Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2015
Mars 2015 (volume 16, numéro 3)
titre article
Caroline Gondaud

Existe-t-il une langue du mal ?

Sarah Lacoste, Ce que la littérature doit au mal, Paris : Éditions Kimé, coll. « Détours littéraires », 2014, 352 p., EAN 9782841746781.

1La question de la littérature et du mal est au cœur d’un questionnement essentiel qui a hanté le xxe siècle marqué par la Shoah : comment dire le mal ? Le mal n’est-il pas l’irreprésentable et l’indicible par excellence ? Ou bien à l’inverse, n’y a‑t‑il pas un lien consubstantiel entre la littérature et le mal ? Entre l’acte — la pulsion — de l’écriture et l’expérience du mal ? À cette question, l’essai de Sarah Lacoste, issu d’une thèse de doctorat portant sur Bernanos et de Bataille, s’attache à répondre selon une approche originale, à partir du paradigme mystique.

La mystique comme valeur d’usage pour lire le mal

2L’essai s’attache à étudier les éléments constitutifs d’une « langue du mal » qui serait commune aux deux écrivains et dont la mystique serait la « valeur d’usage » pour reprendre l’expression de Bataille lui-même. Le mal est conçu ici « à la fois comme un objet thématique et comme un objet stylistique » (p. 38) qui « poindrait à travers les textes de Bataille et de Bernanos à la manière d’un personnage dont on pourrait éprouver la présence sans la voir, [se percevant] essentiellement par l’effet produit — sur le monde et les individus dans la diégèse mais aussi sur la lecture même du texte qui s’en trouve modifiée » (p. 39). Car cette langue du mal se définit avant tout comme une expérience de lecture. En ce sens, l’approche retenue n’est pas comparatiste mais se rapproche plutôt des théories de la lecture.

3La « valeur d’usage » de la mystique est explicitée ou plutôt illustrée dans un prologue qui met en parallèle deux extraits de L’Expérience intérieure et de La Joie : si Bataille et Bernanos ne sont pas des mystiques, en revanche leurs textes « retracent un cheminement mystique » (p. 7) caractérisé par une intériorisation du mal. S. Lacoste se propose d’utiliser la mystique comme une « clé », « un outil pour relier Bataille et Bernanos et un levier herméneutique pour lire le mal chez ces deux écrivains » (p. 44). Elle estime en effet que « par sa proximité exceptionnelle avec le mal, la mystique devient un moyen de parler du mal sans user du langage courant » (p. 59).

4Cette clé pour lire Bataille et Bernanos est aussi une clé pour lire l’essai lui‑même. Une certaine familiarité avec la littérature mystique n’est pas inutile en effet pour bien comprendre la structure de l’essai, les titres des chapitres et plus généralement le vocabulaire utilisé. Car c’est bien l’itinéraire mystique qui lui sert de fil conducteur. Ainsi, le titre de la deuxième partie « La nuit obscure du langage » (p. 159) renvoie à « une étape imprescriptible du cheminement mystique, dont Saint Jean de la Croix nous fournit les termes » (p. 161). Faute de cette familiarité, le lecteur peut être quelque peu dérouté par un style parfois obscur, en tout état de cause plus métaphorique qu’analytique.

5L’étude de la langue du mal comporte donc trois étapes s’inspirant d’un parcours mystique : la première consiste à « repérer comment les textes manifestent un mouvement d’intériorisation du mal » (p. 63), la deuxième à étudier « la nuit obscure du langage » (p. 159) à l’œuvre dans les textes de Bataille et de Bernanos, et la troisième partie enfin s’attache à proposer un essai de stylistique du mal « autour de trois phénomènes principaux d’écriture et de lecture : l’engendrement textuel par rebroussement, la présence de mots leviers favorisant et la personnification de mots-corps que ce changement de régime induit » (p. 228).

