce recueil peuvent être regroupés selon trois axes : l’étude des « jours d’avant et des jours d’après », les retours et la question de la souffrance.

Jour d’avant, jour d’après, réussites & ratages. La gestion de la guerre & de la paix

15Pour Michel Kerautret, les lendemains de guerre peuvent être le point de départ de nouvelles guerres, des défaites, celui de futures victoires. Ainsi en est‑il pour la défaite à la Bataille d’Iéna (p. 47) et le renversement opéré entre 1806 et 1813 qui sera l’occasion pour la Prusse de « faire son autocritique » et de proposer un « véritable aggiornamento » (p. 47). C’est dans le même sens que Julie d’Andurain analyse le coup d’arrêt en Champagne comme « le tournant du 15 juillet 1918 » qui marqua le retour à une guerre de mouvement, et peu de temps plus tard, à la victoire des Alliés. « Impréparation » et « improvisation » (p. 221) sont des notions centrales dans les analyses livrées par Frédéric Le Moal sur l’entrée en guerre de l’Italie le 10 juin 1940 et, de manière très convaincante, par Corine Defrance qui revient sur la question « Que faire de l’Allemagne ? » posée dès 1943 par les Alliés, notamment à Casablanca, Téhéran et Moscou, mais aussi dans les milieux résistants (autour de Combat d’Henri Fresnay et de Claude Bourdet et du Bureau d’Études de Jean Chauvel). L’auteur suggère que si la France était de fait moins préparée à l’après‑guerre que les Britanniques et les Américains, les axes d’une politique culturelle française en Allemagne (p. 233‑236) avaient déjà été envisagés (fédération, axe rhénan, distinction du régime nazi du peuple allemand, etc.). Il semble donc évident qu’il n’y a pas coïncidence stricte entre le renouveau diplomatique de la France et la victoire. C’est en effet au cœur de l’Occupation que « l’année zéro de la diplomatie française » peut être placée.

16La période de l’immédiat après‑guerre en France est marquée par l’épuration ou plus exactement la « légende noire » de l’épuration qui, pour les communistes n’a pas fait son travail (ils maintiennent que l’armée n’a pas été épurée), et à l’inverse, pour la droite, a consisté à éradiquer les élites (p. 240‑243). L’auteur de l’article « Fin de Guerre, épurations et dégagements des cadres : l’exemple de l’armée française à l’issue de la Seconde Guerre mondiale ») rappelle la « contradiction entre la volonté d’épuration sévère et le besoin de recréer rapidement une armée efficace » (p. 253) notamment des spécialistes (p. 259). Claude d’Abzac‑Épezy souligne tout d’abord que le « phénomène de réduction des cadres ou des effectifs » est banal dans l’histoire de l’armée française à la sortie de la guerre. L’auteur fait le tri dans cette légende noire et propose une chronologie fine de la réduction des effectifs de l’armée qui se confond partiellement avec l’épuration entre 1944 et 1947. En effet, cette période sera « la plus brutale et la plus douloureusement vécue » (p. 241) parce qu’elle prévoit, par l’intermédiaire de commissions, deux formes de « renvois autoritaires de l’armée (renvoi pour indignité et renvoi pour surplus d’effectifs) » (p. 241). L’auteur distingue des logiques différentes qui ont présidé à l’épuration, l’une jusqu’au printemps 1945 écartant les officiers et soldats compromis, l’autre en temps de paix, à partir de mars 1946, qui a été « une épuration qui ne dit pas son nom » (« Le mot épuration n’est plus prononcé, il s’agit officiellement d’un “dégagement des cadres” [...] »., p. 256), l’objectif étant de réduire les effectifs de l’armée de moitié. Le fait que le dégagement repose sur « les listes de classement [...] et le travail des commissions » en place lors de la première épuration lui permet de conclure à une épuration de fait sinon de droit à partir du printemps 1946.

17Cette épuration comme « porte de sortie rapide » évoque l’analyse de la fin de la guerre d’Indochine par la « sortie faute de mieux » (p. 284) d’un de Gaulle soucieux de se dégager au plus vite d’un conflit en train de s’éterniser. La conférence de Genève de juin 1954 et l’ajout de dernière minute de la question indochinoise représentent pour l’auteur une tentative de sortie de guerre « honorable ». Moins honorable apparait la négociation des Accords d’Évian du 19 mars 1962  qui selon Benjamin Stora « ne marquent pas la fin de la guerre » (p. 359) dans la mesure où les meurtres, enlèvements de civils et destructions de biens marquent une recrudescence de la violence. « La fusillade de la rue d’Isly peut être considérée comme le point de départ d’une terrible fin de guerre » (p. 359), une fin de guerre paradoxale en un sens qui laisse présager de la mémoire douloureuse qu’a laissée la Guerre d’Algérie de part et d’autre de la Méditerranée.

