Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2014
Octobre 2014 (volume 15, numéro 8)
titre article
Alice Brière-Haquet

Marie Leprince de Beaumont : il était une voix…

Marie Leprince de Beaumont, De l’éducation des filles à La Belle et la Bête, sous la direction de Jeanne Chiron & Catriona Seth, Paris : Classiques Garnier, coll. « Masculin/féminin dans l’Europe moderne », 2014, 384 p., EAN 9782812420375.

1Face aux géants que sont Perrault et les frères Grimm, les femmes de lettres qui ont forgé la tradition du conte de fée font presque figure d’oubliées… Elles continuent, pourtant, de façonner le paysage éditorial actuel, et Marie Leprince de Beaumont fait indubitablement partie de ces conteuses qui comptent. Chaque année éditeurs, auteurs et illustrateurs proposent leur nouvelle version de La Belle et la Bête, et 2013 voit son nom apparaître sur pas moins de six couvertures. Mais la pointe de l’iceberg, aussi brillante soit‑elle, ne doit pas cacher l’énorme œuvre dont elle est issue. Des journées d’études ont été organisées ces dernières années pour tenter de redonner au personnage l’ampleur historique qu’il mérite. Il s’agissait en décembre 2013 du colloque international « Marie Leprince de Beaumont – Une éducatrice des Lumières » organisé à Augsburg, ou de celui organisé à Nancy en octobre 2011 dont les Classiques Garnier viennent de publier les actes sous le titre Marie Leprince de Beaumont, De l’éducation des filles à La Belle et la Bête. L’ouvrage, comme son nom l’indique, retrace le cheminement  d’une œuvre en deux temps, deux publics : le rôle d’éducatrice qu’elle eut auprès de ses contemporains, et l’incroyable succès qu’elle continue d’avoir aujourd’hui avec un conte qu’elle n’a en réalité que réécrit.

Les voies du dialogue

2Quoique présentés en diptyques thématiques, les regroupements d’articles sont en réalité plus larges. Ainsi, le recueil s’ouvre sur quatre analyses s’intéressant aux choix formels de l’auteur dans ses Magasins et à leurs implications idéologiques. Pierre-Olivier Brodeur ouvre la réflexion en replaçant l'œuvre sur le champ de « bataille de la moralité du roman » (p. 47), soulignant toute l’ambiguïté du positionnement de Leprince de Beaumont qui s’inscrit dans la lignée du roman éducatif de Fénelon, mais refuse de condamner le romanesque. Sonia Cherrad complète son propos en démontrant l’importance des récits brefs sans merveilleux, largement majoritaires dans les différents Magasins, et véritable cheville ouvrière d’un projet éducatif qui entend « privilégier le vrai ou le vraisemblable » (p. 64). C’est autour de ces récits que se tisse un réseau de dialogues, intra-diégétiques, grâce aux figures de Mlle Bonne et de ses jeunes élèves, mais aussi extra-diégétique de par ses ambitions éducatives. Rotraud von Kulessa souligne dans son étude la présence d’un double destinataire : les enfants, certes, mais aussi les gouvernantes à qui « elle livre un mode d’emploi sous forme d’acte performatif » (p. 76). Jeanne Chiron rejoint ses conclusions en relevant l’importance du style qui, par son « effort de familiarité » (p. 91), vient renforcer la « caution du réel » (p. 95). Mais si le dialogue se veut, dans la tradition platonicienne, exercice de l’activité critique, les deux articles s’entendent à conclure que la Raison à l’œuvre est surtout ici la raison divine, voire la raison sociale, à laquelle les jeunes filles sont invitées à se plier. La pratique du dialogue épouse en réalité une dynamique plus confessionnelle que philosophique.

Il était une fois la Foi

3Il ne s'agit pas pour autant de condamner du haut de notre vingt-et-unième siècle le caractère conservateur de son projet éducatif. La série d'articles qui suit remet utilement en perspective l'œuvre de Leprince de Beaumont au sein de son siècle et notamment dans son rapport complexe à ce que l'histoire littéraire a nommé le mouvement des Lumières. À travers le concept de beauté, Marianne Charrier-Vozel montre comment les va-et-vient entre l’apparence physique et la bonté de l’âme permettent de « dessiner le modèle de la femme chrétienne qui est au centre de l'entreprise pédagogique de Mme Leprince de Beaumont » (p. 110). Dans cet idéal, le rationalisme prôné est avant tout celui de la maîtrise des sentiments, Guilhem Armand montre par-là comment la pensée de l’auteure est finalement plus proche de celle d’un Pascal ou d’un Descartes, que celle d’un Rousseau et de son Émile. Canalisant un réseau d'influences héritées du xviie siècle, Leprince de Beaumont incarne ainsi un humanisme religieux quelque peu oublié des critiques français mais bien présent hors de nos frontières, et notamment en Angleterre où l'auteur participe au « religious Enlightenment » comme le rappelle Alicia C. Montoya.

