Acta fabula
ISSN 2115-8037

2015
Janvier 2015 (volume 16, numéro 1)
titre article
Juliette Feyel

Esthétique de Deleuze : ses termes, sa logique & ses enjeux

DOI: 10.58282/acta.9065
Gilles Deleuze. La Logique du sensible. Esthétique & clinique, sous la direction d’Adnen Jdey, Saint-Vincent de Mercuze : De l’incidence Éditeur, 2013, 442 p., EAN 9782918193180.

Objet & champ

1Depuis quelques années, Adnen Jdey s’est imposé dans le champ des rapports entre la philosophie française contemporaine et les arts en dirigeant des ouvrages sur Jacques Derrida, Michel Henry et Maurice Merleau-Ponty1. Pour ce qui est de la présente collection d’articles, elle constitue désormais la deuxième qu’il consacre à Gilles Deleuze2. La tâche qu’il s’est cette fois donnée est d’analyser la place d’un objet qui a eu traditionnellement mauvaise presse dans l’histoire de la philosophe occidentale, le sensible. Avec un tel sujet, on pourrait peut-être s’attendre à une étude sur la place du corps chez Deleuze ou sur son rapport aux empiristes, par exemple. Ce n’est pas de cela qu’il sera question ici ; dans cet ouvrage, la question du sensible est abordée avant tout sous l’angle de l’esthétique. Adnen Jdey rappelle la double signification du terme « esthétique », à la fois théorie de l’art et théorie de la sensibilité. Aussi, quoique non exclusivement, ce livre rend-il hommage au goût très prononcé du philosophe pour les arts. Le sujet est vaste et de plus en plus à la mode, comme en témoigne le nombre croissant des publications en français et en anglais sur cette question3.

2On notera qu’un texte inédit de Deleuze sur Francis Bacon précède l’ensemble des contributions, faisant apparaître, face à face avec la transcription, le texte écrit de la main-même du philosophe (p. 21‑35). L’image manuscrite est ensuite reprise plusieurs fois comme un motif visuel à travers les pages du livre et l’on saluera — une fois n’est pas coutume — la très belle mise en page qui illustre la préoccupation esthétique des auteurs.

3Dans la liste des contributeurs, on retrouve des noms reconnus au sein du milieu de la critique deleuzienne. Certains ont d’ailleurs déjà participé au premier volume dirigé par Adnen Jdey, Les Styles de Deleuze: Anne Sauvagnargues, Arnaud Villani, Philippe Mengue, Guillaume Sibertin-Blanc, Véronique Bergen et Jean-Claude Dumoncel. Malgré la diversité des pratiques artistiques abordées par Deleuze, diversité que cet ouvrage souhaite refléter comme en témoignent le choix des titres de sections, on notera toutefois la relative homogénéité des spécialités et des appartenances des contributeurs. Il s’agit essentiellement de spécialistes de la philosophie et d’esthéticiens. Stéphane Chaudier, chercheur en stylistique, et le journaliste et musicien Bruno Heuzé représentent finalement les deux seules exceptions à la règle.

4Pour ce qui est du champ concerné, il est si vaste qu’il serait bien entendu impossible de tout couvrir. Pour les besoins de cette recension on soulignera donc qu’il est question de cinéma et de peinture mais que le théâtre et l’architecture ne font pas partie des cas passés en revue. D’autre part, excepté un article sur Artaud et deux autres évoquant Proust, la littérature n’y occupe qu’une très modeste présence. En revanche, on pourra y trouver trois chapitres très intéressants ayant trait à la musique.

