Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2015
Avril 2015 (volume 16, numéro 4)
titre article
Jacques-Louis Lantoine

De la fausse bonne idée d’« être soi‑même »

Simon Lemoine, Le Sujet dans les dispositifs de pouvoir, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, coll. « Essais », 2013, 330 p., EAN 9782753527416.

Pour une généalogie du sujet

1Quand Courbet représente l’origine du monde sous les traits d’un sexe féminin largement ouvert aux regards1, on comprend la charge démystificatrice qu’une telle image charrie : il y va en effet de la naturalisation radicale de l’homme dans une représentation profondément athée de son existence. Poursuivre ce geste de réinscription de l’homme dans l’immanence pure de la Nature doit consister à montrer les conditions généalogiques de la naissance de l’homme comme sujet, qui se veut illusoirement « empire dans un empire2 », individu autonome dont l’identité serait le fruit d’une création de soi par soi. En ce sens, la philosophie foucaldienne, en tant qu’elle s’inscrit dans le prolongement de la généalogie nietzschéenne, s’attache à mettre au jour la « pudenda origo3 », l’origine honteuse de ce qui se veut sans histoire : Foucault s’est en effet toujours revendiqué de Nietzsche, et tout particulièrement de ce rire adressé aux « solennités de l’origine4 ». Surveiller et punir se présente ainsi comme une « généalogie de l’âme moderne5 », comme la description minutieuse des conditions historiques de constitution de l’homme moderne, « origine difficile à avouer6 » en ce qu’elle se situe dans ces lieux disciplinaires que sont l’école, la prison, ou bien encore l’armée. L’assujettissement dont il est question dans l’œuvre de Foucault doit se comprendre en deux sens : c’est en tant qu’il est sujet d’un pouvoir, comme on parle de « sujet du roi », que l’homme est produit comme sujet qui se rapporte à lui‑même : « une âme l’habite et le porte à l’existence, qui est elle‑même une pièce dans la maîtrise que le pouvoir exerce sur le corps7. »

2L’ouvrage de Simon Lemoine, Le sujet dans les dispositifs de pouvoir, s’inscrit dans le prolongement de cette tentative foucaldienne de saisir l’« origine contingente et sans grandeur8 » de ce sujet qui se perçoit pourtant, le plus souvent, auteur autonome et conscience libre. S’il s’agit bien, au travers de cet essai (car cet ouvrage a bien l’allure d’un essai) tiré d’une thèse de doctorat soutenue en 2011, de poser la première pierre d’une « philosophie des dispositifs9 », ce n’est pas seulement pour proposer une théorie du pouvoir inspirée de Foucault, mais c’est surtout parce qu’une telle théorie est condition de possibilité de la connaissance non pas de l’homme, mais bien plutôt du fait qu’« un homme est fait de l’homme10 ». C’est donc la contingence de ce que nous sommes devenus que l’auteur cherche à mettre en évidence.

Vers une philosophie du dispositif

3Tandis que la représentation illusoire du sujet souverain conduit à penser son rapport au pouvoir comme un rapport de sujet à objet, rapport de contrainte ou d’obligation conscient et plus ou moins castrateur, l’idée d’un sujet produit dans et par ses relations à un milieu socio‑politique immanent mène à une redéfinition du concept de pouvoir en termes de relations imperceptibles et productrices, locales et incitatives, qui font être et faire davantage qu’elles n’interdisent. Un tel pouvoir, qui s’exerce dans les relations bien plus qu’il n’est possédé par des sujets substantiels, c’est ce que S. Lemoine, à la suite de Foucault, choisit d’appeler des « dispositifs ».

