Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2014
Mai 2014 (volume 15, numéro 5)
titre article
Mathieu Gonod

Physiologie, économie narrative & évolutions esthétiques : le corps dans les récits du XIXe siècle en France

DOI: 10.58282/acta.8720
Julia Przybos, Les Aventures du corps masculin, Paris : José Corti, coll. « Les essais », 2012, 293 p., EAN 9782714310941.

1Le corps et l’étude de ses représentations font aujourd’hui couler beaucoup d’encre dans tous les domaines des sciences humaines. L’Histoire du corps1,par exemple, propose une approche interdisciplinaire, fondée sur l’analyse des pratiques mais aussi des imaginaires du corps, c’est‑à‑dire sur l’analyse des discours religieux, politiques, médicaux et artistiques. L’interdisciplinarité est devenue la norme dans l’étude sur le corps, puisque l’idée même de corps ne se laisse pas facilement saisir. Il se situe au croisement entre la biologie, la société et l’histoire de l’individu. Les approches biologiques, sociologiques et celles qui tentent de prendre en compte l’histoire individuelle du sujet, sont sans cesse convoquées par ceux qui étudient, dans des systèmes sémiotiques variées, les représentations du corps. La littérature n’échappe pas à cette tendance. Pour le xviiie siècle par exemple, la notion de sensibilité, à la frontière entre la physiologie et la psychologie, est le fondement de très intéressants travaux sur les représentations du corps en littérature2. Les ouvrages sur les représentations du corps dans la littérature du xixe siècle se multiplient ces dernières années, mais portent essentiellement sur un auteur3 ou sur le corps au sein d’un mouvement littéraire4. Le corps en littérature n’a pas donné lieu à un ouvrage de référence proposant de revisiter l’histoire littéraire et plus précisément l’articulation entre différents « mouvements littéraires ». C’est cette lacune que l’ouvrage de Julia Przybos, dans les limites du xixe siècle, propose de combler.

Un projet : penser la place du corps dans les récits du xixe siècle

2À l’orée du texte, J. Przybos donne le ton de son essai : il ne s’agira ni de considérer le corps comme « un ennemi du moi » (p. 13), ni de s’intéresser aux multiples pathologies du corps malade, ni, dans la perspective des gender studies, de poser la question de l’élaboration des identités sexuelles. Ce livre traite du corps physiologique, « des besoins naturels du corps, à savoir l’ingestion et la copulation » (p. 10), que J. Przybos décide d’appeler corps vivant. L’ouvrage navigue donc entre les arts de la table, la chambre à coucher, les savoirs du vivant — tels qu’ils sont perçus par les écrivains — et leur transfert dans la fiction. Il s’agit d’étudier la place du corps vivant « dans le sillage des études structurales » (p. 255) : l’auteur veut montrer comment le corps déclenche le récit et le structure. L’hypothèse de départ est claire : ce « corps sain déclencheur du récit, c’est surtout le corps masculin » (p. 16). Une telle hypothèse est particulièrement intéressante : l’étude du corps ne sera pas réduite à celle des figures, des descriptions ; elle est au contraire menée dans une étroite relation avec l’action du récit.

3J. Przybos propose enfin de redéfinir les esthétiques du xixe siècle selon la façon dont elles mettent en récit le corps physiologique. L’auteur élabore une série de triangles structuraux bouche/sexe/anus complétés par deux axes — public/privé et social/individuel — qui lui permettent de mettre en lumière les évolutions de la littérature, en fonction de l’organisation, dans la fiction, des différents paramètres ainsi posés5. Le corps sain, vivant et déclencheur du récit est, pour l’auteur, un indice qui permet de saisir tout autant l’organisation du récit que les transformations sociales et esthétiques du xixe siècle.

Approche interdisciplinaire

4 Le livre est ambitieux et l’auteur commence par exposer la mutation des regards sur le corps au tournant des xviiie et xixe siècles. L’analyse prend en compte tant que le contexte historique (la Révolution) que le contexte scientifique : la fascination pour la guillotine se transforme peu à peu, remplacée par une nouvelle mode : le spectacle de la morgue, où le corps en décomposition est exposé. Changement d’état, transformation du solide en liquide renvoient, selon l’auteur, à la chimie de Lavoisier, qui va fasciner les romantiques : le corps romantique est un corps qui meurt, qui se décompose (liquide), qui devient fantôme (gazeux), vampire, un corps où mort et vie fusionnent, « aux contours spatiaux et temporels incertains et mal définis » (p. 43). Réflexions historiques et artistiques permettent en définitive à J. Przybos d’esquisser un corps romantique insaisissable pour mieux lui opposer le corps réaliste, solide et fait pour durer.

