Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2014
Juin-juillet 2014 (volume 15, numéro 6)
titre article
Keiichi Tsumori

Actualité proustienne au Japon en 2013

Shiso [Pensée], no 1077, novembre 2013 : « Proust dans le temps », sous la direction de Morio Tagai,252 p., ISSN 0386-2755.

1La maison d’édition Iwanami, installé à Tokyo, fait paraître depuis 1912 une revue mensuelle Shiso [Pensée]. Depuis cent ans, cette revue est un lieu de réflexion critique pour les philosophes et les spécialistes de littérature au Japon. Le numéro 1077 (novembre 2013) est consacré à Marcel Proust, à l’occasion du centenaire de la publication du premier volume d’À la recherche du temps perdu. À la suite d’une introduction procurée par Antoine Compagnon1, treize contributions en japonais abordent les œuvres de Proust sous diverses perspectives. Il s’agit incontestablement de la somme des études proustiennes parue au Japon au cours de cette année de célébration en 20132.

2D’où vient l’intérêt persistant et prégnant des chercheurs japonais pour le texte de Proust et pourquoi avons-nous autant de passion pour la lecture d’À la recherche du temps perdu aujourd’hui, cent ans après la publication de Swann ? Ce volume offre des éléments de réponse, pour une œuvre si étrangère à la culture nippone.

Universalité de l’œuvre

3Plusieurs articles de ce volume prennent en considération l’universalité de l’œuvre de Proust. Il s’agirait de la recherche d’une véritable raison qui motive notre passion de lecture de l’œuvre de Proust aujourd’hui. Dans son étude « La Solitude de digitale : le “particulier” et l’“universel” dans l’esthétique de Proust » (p. 171‑189), Masafumi Oguro rappelle que le narrateur de la Recherche est persuadé à la fin du roman de créer une œuvre « universelle » et « permanente », à l’opposé d’une œuvre « particulière » et « périssable ». Pour ce faire, M. Oguro analyse un fragment inachevé « Un lieu de solitude et de silence » de Jean Santeuil où une digitale dans la vallée semble impliquer que la pensée individuelle doit être communiquée au monde en tant qu’œuvre d’art à caractère universel3. Quelques années plus tard, dans sa préface à La Bible d’Amiens, Proust soulignera la supériorité de la pensée universelle qui est « infinie et libre » ou « pure4 ». Selon M. Oguro, cette pensée se relie à une question d’enracinement et de déracinement de l’œuvre d’art. La Joconde au Louvre, que l’écrivain oppose à la Vierge dorée de la cathédrale d’Amiens5, est considérée par Proust comme la figure de l’universalité de l’œuvre d’art, par le fait qu’elle survit à la vie d’« exil », isolée qu’elle est de son lieu de naissance. Un thème analogue est abordé par Yuji Murakami dans son article « 1898 » (p. 33‑48), l’année où a eu lieu le Procès Zola. Il remarque que des juifs et des dreyfusards sont « des exilés intellectuels », associés aux artistes vivant dans un pays éloigné de leur patrie6. Il suggère que cette idée sous-tend de façon paradoxale un passage de l’article sur Ruskin en 1900 : « Sortie sans doute des carrières voisines d’Amiens, n’ayant accompli dans sa jeunesse qu’un voyage, pour venir au porche Saint-Honoré, n’ayant plus bougé depuis, […], elle [la Vierge dorée] est vraiment une Amiénoise »7. Cette Vierge dorée, « une œuvre d’art individuelle », ne peut devenir une œuvre d’art « universelle », au contraire de la Joconde, qui est une « naturalisée française » et « une admirable “sans patrie”8 ». Y. Murakami observe que c’est le souvenir du procès Zola qui inspire au romancier cette réflexion esthétique, soulignant ainsi que Proust passe par l’antisémitisme pour construire l’identité juive de ses personnages romanesques9.

