Acta fabula
ISSN 2115-8037

2014
Mars 2014 (volume 15, numéro 3)
titre article
Jeff Barda

Tentative d’épuisement du quotidien

DOI: 10.58282/acta.8538
Michael Sheringham, Traversées du quotidien : des Surréalistes aux Postmodernes, Paris : Presses Universitaires de France, coll. « Lignes d’art », 2013, 415 p., EAN 9782130592600.

1Souvent déprécié par la philosophie et associé à l’insignifiant, au répétitif, au minuscule ou au terne, le quotidien apparaît, dans le dernier ouvrage de Michael Sheringham, version abrégée de Everyday life: Theories and Practices from Surrealism to the Present (2006)1, à la fois comme une notion clé dans la littérature, les sciences humaines et les pratiques artistiques des xxe et xxie siècles, et comme un outil théorique. Le prisme du quotidien permet en effet d’appréhender aussi bien des questions historiques, philosophiques et éthiques que des modes de subjectivation contemporains et l’invention de nouvelles formes de discours et d’objets.

Le quotidien : un objet récalcitrant

2Le livre part d’un constat simple : le quotidien est, depuis l’avènement de la société de consommation, de plus en plus présent dans notre logosphère : il est constamment interrogé, mentionné, valorisé sinon exploré dans la littérature contemporaine, le cinéma, la photographie aussi bien que les médias. M. Sheringham note en effet que

depuis 1980, les investigations et les explorations du quotidien, effectuées à travers une gamme très large de médias et de genres, jouissent en France et ailleurs d’un engouement considérable. (p. 11)

3Partant d’une approche diachronique, qui s’étend du surréalisme à la littérature contemporaine, cet ouvrage a pour but de souligner l’existence d’une tradition enracinée dans l’histoire culturelle et intellectuelle française, non pas dans le sillon des cultural studies anglo‑saxonnes (Highmore, Hoggart) qui cherchent à « reconstituer l’histoire cohérente de la mise au point progressive d’une idée », ni dans une perspective holiste, mais plutôt à travers une approche généalogique (Foucault) qui chercherait à

reconstituer, dans ses dimensions épistémologiques et dynamiques, une configuration de la pensée qui a pu fournir à la fois l’inspiration et les instruments conceptuels et pragmatiques à un vaste ensemble de réalisations dans divers genres et médias. (p. 18)

4Bien que cette étude possède une importante composante historique, l’auteur montre que cette histoire n’est pas linéaire, mais mouvante, dynamique, en devenir sur la durée, et cela presque en termes deleuziens :

J’attire l’attention sur la pluralité, la diversité, la multiplicité des ramifications et des voies qui ont été choisie. Cela signifie cependant qu’il y a échange, interaction, et émulation autant que différentiation. (p. 16)

5Ce livre, composé de sept chapitres, s’apparente donc à une « enquête » interdisciplinaire qui cherche à créer un espace d’observation

où l’on pourrait percevoir ce qui se joue aussi bien dans une photographie d’Atget ou de Boiffard, que dans un film de Godard ou de Jean Rouch, un projet de Boltanski ou de Calle, une pièce de Vinaver ou un roman d’Échenoz. (p. 20)

6Vu de près, de loin, de biais ou de côté, le quotidien apparaît différemment : il se mesure à diverses échelles, éveille ou suspend le regard, se transforme, défait nos habitudes et modifie nos manières d’être.

7Le quotidien apparaît d’emblée comme un objet problématique, aux contours flous, difficile à définir. Souvent confondu avec le réalisme, le quotidien chercherait à saisir la singularité des choses en refusant toute essentialisation ou tout idéalisme. Comme le rappelle l’auteur citant Blanchot dès le premier chapitre, « le quotidien échappe », il est « sans sujet et sans objet », il est « ce qu’il y a de plus difficile à découvrir ». Cette indétermination fait du quotidien non pas une essence, mais un mouvement qui échappe à la fois à toute classification et à l’Histoire. Singulier, il se conçoit avant tout comme expérience.

8Bien que déjà présent en germe chez Baudelaire dans sa définition de la modernité, chez Dada, dans le vitalisme de Breton et sa volonté de « changer la vie » en révélant « la face cachée de la réalité » et cela par le biais de documents, de montage d’images, d’implémentation de fragments de réel dans le texte, ou encore dans le sacré dans la vie quotidienne de Leiris ou Bataille, M. Sheringham s’intéresse principalement à quatre figures majeures du quotidien : Henri Lefebvre, Roland Barthes, Michel de Certeau et Georges Perec. Ces figures satellites n’ont cessé de produire une véritable pensée du quotidien en développant des dispositifs aptes à transformer les représentations, les choses et les individus, tantôt en élaborant des théories prônant une praxis (comme l’illustrent les travaux du penseur marxiste Lefebvre ou du sémiologue Barthes), tantôt en construisant ces dispositifs à partir de l’expérience (comme le font l’historien de Certeau ou l’écrivain Perec).