4Le travail mené dans cet ouvrage consiste donc à conceptualiser ce qu’on appelle les « dispositifs de pouvoir », de façon à saisir les conditions généalogiques de la naissance de l’individu moderne en tant que personne qui se rapporte à elle‑même sur le mode de l’identité. À ce propos, on pourra regretter l’absence de distinction entre les concepts de sujet et de personne, le « Je » et le « Moi » : l’un des intérêts de cet ouvrage est en effet de montrer que ce n’est pas parce que nous sommes sujets conscients que nous sommes doués d’une identité personnelle, mais bien plutôt que c’est parce que nous sommes pressés de toute part, par mille sollicitations diverses, de nous constituer une identité fixe et stable, que nous apprenons à nous rapporter à nous‑mêmes et à nous « maîtriser » comme sujet, pour nous conformer à l’identité requise par les dispositifs.

5Une telle entreprise explique en partie l’allure que prend cet ouvrage. Comme l’auteur l’indique lui‑même, il s’agit de « faire usage de la notion foucaldienne de “dispositif ”11 » ainsi que d’autres notions glanées essentiellement dans Surveiller et punir (1975) et les œuvres suivantes. En ce sens, il ne s’agit nullement d’un ouvrage sur le concept de dispositif chez Foucault, mais davantage d’un ouvrage qui construit un modèle du dispositif d’inspiration foucaldienne, modèle qui ne se veut ni purement empirique, ni naïvement universel et systématique. C’est une lente, patiente, parfois laborieuse, souvent répétitive12 construction d’un paradigme du pouvoir et du sujet modernes que nous livre S. Lemoine, qui se refuse à l’abstraction déductive d’un concept qu’on se donnerait avant de l’avoir cherché.

6L’« usage » de Foucault ne va pas sans un certain accroissement des déterminations conceptuelles, tant du point de vue de l’intension que de l’extension des concepts13. Le mot « dispositif » n’est plus convoqué pour désigner un mode d’exercice du pouvoir aussi particulier qu’est celui de la discipline (et qui se trouve concrétisé dans les institutions que sont l’école, la prison, l’hôpital, la caserne), mais désigne toute forme de pouvoir qui s’exerce de façon diffuse, locale, imperceptible dans le détail de ses effets et de ses incitations, et qui s’accompagne dans son exercice d’un savoir, à entendre au sens d’un discours fait d’une multitude d’énoncés vraisemblables ; ces relations de pouvoir et de savoir ont pour principe de produire des sujets via l’assujettissement invisible qu’ils exercent. Aussi, à côté de l’école, de la prison, de l’asile, on trouve encore des analyses (hélas souvent trop allusives) du management, de l’organisation du travail, du coaching, du supermarché, et de la question du genre et de la sexualité, autant de lieux14 où vient fonctionner l’assujettissement par ce que l’auteur appelle, à la suite de Foucault, une « microphysique du pouvoir » qui ne se contente plus de discipliner, mais cherche aussi à « contrôler15 ».

7S. Lemoine s’attache donc à décrire les mécanismes du dispositif : celui‑ci n’a rien à voir avec un pouvoir tyrannique qui s’exercerait par la force et la violence physique (même s’il n’est pas purement symbolique dans son fonctionnement, loin de là), mais n’est pas plus de l’ordre d’un pouvoir d’État fondé sur un contrat et qui commanderait par la loi (même si le dispositif n’est pas dénué de règlements). En‑deçà de l’ordre macrophysique des sujets et des institutions de pouvoir, il faut donc repérer cet ordre microphysique qui nous constitue de part en part et traverse les institutions sans s’y réduire16. Le dispositif nous fait obéir et nous assujettit essentiellement de façon inconsciente : il agit de façon discrète mais continue, à partir de mille points d’appuis qui le rendent imperceptible, trop diffus pour être immédiatement et quotidiennement identifié. C’est ce qui le rend d’autant plus redoutable, les individus pouvant alors « se croire libres alors qu’ils sont déterminés17. » Cette multiplicité des points qui, pris isolément, paraissent « inoffensifs et neutres », mais à partir desquels s’exerce pourtant le pouvoir moderne, conduit à définir le dispositif comme un réseau d’éléments hétérogènes, non‑discursifs comme discursifs, qui œuvrent empiriquement à un même objectif (pas souvent intentionnellement réfléchi, du moins dans tous ses effets et ses principes, et pas toujours pleinement cohérent) : aménagements de l’espace et du temps qui s’imposent pourtant dans une évidente objectivité (position de face à face professeur – élèves, disposition des produits au supermarché, open space dans l’entreprise, radars automatiques sur les routes, emplois du temps, affichage des appels en attente en call center) et gestion des discours, qui apparaissent comme de simples savoirs et ne se disent pas comme mots d’ordre (affichage des résultats de chaque employé, distribution des copies dans l’ordre décroissant, campagne de sensibilisation à la sécurité routière). Autant de manières de « conduire les conduites18 », c’est‑à‑dire de « faire faire » sans jamais vraiment forcer ni commander. C’est dire qu’il s’agit davantage de contrôle et de gestion des hommes que de discipline proprement dite.

