Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2014
Décembre 2014 (volume 15, numéro 10)
titre article
Ariane Revel

Foucault & ses usages : une philosophie par l'histoire

DOI: 10.58282/acta.9053
Luca Paltrinieri, L'Expérience du concept. Michel Foucault entre épistémologie et histoire, Paris : Publications de la Sorbonne, coll. « La philosophie à l’œuvre », 2012, 298 p, EAN 9782859447069.

1Proposer une lecture de Foucault qui définisse les usages dont son travail est susceptible : c’est l’ambition et l’exigence du livre de Luca Paltrinieri L’Expérience du concept. Michel Foucault entre épistémologie et histoire. Face à la prolifération des travaux portant sur le philosophe ou se réclamant de sa pensée, l’auteur revient, comme il l’indique clairement d’entrée de jeu, non pas sur ce que Foucault a dit, mais sur la façon dont on peut dégager de son travail une certaine manière de faire de la philosophie : l’articulation du concept et de l’expérience historique que ce dernier constitue. L’analyse serrée qu’il livre par conséquent du corpus foucaldien — si l’auteur affirme d’emblée que l’exhaustivité ne saurait être érigée en principe méthodologique, le champ de son étude n’exclut de fait que les premiers textes des années 1950 — met en évidence, à travers les différentes phases du travail de Foucault, les règles que ce travail construit et les fins qu’il poursuit.

2La lecture de L. Paltrinieri est radicalement philosophique : les partis-pris méthodologiques de Foucault, et notamment la décision d’aborder les objets de pensée par le biais de l’histoire, résultent d’une redéfinition de la vérité et par conséquent du travail de la philosophie. L’Expérience du concept procède par mises en évidence des configurations successives permettant de comprendre ce que fait Foucault philosophe : repartant de l’exigence de mettre la philosophie à l’épreuve de son extérieur mise en avant par Canguilhem et reprise par Foucault, l’auteur retrace la manière dont Foucault n’a cessé, tout au long de son travail, de chercher un geste de pensée qui permette de comprendre la manière dont la vérité est indissociable des pratiques que nous en avons.

Usages (& mésusages) de Foucault

3Tout le livre de L. Paltrinieri est fondé sur un problème initial : celui de l’usage, des usages de Foucault. Il n’est pas anodin que L’Expérience du concept soit un livre issu du travail de thèse de l’auteur, au sens où il en est le pendant méthodologique nécessaire. S’intéressant à l’émergence et l’histoire du concept de population, concept à la fois scientifique et politique, L. Paltrinieri trouve chez Foucault des outils : notamment, le moyen de ne pas perpétuer la séparation entre épistémologie et philosophie politique d’une part, entre histoire et analyse conceptuelle de l’autre. Apparaît alors un problème, au sens fort : l’usager de Foucault est confronté à la difficulté de définir ce que c’est que se servir d’une pensée qui n’est pas une simple méthode, mais bien un travail qui élabore un discours spécifique sur un certain nombre d’objets, discours qui porte sur l’historicité des concepts sans pour autant être historien.

Que fallait-il faire, par exemple, des hypothèses de Foucault sur la biopolitique ? Fallait-il les assumer en tant que cadre historique donné pour reconstruire la naissance du concept moderne de population, ou bien mettre en perspective historique l’hypothèse de la gouvernementalité et « vérifier » la « crédibilité » historique de la lecture foucaldienne de l’émergence du concept de population, comme s’il s’agissait d’une thèse historique à part entière ? Ce livre est né littéralement de cette question, qui, à notre sens, traduit un problème plus large concernant la réception et l’héritage de Foucault. Quel usage actuel pouvons-nous faire de ce travail éclectique, fragmenté, composé de mouvements profondément distincts (l’enseignement, les livres, les interventions dans l’actualité) et pourtant doté d’une unité profonde ? (p. 7)

4C’est donc la question de l’usage qui nécessite d’être réexaminée. L. Paltrinieri reprend par conséquent l’état actuel des travaux sur Foucault, pour y distinguer deux approches de l’œuvre, qui sont renvoyées dos à dos. La première est celle du commentaire : il s’agit de faire l’exégèse, interne à l’histoire de la philosophie, du corpus foucaldien en la confrontant à ses sources et en essayant d’en retracer les développements successifs. La critique de L. Paltrinieri est classique : « en réduisant une pensée très liée à son présent […] qui n’a cessé de se concevoir comme une expérience, à l’exercice universitaire du commentaire discipliné, ne risque‑t‑on pas de désamorcer les bombes foucaldiennes ? » (p. 8). C’est donc vers l’usage que l’approche est réorientée, comme seul à même de rendre justice à la nature même des travaux de Foucault.