Contenu

5La division du livre en quatre parties équilibrées : « Individuations esthétiques », « Images », « Ritournelles », « Cartographies cliniques » suit quatre objectifs décrits de la manière suivante :

  • « exhumer les logiques selon lesquelles l’individuation du sensible se schématise dans le devenir-jeu de la philosophie de Gilles Deleuze » (p. 12)

  • « déplier l’éventail des rencontres deleuziennes avec les arts non-discursifs » (p. 13)

  • analyser des « agencements concrets de création » (p. 14) notamment à travers ce que Deleuze a écrit sur la musique

  • mettre en valeur « le déploiement d’une cartographie clinique, décliné par cas littéraire ou philosophique [qui coïncide] avec la tâche que Gilles Deleuze fixe déjà à la peinture, à la musique ou au cinéma » (p. 15)

6Cette répartition n’a, du propre aveu de l’éditeur, « qu’une valeur relative » étant donné que « nombre de contributions travaill[ent] à l’intersection des quatre parties distinguées » (p. 12). Il semble que le classement ait cherché à favoriser une division en fonction des genres, la deuxième et la troisième sections laissant penser qu’on aura affaire à une distinction entre les arts visuels et les arts sériels tandis que la quatrième se consacrerait à la littérature. Or, à regarder le détail des chapitres qui composent ces parties, on s’aperçoit que ce n’est pas le cas. On comprend fort bien la difficulté qu’il y a eu à classer des exposés très denses, porteurs parfois de plus d’une problématique, ou cherchant à faire apparaître de manière interdisciplinaire et transversale l’évolution et la malléabilité des notions esthétiques de Deleuze. Le sujet du « sensible » et la liberté de pensée du philosophe, du reste, invitaient à cette transversalité. Ce n’est d’ailleurs pas le moindre des mérites de cet ouvrage que de montrer comment les concepts de pli, d’image ou de percept traversent les champs, décloisonnent les catégories et mettent tout élément classifié, codé, territorialisé, sens dessus dessous, et ce sans jamais céder à l’écueil de l’indistinction.

7À cette transversalité s’ajoute en plus une logique de l’écho — pour ne pas dire de la ritournelle — qui parcourt l’ensemble de l’ouvrage. Au fur et à mesure de la lecture, et bien que les auteurs favorisent tel ou tel concept comme saillant théorique lui permettant de faire miroiter les multiples facettes du prisme des rapports de Deleuze au sensible, on assiste à l’émergence d’une belle harmonie symphonique. Aux deux questions que cet ouvrage pose implicitement : qu’est‑ce qui fait la singularité de l’esthétique deleuzienne et pourquoi l’art lui a tant importé ? Il nous a semblé qu’une voix quasiment unanime rassemblait ces interventions pour y répondre. Premièrement, la philosophie de Deleuze est une métaphysique du sensible ou une « métesthétique » (p. 40) d’après le néologisme proposé par A. Villani. Deuxièmement, Deleuze a trouvé chez les artistes un modèle pour la philosophie sous la forme d’une sémiotique du sensible et d’une nouvelle sorte de métaphysique de l’art qui ne se distingue pas de la vie.

8Sans chercher à nier la très forte cohésion de la totalité de ces articles, on a trouvé qu’il était possible d’identifier quatre principaux modes d’approche, en fonction de la distance adoptée par chaque auteur vis-à-vis de cette double problématique.

9Un premier groupe rassemblerait des études qui s’attacheraient à décrire la logique de la pensée esthétique du philosophe. C’est le cas de Jean-Claude Dumoncel qui expose de manière synthétique « le principe architectonique de toute l’esthétique deleuzienne ». D’après lui, Deleuze en finirait avec une façon de concevoir l’art en tant que dévoilement pour créer une zone d’indécision et proposer une rédemption du langage par la « manière » de l’écrivain. A son tour, F. Zourabichvili  présente le sensible comme le « dehors » de la philosophie qui aurait orienté tout le projet deleuzien et montre comment l’art constitue le moyen privilégié d’y accéder. C’est également le cas de S. Hême de la Lacotte  qui présente les différents moments de l’élaboration du concept d’image (image-perception, image-action, image-affection) dans les œuvres consacrées au cinéma. B. Heuzé propose de clarifier l’idée de ritournelle dans le contexte musical et soutient que la musique s’exposerait bien moins que les arts iconiques à de possibles reterritorialisations.