Du contexte historique à la création romanesque

4Situer l’œuvre de Proust dans son contexte historique et culturel, c’est un procédé que suivent plusieurs contributions de ce volume pour découvrir des sens cachés du texte soutenant l’esthétique romanesque. Les paroles et les actions des personnages juifs dans la Recherche (Swann, Bloch et Rachel) fonctionnent, selon Eri Wada dans son article « Le Monde vu au prisme de la judaïté : Proust et la question juive » (p. 10‑32), comme un prisme reflétant les différents aspects de la judaïté de l’époque. Ainsi de Rachel, amante de Saint-Loup, qui apparaît aux yeux du héros comme une prostituée. Son péché sera racheté de son apparition sous les poiriers en fleur, grâce à l’image de Marie-Madeleine, image chrétienne par excellence. L’auteur signale alors que Proust décrit comment l’opposition entre les religions évolue et va se dissoudre en une image de « grandes créatures blanches » : des anges10.

5L’étude de Hiroya Sakamoto intitulée « Proust et la Grande Guerre : la stratégie militaire et la mobilisation dans Le Temps retrouvé » (p. 49-66) propose une synthèse globale de la « littérature de la guerre » à travers le texte proustien. Il met en lumière l’ambiguïté et la plasticité des opinions politiques du héros et des personnages envers la Guerre. Ceci nous empêche toujours d’arriver à une conclusion décisive sur ce sujet. Par exemple, la stratégie militaire ne correspondra jamais à ce qui se déroule réellement pendant la guerre. Rappelons que Saint-Loup écrit au héros que la guerre est « en état de perpétuel devenir11 ». Son évolution ne peut être expliquée que selon le mécanisme psychologique de l’amour. Ainsi, en citant le passage connu du Temps retrouvé : « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature »12, l’auteur démontre comment la guerre est l’équivalent de la littérature.

6On n’avait pas prêté beaucoup d’attention à la richesse des allusions archéologiques chez Proust. L’article de Kazuyoshi Yoshikawa sur « Les Découvertes archéologiques dans À la recherche du temps perdu : les sculptures grecques et la momie de l’Égypte »  p. 155-170) révèle cet aspect mal connu encore aujourd’hui. L’auteur analyse comment Proust a connu les images des civilisations antiques comme celles de Pompéi, de l’Égypte, de l’Assyrie et de la Grèce, à travers les découvertes archéologiques contemporaines. En se référant à la phrase qui clôt À l’ombre des jeunes filles en fleurs, K. Yoshikawa suggère que le jour d’été à Balbec, ainsi déplacé dans le souvenir, est devenu un « double » du véritable jour d’été. De même, comme l’auteur nous explique en se référant au volume Le Caire (1909) dans la collection « Les Villes d’art célèbre13 », la momie avait été considérée dans l’Égypte antique comme un « double » du décédé. On voit ainsi un nouvel aspect se dévoiler par les yeux perspicaces du traducteur pour qui aucun détail n’échappe à l’analyse qui met en lumière la relation des éléments minuscules avec la construction totale de la Recherche.

7Le personnage de Vinteuil, créé en 1913 après l’écoute de la sonate de Franck joué par Enesco, est en jeu dans l’article « Proust et la musique en 1913 » (p. 190‑206)14 par Shinichi Saiki. Il évoque qu’au temps d’« Un Amour de Swann » la musique était jouée en général pour les divertissements des mondains, on apprend à écouter la musique dans une salle de concert au début du xxe siècle. Le ravissement de Swann à la soirée chez la marquise de Saint-Euverte est donc dû à cette tradition française du salon mondain bientôt désuète. S. Saiki rappelle que le héros ne peut entrer tout de suite dans le salon quand il est arrivé à la matinée chez la princesse de Guermantes dans Le Temps retrouvé, ce qui explique l’évolution des attitudes des personnages devant la musique. La forme de la réception de la musique est ainsi un facteur qui détermine la structure de l’œuvre en fonction de la culture de l’époque.

Esthétique du temps

8La formation et l’évolution esthétiques chez Proust font l’objet dans trois contributions, qui prêtent attention à des discours esthétiques de ces précurseurs et de ces contemporains. Voici comment les œuvres de Proust servent d’intermédiaires entre l’esthétique du xixe siècle et celle du xxe siècle. Dans « La Réception de Ruskin chez Proust et les beaux-arts dans À la recherche du temps perdu » (p. 225‑250), K. Maya rappelle que Proust avait l’intention de rendre compte de la version française de Matins à Florence15. Selon l’auteur, c’est dans cet ouvrage que Ruskin exprime l’essentiel de son esthétique. Voici comment K. Maya résume l’apport de Giotto à la rénovation de l’art du Moyen Âge présenté dans Matins à Florence : le peintre a représenté l’espace à trois dimensions dans la peinture ; il a essayé de voir les choses telles qu’elles se voient dans la réalité, sans recourir à la dorure à l’arrière-plan. Cela expliquera à quel point Ruskin n’a cessé d’être une source d’inspiration pour Proust.