Mille et une Belles

4Le reste de l'ouvrage est consacré au conte qui continue de marquer l'imaginaire collectif actuel, La Belle et La Bête. La section s’ouvre utilement sur le recensement de Béatrice Bomel-Rainelli dans les manuels scolaires et les instructions officielles. L’état des lieux démontre la présence régulière du conte, mais aussi sa sous-représentation en comparaison de ceux de Perrault ou Grimm. Plus subtilement, l’analyse pointe la façon dont l'œuvre a effacé son auteur, avec une absence presque systématique d'informations biographiques. Les articles suivant tentent de comprendre les raisons de la place extraordinaire qu’a pris ce conte, par le truchement de l'analyse du discours lorsque Dorothée Cooche-Catoen se penche sur « Les enjeux de la parole », ou ceux de la psychanalyse lorsque Thierry Jandrok dégage les archétypes du conte d'adolescence. Chacun à sa manière montre l'actualité de Belle, celle qui « est un sujet et aime les mots » (p. 219), et qui par là s’ouvre à toutes les métamorphoses...

Incarner la Bête

5Si l’importance de la parole et l'économie des descriptions confèrent à l’œuvre une certaine théâtralité intrinsèque qui va faciliter sa réappropriation par d’autres media, la mise en image va poser de nouvelles questions, imposer de nouveaux choix, notamment celui — crucial — du corps de la bête. Qu’il s’agisse d’albums jeunesse, de films, ou d’adaptations scéniques, les artistes sont obligés de dépasser l’ellipse descriptive pour proposer leur propre vision de la monstruosité. Liliane Cheilan répertorie diverses représentations avec leurs significations symboliques. Parfois, les choix dévoilent de véritables mythologies d'auteur comme dans l'ouvrage de Nicole Claveloux qu'analyse Martine Marzloff ou dans la très célèbre version de Jean Cocteau, où Benjamin Andréo voit un véritable art poétique cinématographique qui « met en fiction le processus créatif » (p. 240). Le monstre, alors, est prétexte à un jeu de monstration/démonstration des coutures du conte. Le jeu est repris dans deux adaptations théâtrales pour la jeunesse : Belles des eaux de Bruno Castan et La Belle et les bêtes d'Alfredo Arias et René de Ceccatty, qui permettent à Pierre-Louis Fort d’étudier l’esthétique de l’hybridité et d’en dégager une triple tension à la fois intertextuelle, générique et dans le public même, à la fois enfantin et adulte.

Et ils eurent beaucoup d'enfants...

6Les trois derniers articles du recueil développent cette ultime hésitation en s’intéressant au basculement dans la littérature adulte. Émilie Pézard suit des réécriture de Hugo puis Flaubert et démontre avec pertinence comment « l'imagination scientifique prend le relais de la superstition médiévale » (p. 268), marquant un renoncement au merveilleux et à sa dimension parabolique. Une vision désenchantée qui permet aux auteurs contemporains de questionner les rapports humains, et notamment les rapports homme/femme comme le met en lumière Dearbhla McGrath dans sa recherche d'une écriture féminine dans deux romans pour adolescents : Beast de Donna Jo Napoli (2000) et Beastly d’Alex Flinn (2007). À travers la figure de la mauvaise fée, l’article montre l’évolution du système de valeurs. Mais c'est que « Définir le monstre, c'est […] définir la communauté de normes dans laquelle il s’insère » comme le dit Marie-Hélène Larochelle citée par Sylvie Rosienski-Pellerin (p. 287) dans son analyse d'une ultime adaptation québécoise, celle de Dominique Demers qui à travers l'histoire de son pays réactualise la question du conte comme héritage.


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7L'ouvrage réussit le pari de proposer une vision à la fois diachronique du parcours d'une auteur et de son œuvre dans l'histoire littéraire et synchronique, dans le foisonnement de ses réécritures. La figure forte de Marie Leprince de Beaumont apporte une cohérence d'ensemble avec quelques redites mais aussi et surtout de nombreuses nuances. Les annexes qui proposent un extrait de l'édition originale du Magasin des enfans et un panel de notices biographiques sur son auteur offrent une perspective historique qui enrichit encore l'éventail des discours. Pensé comme une somme sur une figure paradoxalement méconnue d'une auteur d'un conte extrêmement célèbre, ce recueil éclaire de nombreux aspects tout en respectant la part d'ombre.