10On pourrait placer dans une deuxième catégorie les contributions destinées à mettre en valeur certaines sources d’inspiration. S. Chaudier  et P. Montebello  montrent tous deux, l’un à partir du style, l’autre à partir des temporalités proustiennes, que le romancier a montré au philosophe comment concilier individuation et impersonnalité, « essences » et devenir. C. Imbert  explique comment le détour deleuzien par l’interprétation des œuvres de Lewis Carroll et de Francis Bacon a été un moyen de se libérer du cogito et de toute logique prédicative. L. Dousson et J. Dautrey reviennent sur la dette de Deleuze envers Pierre Boulez. G. Sibertin-Blanc soutient que la phénoménologie de l’univers leibnizien est au baroque ce que la schizo-analyse est à notre époque. Quant à E. Alliez, il montre comment Artaud et son célèbre « corps sans organes » ont permis aux auteurs de Capitalisme et Schizophrénie d’aligner les logiques philosophiques sur des opérations physiques.

11On propose ensuite d’isoler une série d’articles cherchant à définir la fonction de l’art dans l’économie de la philosophie deleuzienne prise dans sa globalité. Une grande unité caractérise les chapitres rédigés par A. Villani, V. Bergen, A. Sauvagnargues et A. Jdey. Tous s’accordent sur le fait que l’art a fourni une méthode transcendantale à la philosophie. Il a servi, quoique sur un autre terrain, sur un autre plan d’immanence, de modèle à la nouvelle pratique de pensée qu’il a voulu inaugurer.

12Enfin, les chapitres restant auraient pour point commun d’envisager les prolongements, les sillages ultérieurs que l’on pourrait tracer à partir de l’œuvre deleuzien. Ph. Mengue, quoique sans l’affirmer de manière frontale, risque un parallèle entre les pensées de Deleuze et de Lacan. De son côté, F. Bourlez  nuance l’opposition de Deleuze et de la psychanalyse en soulignant que certaines pratiques actuelles « a-narratives » de la psychanalyse rejoignent ce qu’il a défendu avec Guattari. C. Buci-Glucksmann à son tour s’interroge sur ce que Deleuze pourrait nous dire du règne des images à l’ère du numérique. Pour finir, des comparaisons se sont imposées avec des philosophes contemporains, chez qui le sensible a également pris une importance de premier plan, à savoir Alain Badion (F. Tarby) et Jacques Rancière (C. Ruby).

Points de vue

13De cette lecture foisonnante, le lecteur retirera la satisfaction de maîtriser les problèmes soulevés par le sensible chez Deleuze et, bien entendu, son indiscutable centralité. Tous les auteurs joignent leurs voix pour rappeler aussi que jamais Deleuze ne postule de hiérarchie entre les arts et la philosophie, autrement dit entre le sensible et l’intelligible : « il ne s’agit en aucun cas pour Gilles Deleuze de considérer les arts comme des sujets d’études sur lesquels le travail du concept serait amené à réfléchir » (p. 9). Pour revenir sur ce qui force à nuancer ce consensus, on notera que F. Tarby et C. Ruby sont les seuls à mettre en doute le succès de cette tentative. Cela est sans doute dû au fait que la comparaison avec d’autres pensées puissantes et originales les force à infléchir, à gauchir le paradigme à partir duquel ils envisagent la logique deleuzienne. Tous deux reprochent, chacun à sa manière, à Deleuze de s’être quelque peu fourvoyé dans des considérations restituant l’art à une sphère subordonnée (notamment dans Critique et clinique, lorsque le philosophe insiste sur la différence entre les percepts et les concepts pour bien différencier sa philosophie de la pratique artistique, comme s’il y avait quelque chose d’impur pour la pensée à trop ressembler à l’art des poètes…). Cette vision, selon eux, somme toute traditionnelle de l’art aurait porté préjudice à l’enjeu de la subversion politique. Contre cette idée s’élèvent, de manière implicite cela étant, les autres contributeurs. Pour eux, l’anti-métaphysique de Deleuze passe par la valorisation de l’art et cette logique sensible et expérimentale garantit l’existence d’une langue mineure, donne naissance à de petites machines de guerre contre les ordres trop institutionnalisés, figés et asphyxiants. Adnen Jdey aura probalement pressenti l’importance d’expliciter un tel débat puisqu’il annonce déjà la publication d’un nouveau livre sur la question politique chez Deleuze.