9Le narrateur de la Recherche s’émerveille des « innombrables détails » dans les fleurs séchées de tilleul dans le thé donné par sa tante16. Il s’agit véritablement de l’éloge de la beauté dans les détails. En revanche, il pénètre la vérité au‑delà de l’apparence superficielle de la technique radiographique qui dévoile l’intérieur du corps humain17. Mais comment expliquer ces deux manières de regarder qui se contredisent l’une l’autre. À partir de cette question, Hidehiko Yuzawa présente plusieurs remarques des critiques littéraires de la fin du xixe siècle (« La Revendication de la “forme”, la mémoire de la “vie” : la place de l’esthétique proustienne au tournant du siècle », p. 207‑224). Il cite ainsi une remarque de Brunetière accusant dans Le Roman naturaliste (1883) Flaubert de ne décrire que les détails superficiels, ou alors celle de Paul Bourget critiquant dans les Essais de psychologie contemporaine (1883) la description minutieuse des détails chez les écrivains contemporains, en relation intime avec l’ambiance morbide de cette époque. L’« écriture artiste » des Goncourt n’en était que l’un des aboutissements. Ce qui s’impose pour les Goncourt est « la forme » qui complèterait l’insuffisance des expériences de la « vie ». Mais le début du xxe siècle est marqué par « la fin de l’intériorité18 », fin de l’époque où une œuvre littéraire équivaut à la représentation des événements précédents. H. Yuzawa remarque que la « forme » est revendiquée en raison de l’appauvrissement de l’expérience des contemporains : il n’y a plus de concordance entre la vie et l’art à la fin du xixe siècle. Mais comme en témoigne H. Yuzawa, c’est la redécouverte des sensations, qui revient animer les « mille riens de Combray »19. Pour soutenir cette idée, l’auteur se réfère au texte de Reverdy cité par L. Jenny : à la différence du poète du xxe siècle, pour qui l’art consiste à relever les relations entre les objets sans prendre en considération le réel, Proust part des expériences de la vie réelle pour atteindre le même objectif20.

10Après avoir considéré l’apprentissage philosophique de Proust sous l’égide du néokantisme dans le milieu académique de la fin du xixe siècle en France, Takami Suzuki (« Les sources philosophiques de la mémoire involontaire : l’idéalisme de Proust », p. 67‑89) met en doute les influences directes de Kant, de Schelling et de Schopenhauer sur Proust comme l’avait pu l’établir, il y a une trentaine d’années les travaux notamment d’Anne Henry. C’est en suivant le cours de Gabriel Séailles, auteur de l’Essai sur le génie dans l’art (1983) que l’écrivain aurait assimilé les pensées idéalistes des philosophes allemands, de façon éclectique, sans distinction précise entre elles. Il tente ensuite de montrer comment Proust a abordé la question de l’idéalisme dans Le Temps retrouvé : c’est par le rapport découvert entre les sensations du passé et du présent que l’on peut atteindre le « moi » véridique. L’auteur appelle ce système de pensée : « l’impressionnisme idéal ». Ainsi conclut-il que ce qui compte pour Proust n’est pas l’idéalisme abstrait mais un idéalisme en tant que « la notion vécue », constituée par une impression individuelle et concrète. Cette mention rejoindra la conclusion de H. Yuzawa.

Postérité de la philosophie proustienne

11Un colloque, qui s’est tenu récemment au Japon, portant sur « Proust et le xxe siècle21 », nous a révélé qu’il y a encore un vaste domaine à explorer dans les études proustiennes : la reprise et la variation des thèmes proustiens dans les écrivains et les penseurs des xxe et xxie siècles. Voici quelques contributions illustrant ce phénomène à travers les thèmes du rêve, du temps, de la lecture et de la mémoire. Dans l’article intitulé « “La Pression du rêve” : sur le sommeil et le rêve chez Proust et Valéry » (p. 103-123), Masanori Tsukamoto22, spécialiste de Paul Valéry, affirme que la subjectivité dans les écrits de ces deux écrivains s’associe à l’« état poétique » décrit dans les Cahiers de Valéry23. Or « au moment où tu rêves, ton rêve n’est pas rêve — mais quelque réel [sic]24 ». Suivant ce paradoxe présenté par Valéry, l’auteur présente une définition du « réel » chez Valéry qui se relie au réel chez Proust : si dans le monde de l’éveil, « le réel » se définit comme le contraire de l’irréel (les activités psychiques comme le rêve), dans le monde du sommeil, l’état de rêve n’est autre que « le réel ». Ainsi, M. Tsukamoto montre à quel point la réflexion de Valéry sert à comprendre la vision onirique qui vient s’insérer dans le monde de l’éveil chez Proust.