5Or l’usage connaît d’autres écueils. Le premier revient à figer d’une autre manière le corpus foucaldien : il s’agit de « ceux qui, au nom de la malheureuse métaphore foucaldienne-deleuzienne de la boîte à outils, ont transformé la pensée de Foucault en une sorte de bible » (ibid.). Autrement dit les usagers qui « piochent » dans les textes de Foucault des concepts, des gestes intellectuels, des énoncés, des exemples, en commettant ce qui du point de vue philosophique constitue un double impair : la sacralisation des énoncés transformés en talismans, et leur décontextualisation complète, qui permet de leur faire dire, plus ou moins, ce que l’on veut. Le second est plus subtil : il concernent ceux qui reprennent les pistes ouvertes par les travaux foucaldiens et les poursuivent. Or la transposition des outils conceptuels et des questionnaires manque la spécificité de la pensée de Foucault :

Souvent on transpose simplement les analyses foucaldiennes dans les champs des sciences sociales et politiques, de la critique littéraire et de l’histoire des sciences, en appliquant directement les outils foucaldiens à notre actualité ou à un domaine historique, comme si ces outils ne disposaient pas de leur propre historicité, comme s’ils n’étaient pas liés à leur usage dans une autre réalité, comme s’ils n’étaient pas eux‑mêmes des formes plastiques en perpétuelle transformation. (Ibid.)

6Il s’agit par conséquent de tracer une troisième voie — car si l’auteur reconnaît l’utilité et la légitimité de l’approche des commentateurs comme de celle des usagers, elles montrent des faiblesses constitutives qui les disqualifient en réalité de façon assez évidente. Cette troisième voie est celle d’un usage foucaldien de Foucault, c’est-à-dire de l’identification non pas d’énoncés transposables mais d’un « style » d’enquête qu’il est possible de reprendre à son compte pour conduire des travaux originaux. C’est donc dans la « boîte à outils » la spécificité non des outils mais de la boîte elle‑même, c’est-à-dire de la forme du travail de Foucault, qui fera l’objet du livre. Par un commentaire savant non pas des contenus des recherches foucaldiennes mais de la spécificité du type de recherches que Foucault a cherché à mener, de la redéfinition de la philosophie qu’il a opéré, L. Paltrinieri cherche à définir les conditions d’un usage de Foucault véritablement fécond.

7Cette déclaration de principe peut paraître dogmatique, et l’on peut se demander si la définition d’un bon usage n’est pas dangereusement proche de celle d’une orthodoxie foucaldienne qui semblerait bien peu foucaldienne à son tour. Les déclarations d’intention qui ouvrent le livre ne doivent pourtant pas, par leur tranchant, faire oublier ce dont elles sont le résultat. Toute la réflexion méthodologique qui est déployée dans le livre résulte d’une expérience d’enquête, foucaldienne non pas par pétition de principe, mais parce que la lecture de Foucault a ouvert la possibilité d’élaborer des objets de pensée qui satisfassent l’exigence d’une analyse à la fois conceptuelle et historique, épistémologique et politique. En un sens, le travail de L. Paltrinieri est une tentative d’élucidation de ce qui rend la pensée de Foucault méthodologiquement intéressante, et de ce qui doit en être repris pour que l’usage en soit « bon » non pas par opposition à un usage infidèle à sa « vérité » supposée, mais par la qualité des enquêtes auquel il donne lieu.