L’assujettissement par les dispositifs

8Pour autant, le dispositif fonctionne bien à partir d’un principe de répétition, concept central dans le travail de S. Lemoine ; mais cette répétition n’est pas réductible à l’effet d’un dressage. Le chapitre II analyse ce que Judith Butler appelle les « matrices », qui fonctionnent comme des cadres a priori de la pensée qui s’imposent sans qu’on y pense (par exemple, les catégories de genre), et jouent un rôle majeur dans notre assujettissement : nous sommes enjoints en effet à nous rapporter à nous‑mêmes (par exemple, comme « masculins » ou « féminins ») par tout un ensemble de sollicitations qui passent le plus souvent inaperçues. Plus largement, le dispositif fonctionne essentiellement par son incorporation sous la forme d’habitudes, sous l’effet de la réitération standardisée et toujours optimisée des actions. L’individu n’aperçoit pas, le plus souvent, l’effet d’un tel pouvoir normalisateur qui agit de façon si insidieuse. Se constitue ainsi, au travers de la « réitération », une identité « persistante19 » : le sujet assujetti se vit et se reconnaît comme étant celui qu’il est devenu. Sans y prendre garde20, « la conduite conduite est devenue leur conduite21 » : la réitération, des discours comme des comportements, permet de constituer des sujets qui se font ce qu’on les a fait être : « réitérer, c’est maîtriser22. »

9Le pouvoir, qui s’exerce ici de façon continue, dans le « détail23 » et non dans le fracas de la violence, s’accompagne d’un savoir anonyme immanent qui optimise et prévoit, et qui irrigue les savoirs des autres sur soi et de soi sur soi. Jamais on ne nous commande une fois pour toutes de faire ou de dire ceci ou cela. C’est davantage au travers d’éléments architecturaux, de petites phrases qui n’ont l’air de rien, de petits gestes que nous reproduisons sans y penser, que nous devenons ce que nous sommes. Par l’incorporation assujettissante d’automatismes, l’habitude devient figée et productrice d’identités fixes. La catégorie du « cycle », notion centrale dans cet ouvrage, est donc un déterminant essentiel du dispositif : le pouvoir du dispositif n’est pas un pouvoir qui s’exerce dans l’éclat de la lumière, pour frapper les corps ou les esprits une bonne fois pour toutes, mais bien davantage s’exerce‑t‑il dans l’ombre, de façon réitérée et locale, nous incitant l’air de rien à reproduire mille fois les mêmes gestes et les mêmes pensées : « Le détail me fait faire . Le cycle me fait refaire 24 » Aucun dessein conscient ne peut être identifié par le « sujet larvaire » que nous sommes, puisque tout nous apparaît comme évident et allant de soi, notamment du fait de cette cyclicité microphysique du pouvoir. Mais le cycle et la réitération du même ne suffisent pas à expliquer l’assujettissement : encore faut‑il comprendre que l’individu est lui‑même en recherche d’une certaine identité rassurante, qui donne prise à l’exercice du pouvoir25. Aussi, il ne s’agit pas, pour le sujet assujetti, de jouer un rôle pour tromper le pouvoir, mais d’être ce rôle même qu’il habite.