12Kuniichi Uno affirme dans sa réflexion « Le “dehors” du temps et Thanatos » (p. 90-102) que la philosophie de Proust n’est autre que celle de la différence et de la répétition25. Il poursuit la notion du temps chez Proust en se focalisant sur le statut du « dehors du temps » ou « extratemporel ». Il voit dans le texte de Proust les trois formes de « synthèse du temps », schématisées dans Différence et répétition (1968) de Deleuze, se manifestant par anticipation dans son roman : premièrement, c’est l’habitude qui rend visible la répétition des actions ; deuxièmement, la mémoire qui dédouble le passé ; troisièmement, il s’agit de la « forme vide du temps » qui correspond à l’expérience de l’« extratemporel ». K. Uno met ainsi en relief ce statut du « dehors du temps » qui se relie à Thanatos, à la mort : portraits des personnages au « bal de têtes » qui réapparaissent « des profondeurs des âges », comme « ombres sur des écrans successifs »26.

13Il nous faudrait signaler que la théorie littéraire n’a pas été négligée dans les études proustiennes au Japon. Dans ce volume, plusieurs contributeurs mentionnent les critiques littéraires qui abordent le texte de Proust pour la démonstration de théories poétiques. Voyons ici le cas de Paul de Man (1919-1983). La version intégrale de l’Allégorie de la lecture vient d’être traduite en japonais en 201327. Le traducteur Tomonori Tsuchida contribue à ce volume sous le titre « Proust et Paul de Man » (p. 124-139). En commentant l’article du critique belge « L’Allégorie de la lecture », T. Tsuchida met l’accent sur le jeu totalisant de la métaphore dans la scène de la lecture du héros à l’intérieur de la chambre obscure de Combray ; selon Paul de Man, il n’est pas logique de dire que l’obscurité de la chambre rappelle le jour d’été, d’où vient la fonction originelle de l’allégorie de la lecture chez Proust : « L’allégorie de la lecture fait le récit de l’impossibilité de lire28 ». Le texte proustien ne permet donc pas la lecture littérale et référentielle du texte. En revanche, Kanichiro Omiya, spécialiste de Walter Benjamin, déduit une interprétation positive et créative de « Zum bilde Prousts [Pour l’image de Proust] » (1929)29 dans son article « De Proust à Benjamin, et plus loin » (p. 140‑154). Benjamin reconstitue dans sa réflexion le thème de la mémoire involontaire en trois étapes : la volonté, le contenu et le procédé. K. Omiya ne considère pas l’image proustienne comme un souvenir dans lequel le moi peut être retrouvé tel qu’il a été, mais plutôt comme un souvenir qui conduirait à un monde virtuel qui aurait pu exister. Il souligne judicieusement que le souvenir ne sera jamais la redécouverte du moi, mais une nouvelle production créatrice.


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14En lisant Proust en 2013, on découvre non seulement le temps que Proust a réellement connu mais aussi le temps de lecteurs appartenant à la postérité. Les thèmes privilégiés de ce volume vont des sujets historiques comme l’antisémitisme, l’affaire Dreyfus, la guerre et l’archéologie, jusqu’à diverses questions philosophique et d’esthétique comme la musique, le rêve, l’idéalisme, l’allégorie, etc. Quelques-unes des contributions montrent également comment le texte de Proust suscite l’intérêt des écrivains et penseurs qui s’inspirent de lui : Deleuze, Paul de Man et Benjamin. Ce qui motive notre lecture est surtout l’universalité qui fait survivre l’œuvre de Proust. L’universalité de l’œuvre de Proust est prouvée par le fait que les lecteurs japonais accèdent au « temps » de Proust dans toute son étendue polysémique.