Mises en intelligibilité : la philosophie dans l’histoire

8Le rapport de Foucault à l’histoire est au centre de ce travail sur les règles du travail foucaldien. C’est en effet la définition d’une philosophie qui se redéfinit comme analyse historique des concepts, et qui ne cesse de chercher la manière adéquate d’étudier cette expérience historique qu’est la pensée, en différence à la fois avec l’histoire de la philosophie et l’histoire des idées, qui constitue la spécificité du geste foucaldien. Le lien entre expérience et concept est le « fil conducteur » du livre, « sorte de dispositif analytique définissant un niveau de problématisation qui permet de rendre intelligibles certains déplacements de la pensée foucaldienne ainsi que le perpétuel redéploiement d’un bagage conceptuel » (p. 18).

9Le travail de Canguilhem et les hypothèses de la phénoménologie et du structuralisme apparaissent ainsi comme trois manières de problématiser l’expérience historique que constitue la pensée avec lesquelles Foucault entre en discussion, par rapport auxquelles il prend position. Les deux premiers chapitres sont consacrés à la façon dont l’élaboration de la problématisation foucaldienne du rapport entre expérience et concept est tributaire de son contexte de production.

10Le premier lieu où s’ancre pour L. Paltrinieri le geste de pensée de Michel Foucault est le travail de Georges Canguilhem. Foucault est d’abord tributaire de la redéfinition du matériau de la philosophie opérée par Canguilhem dans Le Normal et le Pathologique :

La philosophie est une réflexion pour laquelle toute matière étrangère est bonne, est nous dirions volontiers pour qui toute bonne matière est étrangère1.

11La philosophie ne se développe pas de manière interne, mais par la confrontation aux pratiques humaines qui constituent son dehors. L’épistémologie historique de Canguilhem part de la valeur de vérité que revêtent ces productions historiques que sont les concepts scientifiques. Au contraire de l’historien, qui part des origines pour retracer les événements qui mènent au présent, l’épistémologue travaille à comprendre à partir d’un état actuel de la science, considéré comme vrai, comment on a pu y arriver. Mais ce faisant, il est confronté à tout une série de discours de vérité passés, à présent considérés comme invalides, mais qui furent pourtant dotés d’une valeur de vérité. L’épistémologue qui s’intéresse à l’histoire des discours scientifiques est donc confronté à la manière dont, historiquement, des discours de vérité se constituent :

Ce n’est pas en décrivant l’évolution linéaire de l’activité scientifique, mais en replaçant l’objet scientifique dans l’« histoire inapparente, problématique, de l’agrégation des concepts » que l’historien construit son objet de travail, c’est-à-dire l’historicité du discours scientifique. (p. 35‑36)2

12Canguilhem met au jour, en même temps que cette historicité du discours de vérité, la manière dont il est investi d’une valeur spécifique. La vérité constitue une valeur, enracinée dans l’expérience ; et la manière dont elle s’expose comme objective ne doit pas masquer cette dimension qui tient à son rapport à la vie humaine elle‑même. La philosophie est alors le discours qui, par son absence de spécialisation, permet de mettre en relation la valeur de vérité scientifique telle qu’elle se déploie à une époque donnée avec d’autres valeurs, éthiques, politiques, esthétiques. Or, en reprenant la question de la vérité à travers l’étude de la formation du discours scientifique, c’est en réalité non pas seulement la science mais l’ensemble du discours philosophique qui est redéfini. La philosophie renonce définitivement à la prétention à délivrer des vérités atemporelles. Sa tâche est de comprendre « en même temps comment et pourquoi la connaissance est le résultat des conditions qui ne relèvent pas de l’ordre de la connaissance, mais aussi comment la vérité scientifique implique toute une série d’effets sur les pratiques non scientifiques » (p. 46). L’épistémologie historique de Canguilhem pense ainsi la science en lien avec ce qui n’est pas elle : c’est la condition de possibilité d’une philosophie des sciences qui se donne les moyens de saisir la manière dont les concepts scientifiques existent historiquement.