Expériences, théories & praxis du quotidien

9Comme le rappelle l’auteur, le contexte d’après‑guerre et le développement du capitalisme au sein de la culture poussa Lefebvre à développer des théories ayant pour objet de produire une « connaissance critique du quotidien » (p. 134). Influencé par le premier Marx, Lefebvre notait que l’aliénation, qu’il définissait comme « une coupure par rapport au concret » conduisait « l’individu à effacer son existence ». Pour saisir la singularité du quotidien, Lefebvre entreprit de développer différentes méthodes, refusant le dualisme ou la binarité (d’un côté le travail, de l’autre les loisirs) et mettant en place une « approche globale ». Sheringham montre avec une grande acuité comment l’approche quasi phénoménologique de Lefebvre, reposant sur une immersion totale dans le quotidien, ne peut être perçue que par des réseaux d’interférence : « l’espace d’un processus de transition, le milieu ou différents degrés de la réalité humaine convergent et évoluent » (p. 140).

10L’auteur du livre identifie également les multiples directions du travail de Lefebvre (notamment dans le remaniement des différentes préfaces des volumes de la Critique de la vie quotidienne2) en mettant l’accent sur la manière dont Lefebvre abandonne le concept d’aliénation au profit de notions telles que le rythme, la tactique ou le jeu. À cet égard, la remise en perspective avec la pensée de Debord et les pratiques situationnistes (les expériences de dérive, de détournement ou de psychogéographie) est éclairante. Elles permettent de saisir un moment, une situation en bouleversant l’ordre établi des choses. Cette praxis est sans doute le véritable objet d’une recherche qui tente de se débarrasser de l’aliénation en mettant en avant l’expérience humaine, le caractère provisoire, éphémère des choses. Le quotidien apparaît ainsi comme une source originelle de la créativité, mais aussi comme une résistance face au système.

11D’une manière quelque peu différente, Barthes souligne aussi les potentialités du quotidien en mettant l’accent sur la manière dont nous pouvons passer d’une configuration de notre existence quotidienne à une autre. En effet, comme le rappelle l’auteur, Barthes n’a cessé de s’intéresser au quotidien. Il en a fait un des motifs de son écriture : des mythologies à la mode, en passant par la publicité et les arts de faire du Japon, le quotidien ne cesse d’être questionné. Si le premier Barthes est connu pour sa critique de l’idéologie bourgeoise et ses diverses techniques de démontage sémiologique, M. Sheringham montre comment l’approche barthésienne prend un tour positif lorsqu’elle concerne la passion du sens, elle « devient une sorte d’exercice […] où l’expérience vécue est constamment nourrie par l’intelligibilité » (p. 183). Le goût pour le détail et le minuscule « convergeaient pour produire de multiples réseaux et processus de signification dans l’épaisseur de ce qui semble insignifiant » (ibid.).

12À l’inverse de Lefebvre qui voyait dans le quotidien un excès de signifiant, une « chute des référentiels » selon ses termes, Barthes y voyait un potentiel paradoxalement libérateur. La découverte du Japon permit à Barthes, comme le souligne M. Sheringham, d’opérer un décentrement, une distance face aux représentations véhiculées par la culture occidentale. Ce changement d’échelle lui permet ainsi de penser, de comprendre le quotidien comme « un nouvel art de vivre ». Sa passion pour les écritures brèves (haïku, pratiques notatives) ou les écritures de la rue mena Barthes à établir un système d’équivalence entre la vie et « une certaine expérience du sens » (p. 204). Ce dernier Barthes proposait ainsi, comme le note l’auteur, la mise en place d’un « guide de vie » désormais axé sur des notions telles que le rythme, le tempo, les cadences et irrégularités de la vie, concept que développera le sémiologue sous le nom « d’idiorythmie ».

13M. de Certeau et G. Perec élaborèrent, quant à eux, des dispositifs cherchant à modifier nos manières de percevoir le monde et les choses. De Certeau cherchant à éviter « toute forme de raisonnement linéaire » (p. 220) proposa une approche ayant pour but de mettre au jour « les logiques communes qui sont au fondement de nos pratiques quotidiennes » (p. 220). En refusant l’image passive du consommateur, il s’agissait de réfléchir sur la manière dont ce dernier « manipule » la matière qu’il reçoit. Le quotidien s’exprime « à travers des modes particuliers d’appropriation » qui dépendent du sujet et de la manière dont ce dernier se positionne au sein des énoncés, des représentations, hiérarchies ou espaces : « le quotidien s’invente avec mille manières de braconner » (p. 221). L’auteur décrit la singularité de l’approche pragmatiste prônée par de Certeau en insistant sur les concepts de tactiques, de ruses ou de stratégies, en les recontextualisant au sein des lectures de Foucault et Lefebvre. De Certeau cherchait à identifier les différents mécanismes de réappropriation expérimentés par le sujet visible dans nos manières d’être, nos styles (habillement, décoration, déplacement et activité sociales, manières de travailler) où l’accent était mis non sur le signifié, mais sur le signifiant, à savoir « le style et sa forme ». M. Sheringham établit des échos entre les paradigmes énonciatifs inventés par de Certeau et la pensée de Wittgenstein (sur le langage ordinaire notamment) ou de Cavell.