5Les références à la physiologie de Bichat, et à sa fameuse formule « la vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort » installent un paradigme valable, selon l’auteur, pour l’ensemble du siècle. J. Przybos montre que ces conceptions influencent les discours médical et hygiéniste, les considérations sur la Physiologie du goût d’un Brillat-Savarin et plus généralement les auteurs du xixe siècle :

La vie des protagonistes n’est plus centrée comme chez les romantiques, sur le passage du solide au liquide (cadavres) ou gazeux (fantômes). Les réalistes décrivent ce corps à son commencement, dans son développement, et rarement à sa fin. Il s’agit pour eux de conserver le plus longtemps possible la matière du corps vivant. (p. 44)

6Le raisonnement ne s’appuie pas sur une description détaillée des thèses de Bichat mais se place du point de vue de la réception d’un discours scientifique par des auteurs qui retiennent les principes généraux d’une pensée ou d’une formule. J. Przybos convoque les discours sur la physiologie pour cerner l’objet dont elle se propose de faire l’histoire : les forces qui résistent à la mort sont, dans la perspective réaliste, l’énergie issue de l’alimentation ou le désir sexuel.

7Les auteurs du xixe siècle s’inspirent bien des découvertes de la biologie naissante, mais l’on peut se demander si c’est bien Bichat6, ou d’une façon plus générale les transformations décisives des modèles scientifiques de la vie7, dont il est, certes, un illustre représentant, qui inspirent les auteurs. On ne peut qu’être d’accord avec l’auteur quand elle souligne l’importance grandissante de la physiologie. Il faut cependant distinguer un courant qui tente de penser la vie, la spécificité du vivant, et celui qui tente, d’abord et avant, tout de comprendre les différentes fonctions du corps. D’un côté, l’on trouvera, en Allemagne notamment, de nombreux scientifiques (comme Kielmeyer ou Reil), des philosophes comme Schelling et les écrivains romantiques comme Novalis ; de l’autre, les Laennec, Magendie, ou encore Broussais et les écrivains réalistes. Bichat, pour sa part, est une figure intermédiaire, qui revendique un vitalisme certain, si l’on admet, avec Georges Canguilhem, que le vitalisme est la reconnaissance de la spécificité du vivant8 : pour Bichat, l’unité de base du vivant est bien physique (il s’agit des tissus), mais le vivant lui-même n’est pas, comme la matière, quantifiable et homogène. L’idée même de la résistance à la mort, à la dissolution qu’opère le milieu extérieur, se retrouve de façon très proche chez Schelling ; on peut donc radicaliser la proposition de l’auteur : le romantisme lui-même prend en compte le vivant, la physiologie, le fondement biologique. La dialectique entre la vie et la mort l’intéresse, et donne lieu, sur le plan littéraire, à la figuration de forces vitales ou de forces mortifères qui expliquent les états changeants du corps. On peut donc dire que la notion de vie est centrale dès le romantisme9, et que Bichat peut servir de référence tant aux romantiques qu’aux réalistes. Le corps vivant dont il est question n’est cependant, il est vrai, pas le même. L’ouvrage de J. Przybos ne cherche pas à proposer une synthèse des rapports entre les savoirs du vivant et la littérature, ni à interroger d’abord la poétique romantique du corps : l’auteur se concentre sur les effets de ces évolutions dans les récits réalistes, naturalistes et décadents.

La table & le lit : un paradigme du xixe siècle

8La cuisine est le point de départ du raisonnement de l’auteur : des lectures nombreuses et précises (Brillat-Savarin, Balzac et son Traité des excitants modernes, etc.) lui permettent de proposer des analyses savoureuses des différents régimes alimentaires. À la fois moyen de subsistance, manière de donner de la consistance aux personnages, elle se révèle être chez Balzac, Eugène Sue ou encore Champfleury, marqueur social et géographique. Les rapports entre cuisine et sexualité sont analysés avec finesse : les textes convoqués sont nombreux et variés, depuis Eugénie Grandet, qui, « ignorant tout des secrets de l’alcôve, sait pourtant d’instinct que la femme qui veut plaire à l’homme s’adresse à son estomac » (p. 64) jusqu’au lien entre festin et récits des exploits sexuels d’une communauté masculine réunie autour d’un banquet dans la nouvelle « À un dîner d’athées » de Barbey d’Aurevilly. Peu à peu, les liens se tissent entre la nourriture et la sexualité :

Aux rapports métonymiques entre la table et le lit, les écrivains préfèrent les rapports métaphoriques entre la bouche et le sexe, trait typique de la fiction romanesque de la première moitié du siècle qui hésite à dévoiler les secrets d’alcôve. (p. 76)

9Et ces rapports fonctionnent dans les deux sens. Nous ne prendrons qu’un exemple, parmi les nombreux textes qui sont abordés : l’excellente analyse des relations entre Nucingen et Esther Gobseck (Splendeurs et misères des courtisanes).