13Dernier point important : le travail de Canguilhem met en évidence le statut problématique du sujet au sein d’une telle épistémologie. L’approche canguilhemienne du discours scientifique s’intéresse à un discours sans sujet, production historique sans auteur ; et dans le même temps, comme L. Paltrinieri le fait à juste titre remarquer, Canguilhem défend l’importance pour la philosophie de la médecine qu’il élabore d’accorder à l’expérience du patient un rôle capital pour comprendre la singularité du pathologique, face au discours naturalisant du médecin. Le statut du discours du sujet prend la forme d’un problème qu’il s’agit moins de trancher que de déployer pour cerner le rapport de l’expérience vécue et du concept. L’enjeu est alors de tenter, à travers l’épistémologie, de contribuer à une anthropologie qui prendrait en compte la totalité du fait humain.

14Constitution historique des discours de savoir, valeur de vérité, statut du sujet du discours : ces trois points sont repris et retravaillés par Foucault, mais sur fond d’un second réseau conceptuel : celui qu’élaborent, face à face, phénoménologie et structuralisme, et sans lequel il est impossible de comprendre la spécificité du travail foucaldien.

15Le très grand intérêt du deuxième chapitre du livre, consacré aux rapports de Foucault avec ces deux arrière-plans majeurs que sont au moment où il élabore ses premiers travaux la phénoménologie et le structuralisme, est la manière dont il rend compte, toujours au travers du prisme du rapport entre expérience et concept, de la place que tient au sein de ces deux systèmes de pensée extrêmement différents dans leur formulation, la question du rapport entre l’expérience subjective et la connaissance objective, et les propositions indissociablement ontologiques et épistémologiques qui en dérivent. Phénoménologie et structuralisme sont ainsi considérés comme deux systèmes philosophiques proposant des options fortes quand à la nature du rapport entre vie et pensée. L. Paltrinieri propose une analyse de la phénoménologie husserlienne, puis de sa reprise et de sa réorientation par Merleau-Ponty, qui y souligne la tentative de trouver dans l’expérience originaire, contre le transcendantalisme kantien, un fondement stable de la connaissance. Mais l’auteur montre que la manière dont Merleau-Ponty récuse radicalement la différence sujet-objet pour se référer à l’expérience ontologique fondamentale de la « chair », de la réversibilité du sujet et de l’objet au point de leur contact, se révèle incapable de rendre compte de façon satisfaisante de la manière dont les discours se constituent dans leur rapport au réel. C’est ce que permet au contraire le structuralisme, qui apparaît comme « encore une fois, une certaine reformulation de la question du transcendantal » (p. 77). Soulignant la précédence des formes linguistiques sur toute expérience — ou le fait que toute expérience se donne à travers des formes déterminées de signification —, l’option structuraliste récuse toute référence à l’originaire et au commencement pour saisir les pratiques des sujets, qui se situent toujours déjà dans un monde de langage. L’enjeu, rappelle L. Paltrinieri, n’est pas qu’un problème de méthodologie des sciences humaines, mais il est épistémologique : c’est la possibilité de saisir la diversité des formes possibles de la pensée, de comprendre la logique de tout discours, même le plus étrange, que révèle le structuralisme, et qui ouvre sur la possibilité de comprendre comment la raison constitue son autre.

16Le programme archéologique que Foucault élabore pendant les années 1960 reprend la question de la relation entre concept et expérience avec ces trois points d’appui : épistémologie historique, phénoménologie, structuralisme. L. Paltrinieri montre comment ces années sont celles d’un renoncement progressif au mythe de l’expérience originaire. L’Histoire de la folie marque ainsi un point de tension : la possibilité que le revers des discours positifs dont Foucault fait l’histoire pour montrer la manière dont la folie est constituée comme l’autre de la raison soit une expérience fondamentale, anhistorique, hors du langage, est un point de discussion qui conduira, on le sait, à la suppression de la préface de 1961 dans la réédition de 1972. D’autre part, le structuralisme permet à Foucault d’élaborer une méthode d’étude des discours mais sans qu’il souscrive au type de connaissance générale et anhistorique auquel il prétend lui aussi :

D’un côté, le recours aux régularités du savoir empirique d’une époque témoigne sans doute de l’influence structuraliste, de l’autre, l’essence même du projet archéologique sonne comme une mise en garde contre la tentative de faire valoir des contenus empiriques de l’observation comme connaissances définitives d’une nature humaine. (p. 111)