Le cas des retours: combattants, réfugiés de guerre & déportés

18Les retours sont envisagés du point de vue des combattants ainsi que des civils. Le premier article sur la Guerre de Cent ans portant sur les soldats dont l’imaginaire collectif se souvient comme de « soudards‑pillards » (p. 29) révèle la « transition pervertie » (p. 17), la « reconversion manquée » (p. 19) de soldats « habandonnés de la guerre » (p. 21), d’abord considérés comme de simples « parasites » (p. 26) avant d’être vus comme de véritables « loups ravissans » (p. 26) dont les crimes sont passibles de l’échafaud. L’auteur de l’article soutient  que bien loin d’être une « parenthèse » (p. 29) dans la vie de ces soldats, la guerre les a équipés (au sens physique, matériel et psychologique) pour leur vie de brigandage, ce que semble par ailleurs soutenir la « collusion » (p. 16) étymologique des mots « guerre » et  « brigandage ». Selon l’auteur, la brutalité de la guerre les a rendus incapables de retourner à la vie civile. La guerre apparaît sans lendemain, sans promesse de retour à la normalité entendue ici comme un retour à la vie civile et au foyer, dont l’auteur concède cependant qu’il est difficile à décrire et mesurer du fait de l’absence de sources sur ce sujet.

19La rareté des sources sur le sujet est ailleurs évoquée dans le retour ou « rapatriement » des membres du Corps expéditionnaire français d’Extrême‑Orient (CEFEO) entre 1946 et 1955. Michel Bodin documente « l’indiscipline intellectuelle inhabituelle » (p. 265) de soldats ayant « fait l’Indo », unis, souvent sur le tard (notamment lors du trajet de retour par bateau vers la métropole), dans leur déception, dans le sentiment d’avoir été arrachés à leur mission de pacification en Indochine. L’auteur note en conclusion que cette insatisfaction, vis‑à‑vis du Général de Gaulle notamment, a joué et débordé dans un autre conflit colonial, celui de l’Algérie. En effet, le retour d’Indochine a pu constituer pour de nombreux officiers un encouragement à participer aux opérations terroristes de l’OAS.

20L’observation de M. Bodin selon laquelle tous les engagés de l’OAS ont fait au moins une mission en Indochine invite également à s’interroger sur la composition sociologique et démographique des unités. François Lagrange analyse les « mutineries » de 1917 « vues d’en haut » et fait apparaitre clairement que les interprétations divergent en haut lieu sur l’interprétation des incivilités et de la démoralisation des soldats au cœur du conflit mondial. Quentin Chazaud, dans son analyse du Sac de Laghouat (1852), fait sensiblement le même constat en notant que la principale source dont disposent les historiens pour étudier le célèbre événement du viol des femmes juives de la ville est le récit d’un officier qui, selon lui, « trahit autant, voire plus, sa propre psychologie érotique que la réalité des actes commis par ses subordonnés » (p. 63). On notera l’intérêt de cette contribution dans l’attention qui est portée à la dimension du récit et à la tentative de proposer un prisme de « gender history » sur l’événement23.

21La confrontation de la réalité et de la dimension mythique de la représentation du soldat revenu du front, ou plutôt de l’ancien combattant américain qui a combattu au Viêtnam est envisagée par Laurent Cesari. La construction de l’image du soldat brigand de la Guerre de Cent ans et la propagation dans l’imaginaire populaire américain et mondial (filmique, notamment sous les traits de Rambo) ont des traits communs : tous deux sont représentés comme des marginaux (l’un vit en bande dans les bois, l’autre en solitaire en milieu urbain), des criminels, voire des assassins même si dans le cas des GI, sur le modèle de Rambo, leur comportement criminel apparait moins comme une forme d’opportunisme que comme un symptôme de détresse psychologique, d’incapacité à se réadapter à la vie civile.

22La question du retour des civils est posée, non par l’exode connu de 1940, mais par celui, moins connu, des réfugiés de la Grande guerre qui font figure « d’oubliés » (Annette Becker, p. 153). Philippe Nivet estime que ce mouvement de population (deux millions en 1918) à l’intérieur du territoire national a tout simplement été « occulté dans la mémoire collective par l’exode de 1940 » (p. 153). L’auteur insiste sur la détérioration de la condition des réfugiés, faisant d’abord l’objet de compassion avant d’être vus avec une certaine hostilité (p. 159). La réflexion de P. Nivet pose systématiquement la question de l’ombre d’une guerre sur l’autre, non seulement dans notre appréhension de la question de l’exode ou de l’exil, mais aussi pour les populations déplacées à l’époque qui ont pu se montrer « réfractaires à la dispersion en 1940 » (p. 166‑167). Après‑guerre et avant‑guerre se mêlent ici pour évoquer les effets d’écho et de miroir entre les deux conflits mondiaux et donner la mesure du traumatisme qu’a pu être ce premier déplacement massif de population en forme de répétition générale de l’exode de 1940.