10Cette intrigue est analysée en termes de complot culinaire, visant à « titiller les papilles gustatives du vieillard pour neutraliser ses désirs en ébullition » (p. 85), afin de lui soutirer plusieurs millions. Les aliments aphrodisiaques sont donc proscrits ; on joue sur les aliments pour rendre difficile la digestion : il s’agit de refroidir les ardeurs du baron, d’utiliser sa gourmandise pour s’assurer de sa passion pour Esther tout en l’empêchant d’assouvir ses désirs. L’étude de la construction du roman, étudiée sous le prisme du rapport de la cuisine au lit, est convaincante et permet de rendre compte des appétits déréglés des personnages, que la fiction vient mettre en scène. Le corps physiologique devient donc matrice du récit et enjeu narratologique essentiel. D’un lieu de croisement de discours plus ou moins savants, il devient principe de mise en forme des discours.

Lecture structurale du corps & du texte romanesque

11Plutôt que d’élaborer une typologie du rôle narratif du corps dans le récit, la démarche de J. Przybos vise à explorer les mutations du corps dans les différents mouvements littéraires du xixe siècle.

12À partir des analyses Jan Kott10 dont elle s’inspire, l’auteur propose d’analyser le corps physiologique occidental, dans son rapport à autrui et à la sphère publique ou privée selon ce schéma :

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13Ainsi,

la littérature du dix-neuvième siècle embrasse certes le système triangulaire promulgué par les mœurs, coutumes et tabous de l’Occident mais le soumet à plusieurs opérations. (p. 108‑109)

14Grâce à une nouvelle de Huysmans, « Sac au dos », l’essayiste propose d’explorer les modalités du réagencement proposé par le réalisme, le naturalisme et le décadentisme11. Le réalisme réduit le sexe à la bouche, à la question culinaire, et passe sous silence la question de l’élimination. La sexualité se dit par la nourriture. La seconde partie de la nouvelle met en scène Eugène Lejantel à la guerre. L’intimité explose : « excréments, vermines, saleté, odeurs infectes sont autant de sujets que l’on ne saurait aborder dans une conversation de salon » (p. 112). Le naturalisme transfère donc l’anus du côté du social et le sexe ainsi que la bouche du côté du public. Autrement dit, « l’écrasement de l’individuel au profit du social et celui de l’intime au profit du public » (p. 116) caractérisent le naturalisme. Enfin, la dernière partie de « Sac au dos » est analysée comme « une sorte d’érotisme régressif » : malade, le héros se retire chez lui, jouissant de sa solitude. Le décadentisme est donc « la réduction de la bouche et du sexe à l’anus, [à l’intérieur du triangle] et, à l’extérieur du triangle, une intimisation et une individuation extrêmes » (p. 120). L’auteur propose alors ce modèle d’analyse pour étudier le personnage de des Esseintes.

15L’intérêt essentiel de ces grilles de lecture réside dans l’analyse générale des structures romanesques. « Sac au dos », À rebours, ou encore L’Assommoir sont conçus comme des dispositifs qui organisent la transition d’un schéma de pensée à l’autre, ou encore poussent à l’extrême les logiques des triangles interprétatifs ainsi constitués. On pourrait se demander si les analyses toujours précises et intéressantes de l’essayiste ne suffiraient pas à nous exposer les changements en cours, sans qu’un recours un peu tardif aux différents schémas soit nécessaire.

16Le fil rouge du livre reste toutefois les théories de Bichat telles qu’elles sont reçues par les auteurs. À ce titre, c’est bien la notion d’équilibre qui sous-tend l’ensemble du raisonnement, puisque « la santé tient à l’équilibre de toutes ces fonctions [naturelles] (p. 167), à savoir fonction alimentaire et fonction génésique. Les auteurs du xixe siècle semblent avoir une appétence particulière à explorer ces déséquilibres dans la seconde partie de son ouvrage intitulée « quand la machine virile grippe ». Le corps des prêtres, entre gourmandise et luxure, est ainsi passé à la loupe, tant chez Balzac (Le Curé de Tour)que dans des ouvrages aujourd’hui plus méconnus comme Monsieur de Boisdhyver deChampfleury. L’auteur montre de façon convaincante que, bien avant Zola et son essai Le Roman expérimental, Champfleury s’appuie sur les théories scientifiques de Bichat et ambitionne de décrire de façon exhaustive la diversité du corps ecclésiastique français. Elle étudie également la nouvelle « L’Ami Fritz » d’Erckamnn-Chatrian et montre que la fiction vient contraindre le personnage principal à abandonner son splendide isolement culinaire au sein d’une communauté masculine de gourmands. Il finit par accepter la logique de l’amour et du mariage : le trajet de la narration permet donc de rétablir l’équilibre perdu. Enfin, on citera le chapitre concernant les romans de mœurs militaires (Le Soldat Chapuzot de Jean Drault par exemple) qui sont l’occasion, pour l’auteur, d’une lecture érudite des hygiénistes de l’époque au regard de la fiction littéraire : ils trouvent dans l’hygiène des recrues de l’armée une explication à la défaite militaire de la France face à la Prusse.