17L’épistémologie historique de Canguilhem portait sur la médecine ; la réflexion sur la singularité de la pathologie rendait nécessaire une réflexion sur le rapport entre discours de savoir et expérience où la position du sujet. Les Mots et les Choses est Une archéologie des sciences humaines : là encore, la question de l’expérience humaine est au centre même de la science dont il s’agit de faire l’histoire comme pratique. L. Paltrinieri reprend :

Au cours de son travail, Foucault a donc refusé la double alternative représentée par une histoire dialectique, dont l’homme est le protagoniste, et une histoire empirique des mentalités ou des représentations. Il a ensuite mis au point une méthode d’interrogation historique qui reste intimement liée à un projet philosophique : écrire une histoire de l’expérience de la constitution corrélative du sujet et de l’objet. (p. 113)

18Le travail philosophique de Foucault s’intéresse donc à l’historicité de l’expérience : il s’interroge sur « les conditions historiques, épistémologiques, politiques et éthiques de l’émergence de certains concepts » (p. 114) dont cette expérience est le lieu, et qui en font en même temps partie. Ayant fait provision des problèmes soulevés par la phénoménologie et le structuralisme, c’est donc bien à Canguilhem, et à l’exigence de réfléchir à la manière dont la vérité n’est jamais isolée des autres valeurs qui orientent l’expérience humaine, que Foucault revient, en l’élargissant au « savoir » au sens large.

19L. Paltrinieri défend ainsi, au cours du chapitre consacré à l’archéologie et tout spécialement de celui dédié à la généalogie, l’idée d’une démarche non pas historienne, mais fondamentalement philosophique de Foucault. Le débat concernant le travail historique de Foucault, sa qualité, son originalité, est en réalité peu intéressant, car Foucault n’est pas un historien, et se différencie fondamentalement des historiens : l’étude historique est la manière dont il traite la question philosophique du rapport entre l’expérience et la formation des discours, dont il met en intelligibilité l’hétérogénéité de l’archive ; elle lui permet de mettre en évidence les configurations de pratiques discursives et non discursives successives, en différence avec le présent. Le généalogiste, contrairement à l’historien, effectue un diagnostic du présent : c’est du présent qu’il remonte vers le passé – à l’image de l’épistémologue canguilhemien. Son regard n’est pas objectif au sens où il est situé dans ce présent qu’il cherche à problématiser.

Fictions de la pensée, politiques de la vérité

20L’auteur consacre la fin du quatrième chapitre et le cinquième chapitre, conclusif, à l’enjeu politique de cette philosophie faite à même l’histoire des pratiques. C’est la notion de fiction qui est alors reprise dans le discours foucaldien, et qui permet à L. Paltrinieri d’achever le travail de mise en intelligibilité des textes de Foucault, à même d’éclairer le présent des recherches à mener.

21Foucault affirme en effet dans « Les rapports de pouvoir passent à l’intérieur des corps »3 qu’il n’a « jamais écrit que des fictions ». L. Paltrinieri interroge le rapport ici entre fiction et vérité, en prenant au sérieux la déclaration de Foucault. C’est d’abord un passage par Borges, dont l’encyclopédie chinoise ouvre du reste Les Mots et les Choses,qui permet de mieux cerner le sens de la fiction : « La fiction est pour Borges un acte de connaissance, et plus précisément de connaissance de notre pensée » (p. 200). La fiction permet d’introduire un jeu avec le réel, de le mettre à distance et de montrer cette distance. Comme chez Sollers qui sera convoqué ensuite, la fiction est un outil de mise en évidence des formes mêmes du raisonnement, et en même temps de mise à distance de ces formes. Elle exhibe les conditions de possibilité de la pensée.

22Le travail foucaldien est travail de fictionnalisation de l’histoire non au sens où il la falsifierait, mais où il montre les conditions de possibilité de ce qui a été réel. L. Paltrinieri distingue ainsi un premier usage, épistémologique, de la fiction. Mais ce premier sens est doublé d’un second sens, politique :

Les fictions foucaldiennes font donc usage des documents et des reconstructions historiques « vraies » mais de telle façon qu’à travers leur lecture soit possible une expérience de « transformation du rapport que nous avons à nous-mêmes et au monde ».