23À lire en parallèle, l’article de Christine Levisse‑Touzé sur la libération et le retour des déportés (terme qui recouvre les déportés « par mesure de persécution » et « par mesure de répression », p. 203‑204) ou, devrait-on dire, les retours des déportés tant le statut, l’origine, la condition sanitaire de ceux que Charlotte Delbo appelle les « revivants » ont varié. L’auteur évoque l’impréparation des organisations chargées du rapatriement (capacités d’accueil insuffisantes, superposition des compétences), l’incertitude des opérations en cours qui retardent les convois, la précarité de la situation sanitaire des camps (épidémies à Bergen‑Belsen ou Dachau).

La souffrance en question24

24Cette dernière contribution éclaire à quel point il est erroné de se figurer que la Libération est intervenue au même moment et dans les mêmes conditions dans toute l’Europe ou même pour toutes les unités, civils, prisonniers, déportés ou autres. La prise en compte de la temporalité prend donc ici tout son sens en rencontrant la notion de souffrance (misère, maladie, mort). La violence inhérente à la guerre est évoquée dans ces articles sous la forme maximale du génocide (Shoah, des Tutsis au Rwanda) qui présuppose une préparation « de longue date, sans s’énoncer, en se déniant même » (p. 372) mais aussi de la guerre (d’Algérie) qui, toutes proportions gardées avec le génocide, a avec lui en commun de ne « connaître ni fin ni oubli », de voir la violence déteindre sur les après‑guerres. Si pour B. Stora, la persistance du traumatisme de la Guerre d’Algérie des deux côtés de la Méditerranée illustre « l’impossibilité d’un consensus » (p. 364), c’est peut‑être parce que « personne ne se sent ni vraiment responsable ou coupable ». C’est sur la reconnaissance de la culpabilité qu’achoppent en effet peut‑être les relations entre la France et l’Algérie. La situation des harkis examinée dans le recueil par Jean‑Jacques Jordi est symptomatique d’une situation dans laquelle les harkis sont pris dans un étau, entre une « France qui ne veut pas voir ces Français pas tout à fait comme les autres et un gouvernement algérien que le président Bouteflika en 2000 lors d’une visite en France avait traité de harkis‑collabos » (p. 356‑357). Les harkis apparaissent ici comme le symbole d’une « métabolisation » (p. 368) impossible par les psychés nationales, algérienne et française.

25Évoquant le rêve de victimes du génocide tutsi et de survivants de l’Holocauste, Marie‑Odile Godard fait le vœu de continuer le travail d’écoute du psychologue qui devient un tiers essentiel dans la gestion de la mémoire douloureuse des conflits. Il est intéressant, à en juger par le dernier article, que l’idée d’une « brutalisation » ou d’une « barbarisation » récente de la guerre dans ce siècle ne semble pas résister à l’analyse25. L’auteur évoque cependant le « tableau clinique inédit » des soldats engagés dans la Première guerre mondiale et, plus tôt, dans la guerre russo‑japonaise (« camptocormie, tremblements convulsifs continuels, cécité, surdi‑mutité », p. 388) qui ont valu l’intervention en renfort de la Croix‑Rouge Internationale. Les divergences entre médecins qui estiment que le « shell shock », le « Granatschockwirkung », « l’obusité ») sont de l’ordre de la « commotion » et les psychiatres pour qui ces troubles évoquent une « émotion » sont replacées dans une histoire plus large. L’auteur met en en effet en parallèle la notion de « névrose de guerre », de traumatisme psychique tel qu’il a commencé à être observé à la fin du xixe siècle, et celle de la redécouverte des « troubles post‑traumatiques » (PTSD) à la fin du xxe siècle. L’idée que les « leçons d’une guerre à l’autre sont oubliées » (p. 388) résonne ici à plein. Il est intéressant de voir qu’un renversement s’est opéré entre la fin du xixe siècle qui a vu la névrose traumatique observée, diagnostiquée et soignée d’abord chez les civils et la fin du xxe siècle qui a vu la psychiatrie militaire influencer par retour la psychiatrie civile en ce sens que le PTSD a été reconnu comme maladie par l’OMS en 1992.


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26Ce renversement témoigne à notre sens de la pertinence de l’interdisciplinarité dans l’étude des guerres et des sorties de guerres, non seulement des violences « extrêmes26 », de la violence sans bornes qui sous‑entend une dimension qualitative de la violence (barbarie, raffinement dans l’horreur, etc.), une dimension quantitative dans l’échelle de la destruction des populations civiles, mais aussi sur la dimension symbolique dans les sorties de conflits armés27.