14Si de Certeau met l’accent sur les « styles d’action » et les manières d’intervenir au sein du quotidien dans le but d’abolir les formes de savoirs constitués, Perec, nourri des leçons de Barthes et Lefebvre, chercha quant à lui, à fonder une « nouvelle anthropologie » en rejetant « l’exotique » au profit de « l’endotique ». L’enjeu est de saisir le quotidien dans son « émergence » (p. 300), en affirmant que « ce qui compte ce n’est pas ce qui arrive mais comment cela arrive ». M. Sheringham décrit les différentes techniques d’écriture expérimentées par l’oulipien ayant pour but « d’engendrer des perceptions nouvelles en travaillant sur du déjà écrit, du déjà ressenti » (p. 262). Ces nouveaux modes de description qu’invente Perec (le monde des listes, les romans à tiroirs, ou encore les pièces sonores) ne cherchèrent pas à glorifier le quotidien, mais à mettre en place

une approche indirecte — qui combine des éléments relevant des différents genres, discours et pratiques : l’enquête sociologique, l’inventivité fictionnelle, l’engagement autobiographique et le jeu formel (p. 306).

15Cette approche heuristique plutôt descriptive qu’analytique tentait de saisir « l’existence des liens qui relient les êtres, les faits, les histoires et les communautés » (p. 306).

De nouveaux modes d’appréhension, de nouvelles formes de savoir dans l’écriture contemporaine

16À cette première phase d’invention théorique et d’expérimentation, s’étalant des années 1960 à 1980, succède une phase que l’auteur qualifie de « pratiques de variation et de dissémination » s’étendant des années 1980 à nos jours, où au travers des écrits d’Annie Ernaux, de Marc Augé ou de Jean Rolin, s’inventent de nouvelles manières de définir, d’appréhender ou d’interroger le quotidien.

17Soucieux de vouloir sauvegarder le temps, de laisser trace du présent, ces écrivains inventent de nouvelles formes d’écriture hybride mêlant érudition et fiction, jouant sur le dispositif de l’enquête ou l’exploitation de documents. Ces nouvelles écritures qui apparaissent après les expérimentations du Nouveau Roman, la vague théorique du Structuralisme, la mort du Sujet et la déconstruction, se caractérisent, comme l’a montré Dominique Viart, par un « triple retour critique » : « retour au récit, retour au réel, retour au sujet »3. Échappant ainsi à la conception d’une littérature autonome et détournée de ses usages communicationnels, ces écritures rétablissent un dialogue avec le réel, en empruntant des outils ad hoc à la sociologie, à l’ethnologie ou encore à l’anthropologie. À une redistribution des savoirs s’ajoute ainsi la tentation de capturer la réalité dans ce qu’elle a de plus rugueux, en figurant la manière dont le sujet se positionne dans le monde.

18Le dernier chapitre, très éclairant et éclectique, propose un panorama des différents modes d’investigation du quotidien et des formes génériques adoptées pour le capturer. L’auteur montre comment Ernaux ou Maspéro inventent des dispositifs textuels aptes à enregistrer le réel. La première, nourrie de la sociologie de Bourdieu, s’intéresse aux habitus, aux manières de parler et aux hexis corporels, cherchant à « explorer les interactions entre la littérature et la vie », le second envisage les pratiques spatiales, notamment le train, comme moyen de saisir la singularité d’un événement.

19Le roman n’est cependant pas la forme privilégiée. Si Adorno privilégiait l’essai, Barthes la notation, Perec les inventaires et autres « écritures factographiques4 », la poésie contemporaine n’est pas en reste. L’auteur cite les expérimentations de Pierre Alferi et d’Anne Portugal, auxquelles pourraient s’ajouter les fulgurantes anagrammes de Michèle Grangaud, les poèmes métro de Jacques Jouet ou les écritures ready‑made5 du poète sonore Anne‑James Chaton. Si ce dernier chapitre cherche à montrer les différents dispositifs adoptés par les créateurs contemporains, il permet aussi d’observer la façon dont ces écrivains-artistes actualisent et établissent des prolongements théoriques avec la pensée de Lefebvre, Barthes, de Certeau et Perec.


***

20Avec ces Traversées du quotidien, Michael Sheringham montre que le quotidien est plus qu’un thème ou un motif : une méthode et un outil féconds, aptes à appréhender aussi bien l’histoire des idées, l’invention de nouvelles formes de discours et d’intelligibilité que la place du sujet dans le monde contemporain. En remettant en perspective cet objet récalcitrant qu’est le quotidien avec la philosophie, l’art, la littérature, la sociologie, il construit une méthode minutieuse, conjuguant microlectures et mises en perspective plus vastes, soulignant les tensions, paradoxes, points de rencontres. Cette déambulation dans le temps témoigne ainsi de la manière dont le sujet se positionne de façon immanente dans l’espace et montre finalement que la vie n’est pas en concurrence avec l’art, mais en relation continue6. M. Sheringham révèle ainsi son potentiel libérateur, son curieux pouvoir de création, et tente d’une certaine manière de résoudre l’éternel problème esthétique deleuzien, à savoir celui « de l’insertion de l’art dans la vie quotidienne ».