10S. Lemoine est ainsi conduit, au chapitre V, à dégager ce qu’il appelle une « métaphysique, une philosophie première de l’assujettissement26 », qui s’oppose à ce qu’on pourrait appeler une métaphysique de l’individuation : le même contre l’autre, l’identité contre la différence, le cycle répétitif contre le devenir, la quiétude rassurante contre l’inquiétude de l’étrangeté, le savoir prévoyant contre l’inconnu… c’est toute une métaphysique du pouvoir qui se voit ainsi dégagée, qui met en évidence les principes qui gouvernent le travail de façonnement de l’homme (« un homme est fait de l’homme », titre de ce chapitre) et du monde (« un monde est fait du monde27 ») par la microphysique du pouvoir. C’est ainsi que le chapitre VII montre que le dispositif produit des « lieux » matériels et symboliques pour structurer les catégories subjectives d’appréhension de soi et du monde objectif. S. Lemoine convoque les concepts d’isotopie (tiré de Foucault), de biotope et de monde objectivé pour désigner le fait que le dispositif constitue une sorte de milieu « colonisé » par les dispositifs, milieu matériel autant que symbolique dans lequel se déploie l’assujettissement de l’homme par l’homme : lieux structurés par des places, des hiérarchies, des rangs, des ordres, des technologies, des architectures, des instruments qui produisent une identité et un comportement, normés et fixés sans jamais avoir à donner d’ordres. Aussi, S. Lemoine peut affirmer, dans une proposition dont le caractère spéculatif n’a plus grand chose de foucaldien (mais ce n’est en rien un reproche) : « le dispositif, c’est le monde — dont l’homme, à qui on donne des identités — rendu saisissable pour la pensée d’entendement. » À travers la maîtrise du monde, il y va de la maîtrise des hommes qui l’habitent.

Qui suis‑je ? Qu’y puis‑je ?

11S. Lemoine prétend cependant que cette production et cette maîtrise du sujet par et dans les dispositifs de pouvoir ne sont absolument pas réductibles à un quelconque modèle déterministe : « pour nous il ne saurait être question de déterminisme28. » C’est la raison pour laquelle il examine, à partir du chapitre XII, le rapport complexe du sujet et du dispositif, les deux s’affectant en retour dans une redéfinition relationnelle constante. C’est ici que se pose aussi la question de la liberté, qui ne saurait être un libre arbitre renvoyant à une conscience souveraine, mais que S. Lemoine tente de sauver par sa redéfinition. C’est la raison pour laquelle il introduit une distinction entre assujettissement et subjectivation, qui ne sont pas tant deux processus opposés que les deux faces d’une même médaille : tandis que nous sommes conduits par des sollicitations constantes et imperceptibles, et que nous nous voyons assignés à des identités persistantes, nous développons aussi un certain rapport à soi dans et par lequel nous pouvons dégager une marge d’autonomie dans l’hétéronomie, de façon à singulariser nos manières d’être : c’est ce qu’on appellera donc « subjectivation », et S. Lemoine renvoie explicitement au Foucault des deuxième et troisième volumes d’Histoire de la sexualité. Cette subjectivation, qui rend possible une éthique comme façonnement de soi par soi, et qui est donc aussi une esthétique de l’existence29, reste cependant sous la menace du dispositif de pouvoir contemporain qui réinvestit cette marge d’autonomie pour davantage encore contrôler les hommes. Témoin le coaching, dont l’auteur nous livre une analyse intéressante mais un peu trop rapide30 : il s’agit bien, dans le coaching, d’accompagner un mouvement de conquête de soi, mimant ainsi les éthiques du bonheur qui font consister l’épanouissement dans la connaissance de soi ; pour autant, ce soi qui est à conquérir est toujours déjà un soi informé par les dispositifs, et il s’agit finalement, dans la subjectivation pseudo autonome, d’épanouir un soi extrêmement conforme aux attentes du pouvoir. Il s’agit ainsi de se rendre, parce qu’on le désire, plus dynamique, efficace, rayonnant, autant d’aspirations subjectives au « savoir‑être » étonnamment en harmonie avec les mots d’ordre du management. On voit le piège : même dans la reprise de soi par soi, il s’agit encore de « faire faire31 » sans contraindre, sans obliger, simplement en sollicitant de la façon la plus invisible qui soit.