23C’est à travers la pratique collective de la pensée de l’expérience qu’une pratique politique commune est possible.

24En 1978, Foucault revient sur son travail qu’il décrit comme essentiellement philosophique, c’est-à-dire ayant à voir avec « une politique de la vérité4 ». L. Paltrinieri cherche à élucider cette formule, qu’il rapporte d’abord à l’élaboration des rapports entre savoir et pouvoir auquel Foucault consacre ses travaux des années 1970 : tout discours de savoir est intrinsèquement politique ; la vérité scientifique elle-même est l’objet d’un rapport polémique, qui a lieu comme un événement dans l’histoire. Le travail auquel se consacre Foucault est précisément de montrer comment des régimes de véridiction adviennent dans l’histoire et constituent des événements politiques : la vérité n’est pas une réalité éternelle, mais bien une pratique humaine qui s’inscrit dans un jeu de pratiques hétérogènes qu’il appartient au philosophe d’étudier pour le mettre en perspective, et le mettre en regard de notre présent.

25À travers l’exemple de l’étude du concept moderne de population, l’auteur fournit un exemple de cette politique de la vérité qu’il reconnaît comme un aspect fondamental de la démarche foucaldienne : il s’agit de montrer comment l’émergence d’un concept – en l’occurrence d’une catégorie de à la fois politique et épistémologique – constitue une expérience historique spécifique en lien avec toute une série de rapports politiques qu’il est nécessaire d’expliciter : « Faire une analyse généalogique signifie ainsi penser ces mêmes états de domination comme des relations spécifiques des relations de pouvoir » (p. 250). Cette méthode a des effets politiques :

Ressaisir ces fragments [d’expérience] à travers le dispositif archéo-généalogique ne signifie rien d’autre que mettre en lumière l’expérience d’un événement dont les acteurs ignorent ce que nous prenons spontanément pour acquis. En d’autres termes, il s’agit de faire l’expérience d’une étrangeté qui pourra transformer notre présent en actuel. (p. 251)

26Transformer notre présent en actuel, c’est‑à‑dire en un présent dont nous avons conscience dans sa contingence, et aussi sa plasticité : c’est là la portée proprement politique de l’enquête foucaldienne.


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27L’Expérience du concept remplit la tâche que s’était donnée son auteur au seuil de l’ouvrage : il ne s’agit ni d’un « commentaire » de Foucault, même si le caractère savant et raffiné de l’analyse tout à la fois des thèses de Foucault et du contexte de le leur production force l’admiration, ni d’un « usage », même si les exemples tirés des recherches menées par Luca Paltrinieri sur le concept de population montre avec efficacité la manière dont il entend la fécondité méthodologique du travail foucaldien. L’objet du livre était de procéder à une mise en intelligibilité des travaux du philosophe pour éclairer le travail du chercheur soucieux d’aborder l’histoire des savoirs en tenant ensemble les registres de véridiction et les registres de pratiques, l’épistémologique et le politique, le concept et l’histoire. L. Paltrinieri propose une interprétation forte et cohérente du corpus foucaldien, ou plus précisément de la démarche qui y préside, et l’utilité de cette interprétation tient à la manière dont elle met en lumière une exigence de pensée et de travail qui peut-être reproductible. En bon généalogiste, l’auteur ne se fait pourtant pas d’illusion sur le fait que cette interprétation soit définitive, ni qu’elle soit la seule, car elle n’a de sens qu’en fonction du présent d’une recherche à mener :

Que le travail de la pensée foucaldienne nécessite d’être repensé à partir de notre présent, c’est bien là le principe implicite sur lequel repose toute notre analyse. […] Ce faisant, nous avons sas doute « trahi » sa pensée car nous nous sommes finalement retrouvés au plus près d’une préoccupation qui est devenu la nôtre : comment mettre au jour des « actes de pensée » qui ont la forme d’expériences situées historiquement et géographiquement ? (p. 278)

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