6Le mouvement d’intériorisation du mal va du monde (la guerre, qui représente la puissance du mal par excellence) au corps (la souffrance), et du corps au texte, lui-même caractérisé par une déchirure, une brèche. Tout au long de l’étude de ce mouvement, la mystique est convoquée en tant qu’outil de déchiffrement. Il est ainsi souligné que l’expérience du mal est fait par le mystique sur le mode de la compassion : « il s’ouvre, dans son corps et dans son texte, au mal » (p. 73). Les personnages de Bernanos et de Bataille éprouvent le mal dans leur corps avec une sensation de néant et de souillure. Et le corps souffrant est « à l’intersection des thèmes du mal et de la mystique » (p. 129). Mais à la différence des mystiques, chez Bataille et chez Bernanos, la souffrance des corps, outragés, morcelés, décomposés, déchirés, ne débouche pas sur la rédemption, il n’est rien de plus qu’une manifestation unilatérale du mal. Et le mal s’introduit dans le texte qu’il contamine à la fois thématiquement et stylistiquement. Cette contamination du mal « s’accompagne d’un phénomène de dissolution des corps, source de l’angoisse qui inaugure le basculement dans la nuit obscure » (ibid.), étudié dans la deuxième partie de l’étude. C’est un moment paradoxal : expérience de la puissance néantisante du mal et de la confusion mais aussi dans le même temps, prélude à l’instauration d’un nouveau régime herméneutique « qui implique de faire de la nuit obscure une négativité indépassable retournée en productivité », ou encore « une négativité faite texte » (p. 162), ce qui coïnciderait avec « la recomposition d’une nouvelle langue » (p. 164), c’est‑à‑dire une langue du mal. L’expérience de la nuit obscure et de la suspension du sens donnent lieu à des analyses éclairantes sur l’indécidabilité chez Bernanos et l’inintelligibilité chez Bataille, qui s’expriment dans les textes « selon deux modalités métaphoriques : l’eau et le mauvais rêve. Et c’est autour de la notion de réversibilité — qui est aussi bien celle des personnages, ambivalents que celle de l’écriture — que S. Lacoste construit fermement son analyse de « la négativité recomposée » (p. 207).

De l’expérience à l’herméneutique du mal

7Pour qui s’intéresse en particulier aux problèmes que pose la mimesis du mal au xxe siècle, c’est sans doute la troisième partie qui retiendra l’attention. S. Lacoste se livre à une étude approfondie de toutes les figures du renversement, récurrentes dans la diégèse, dans la narration et dans le style, qui sont censées signifier le mal en créant des « trous » dans le langage ; cela ne concerne pas seulement l’antithèse, l’oxymore et le paradoxe ; sont analysés en particulier l’allégorie de la division au sens que lui donne Antoine Compagnon dans son ouvrage sur Baudelaire, les « mots leviers » qui propagent « le rebroussement de la langue du mal à l’acte de lecture et aboutit à une nouvelle saisie herméneutique » (p. 269) et enfin la personnification, qui n’est pas entendue ici au sens habituel du terme, mais qui suppose l’existence de « mots corps » qui se rapprochent du langage poétique et finalement et du sacré. Cette analyse des mots corps débouche d’une performativité de la langue du mal qui « ne fonctionne qu’à la condition de trouver le lecteur compétent, c’est à dire qui ait été formé par le texte à un système herméneutique adéquat et sensibilisé au repérage des points de bascule dans le régime du mal » (p. 312). Ainsi, la « nuit obscure », qui est, comme on l’a vu plus haut, une étape l’expérience du mal est aussi une épreuve « qui a justement initié son propre herméneute » (p. 313). La langue du mal est donc inséparable de l’acte de lecture et de ce que S. Lacoste appelle une « reconfiguration herméneutique » (p. 319). Ce processus n’est pas contradictoire avec l’intertexte mystique : en effet, les transcriptions des expériences mystiques relèvent à la fois de l’intime (« une expérience intérieure » pour paraphraser le titre du célèbre essai de Georges Bataille) et de l’universel, d’un « mode d’emploi à l’usage du lecteur » (p. 320). À la construction d’un « écrivain personnage » foncièrement ambivalent et duplice, répond la création, au cours de l’acte de lecture, d’un lecteur herméneute.


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8On peut regretter un certain flottement terminologique auquel l’auteur ne répond que par des mises au point temporaires ou partielles : quelle est, au bout du compte, cette langue du mal dont il est question et qui est appelée tout à tour « style du mal », « stylistique du mal », « écriture du mal » ? Si Sarah Lacoste prend bien soin de préciser que la langue du mal « n’est évidemment pas linguistique au sens propre » (p. 226), la façon dont elle la décrit laisse penser que cette langue n’est finalement pas si éloignée d’une « poétique du mal », qui s’attacherait à « signifier l’indicible et la négativité » (ibid.) inhérentes au mal selon des principes formels qui miment eux mêmes la dynamique du mal et que S. Lacoste réunit sous le terme de « rebroussement » — cette poétique du mal produisant des effets de lecture spécifiques. Nul besoin en ce sens de convoquer le terme de langue. C’est d’ailleurs ce qui transparait de la conclusion de l’essai qui est un très bel hommage aux pouvoirs de la littérature. Tout se passe en fait comme si l’expérience de la lectrice qui se veut aussi une « herméneute » de la langue du mal était elle‑même contaminée par « l’ambigüité constitutive » que S. Lacoste reconnaît à la fois à la pensée mystique et à la pensée du mal…