12C’est dire que le sujet opère le relais entre les déterminations extérieures et les actions qu’il produit, par le biais notamment de justifications et de raisons véhiculées dans les discours mis à notre disposition par les dispositifs eux‑mêmes. Les dispositifs mettent en place des « régimes d’évidence32 » et de discours vraisemblables qui autorisent le sujet assujetti à se reprendre lui‑même dans une subjectivation. Aussi, celui‑ci peut avoir, dans la recherche des justifications de ses manières d’être, l’illusion d’être singulier et auteur de son action33. Bien plus, l’intériorisation des exigences des dispositifs achève la constitution du sujet comme sujet clivé entre un « soi approuvé » et un « soi réprouvé », situant la lutte non pas entre un individu et une instance de pouvoir qui lui ferait face, mais au sein même de la conscience du sujet qui se déchire entre ce qu’il doit être et reconnaît devoir être, et ce qu’il est ou ce qu’il imagine être : « le sujet, c’est l’intériorisation de la contrainte34. » Ces deux « soi » sont constitués comme tels par le dispositif, mais celui‑ci n’ayant jamais imposé de façon impérieuse et tyrannique quoi que ce soit, c’est l’individu lui‑même qui se vit comme « pas assez travailleur », ou « pas assez efficace ». Si bien que, du point de vue de la conscience, ce n’est pas le dispositif qui nous maîtrise, mais nous‑même qui nous nous maîtrisons. Il y a bien ici une forme d’autonomie, puisque le sujet choisit ses propres raisons d’agir, mais cette autonomie dépend d’une hétéronomie fondamentale.

13S. Lemoine aborde en réalité, même s’il n’emploie pas le mot, le problème de l’idéologie, passé sous le prisme de la critique foucaldienne : l’idéologie n’est pas qu’un reflet unifié et trompeur qui masquerait à une fausse conscience la réalité objective ; elle est d’abord et avant tout une multiplicité de discours vraisemblables qui font et disent les sujets eux‑mêmes, qui se pensent et pensent le monde dans ces discours qui les traversent et qu’ils saisissent, au nom même de l’exigence qu’il y a à se singulariser, à se subjectiver35. C’est la matérialité du discours lui‑même qui, répété, peut produire aussi bien un sujet « corseté » et de part en part fixé à l’ordre du dispositif, qu’un sujet doué d’un ethos singulier : ce que S. Lemoine nomme par ce concept, c’est une façon d’être et de se tenir stable et durable, mais que je me puis faire être en résistance à certains « épinglages » qui prétendent me dire de l’extérieur. C’est la raison pour laquelle S. Lemoine substitue à l’idée d’ « autonomie dans l’hétéronomie » l’idée d’« interprétation d’un rôle36 » ou de « style » : la liberté à l’égard des dispositifs n’est pas une liberté sauvage qui ferait face aux pouvoirs et aux savoirs, ni même une zone d’indétermination au sein d’un déterminisme, mais davantage quelque chose qui se jouerait dans les relations de pouvoir et les discours, dont on peut jouer précisément parce qu’on y est. C’est ici que se situerait le décalage entre sujet assujetti et subjectivation du sujet, décalage qui ne désigne pas une alternative, mais un jeu, dans le sens d’un jeu de rôle, mais aussi d’un espace de liberté (comme on dit qu’il y a du « jeu » entre deux pièces d’un mécanisme). C’est ici que se dégage, peut‑être, la possibilité d’une éthique ou d’un « souci de soi », « être soi‑même » pouvant vouloir dire être ce qu’on m’a fait être, ou être ce que je me suis fait être dans ce qu’on m’a fait être (puisque tout sujet est, nécessairement, assujetti).