***

17L’ouvrage de Julia Przybos tient ses promesses : après la lecture du livre, preuve a été faite que le corps physiologique est un puissant ressort de nombre de narrations au xixe siècle. Le corps qu’elle étudie est d’abord le corps qui mange, qui se reproduit, le corps, enfin, source de plaisir : un corps qui a acquis, grâce à la science, la dignité nécessaire pour être représenté en train d’accomplir ses diverses fonctions vitales. Les auteurs auxquels s’intéresse l’essayiste dans son ouvrage sont, pour la plupart, considérés comme des anthropologues avant la lettre, qui s’intéressent à l’articulation du plaisir individuel et des formes d’acceptabilité sociale des divers excès de la table ou du lit. À ce titre, leurs œuvres constituent des formes de réflexion politique et gagneraient à être envisagées sous le prisme d’une acceptation ou d’un refus des thèses hygiénistes du xixe siècle. Ces thèses sont l’expression d’une prise en compte accrue des enjeux de santé publique par le discours politique12, que la littérature relaie de façon plus ou moins critique.

18Le choix d’étudier essentiellement le corps masculin, même si l’on peut trouver quelques analyses ponctuelles du corps féminin, pourrait être compris, dans cette perspective, comme la volonté d’étudier un lieu de pouvoir, qui confronte l’émergence des discours de santé publique et les choix ou goûts individuels en termes d’alimentation ou de sexualité. Ainsi envisagé, le corps masculin est bien un espace essentiel de la narration mais aussi un lieu de concentration des débats d’une époque : la représentation du corps physiologique gagnerait ses lettres de noblesse en incarnant un discours où les questions de morale sont loin d’être évacuées.

19Il aurait été possible de prendre en compte le corps des héroïnes du xixe siècle, qui joue un rôle décisif et sans doute croissant tout au long du siècle. Le corps de Nana, par exemple, dont la toute-puissance sexuelle se déploie dans le roman, est central dans le roman de Zola ; elle mange, digère la fortune de ses amants, jusqu’à ingérer la société vérolée du Second Empire. Le corps féminin, dans ce roman, liquide la société patriarcale et corrompue d’un régime abhorré par Zola et opère la synthèse entre la table, le lit et la tribune politique. Placé sur scène, dès le début de l’ouvrage, il est le centre du spectacle : ce n’est pas la voix de celle qui chante « comme une seringue » que les spectateurs admirent… Le dernier chapitre s’ouvre d’ailleurs sur l’évocation d’une féerie, Mélusine, où « son rôle était une simple figuration, […] trois poses plastiques d’une fée puissante et muette » : le corps s’affiche, devenu spectacle lui-même, avant que le cadavre vérolé de l’héroïne ne se confonde avec la maladie du Second Empire.

20Malgré cette réserve, le livre de J. Przybos n’en reste pas moins stimulant, érudit et fort agréable à lire. Il a le rare mérite d’envisager le corps non pas comme un thème mais comme un élément primordial des diverses esthétiques du xixe siècle. L’étude de l’évolution des représentations du corps permet à l’auteur d’incarner, si l’on peut dire, l’histoire littéraire et l’histoire des idées. L’approche interdisciplinaire qui caractérise cet ouvrage constitue un des intérêts majeurs de l’essai pour ceux qui s’intéressent aux études des représentations du corps. Devant la diversité des approches, on peut regretter, malgré l’index, l’absence de bibliographie qui permettrait de se rendre compte plus aisément des nombreuses traditions critiques auxquelles se réfère l’auteur. L’essayiste, grâce à sa très grande connaissance de la littérature du xixe siècle, nous fait redécouvrir sous un nouveau jour les grands romans de l’époque mais également des œuvres d’auteurs aujourd’hui plus oubliés13. La conclusion de l’ouvrage trace enfin des pistes très fécondes pour une histoire littéraire du corps au xxe siècle et rappelle ce qui fait la force de ce livre : la littérature est un discours sur l’homme et le corps vivant y a toute sa place.