14Se révèle alors la dimension proprement éthique de cet ouvrage, écrit non dans une intention de « recherche purement désintéressée du vrai », mais dans une « perspective de “souci de soi” » : se constituer un ethos de la déprise à l’égard des assujettissements, ce qui passe par le dispositif d’une thèse et l’écriture de ce livre, longue méditation et répétition variée de « discours que nous avons trouvés, utilisés, repris, combinés ou produits37. »

Une nostalgie du sujet souverain ?

15Ici se pose bien évidemment le problème épistémologique des conditions de possibilité d’une connaissance de soi et du monde de ce qui est condition de possibilité de la connaissance de soi et du monde. En effet, si le dispositif est microphysique, inaperçu par la conscience, et que la conscience réflexive est elle‑même structurée par les catégories de pensée qui sont celles des dispositifs, comment expliquer la possibilité d’une déprise et d’une réflexivité ? S. Lemoine pose le problème, mais ne semble pas apporter de réponse très précise. On regrettera à ce propos l’absence totale, dans l’ouvrage, de référence à Bourdieu (qui figure pourtant dans la bibliographie). En effet, Bourdieu a bien montré que le champ scientifique produit les conditions de possibilité de la rationalité et de la connaissance à partir de dispositifs (contrôle des pairs, indépendance à l’égard des autres puissances, par exemple) et de dispositions (habitus scientifique, mais aussi désir des honneurs) rien moins que scientifiques. Il y aurait là les conditions sociologiques à la réflexivité et à la déprise dont parle S. Lemoine. Plus généralement, bien des analyses de S. Lemoine auraient gagné en force et en précision si elles avaient pris acte de concepts bourdieusiens (habitus, ethos, mais aussi champ, et surtout disposition) : si la référence à Aristote ou Descartes pour expliquer le statut de l’habitude n’était pas forcément très convaincante ici, peut‑être la référence à Bourdieu l’aurait été davantage38. D’autant que S.Lemoine s’interroge souvent sur ce qui permet aux pouvoirs et aux savoirs d’être intériorisés par le sujet, ce que les concepts de disposition et d’habitus auraient permis de faire. Une discussion avec la notion d’« appareils idéologiques d’État » d’Althusser aurait été aussi la bienvenue.

16Mais si S. Lemoine a préféré dialoguer avec d’autres, c’est aussi parce que le problème qui est le sien est éminemment éthique, et non, à proprement parler, politique. On reconnaît là le mouvement qu’a opéré Foucault lui‑même dans ses œuvres publiées. On ne peut cependant s’empêcher de voir dans cette réflexion sur le « souci de soi » et l’horizon que serait une subjectivation libre, une sorte de nostalgie du sujet souverain perdu qu’on s’est pourtant évertué à détruire. Non pas qu’il soit vain de poser la question d’une émancipation éthique et politique. Mais les termes dans lesquels celle‑ci est pensée semblent assez ambigus. Il en va ici comme de Pascal quand il demande « Qu’est‑ce que le moi ? », dont l’ouvrage de S. Lemoine est en quelque sorte la réécriture contemporaine : ayant éliminé toute possibilité de découverte d’une essence, on ressent comme un regret qu’on ne soit que des « qualités empruntées ». Aussi, si l’auteur prend souvent bien soin de rappeler son refus de penser le problème du sujet assujetti en termes d’opposition d’un soi authentique et substantiel qui serait aliéné ou recouvert par un soi faux produit par les dispositifs39, et qu’il note même à plusieurs reprises que le dispositif nous produit pour le pire, mais aussi pour le meilleur40,il n’en reste pas moins qu’on trouve bon nombre de remarques qui indiquent une certaine nostalgie d’un sujet « sauvage » ou d’un moi véritable qui pourrait choisir ou qui serait déjà une personne41. Bien plus, la référence insistante à Sartre, certes souvent anecdotique, mais d’autant plus significative que les Spinoza, Bourdieu ou Althusser sont absents, tend à mettre en évidence une forte propension de la part de l’auteur à sauver ce qui pourrait l’être du sujet, car enfin rappelons‑le, pour Simon Lemoine, « il ne saurait être question de déterminisme. » Et on en vient alors à se demander : « pourquoi ? »