Acta fabula
ISSN 2115-8037

2014
Mars 2014 (volume 15, numéro 3)
titre article
Guillaume Berthon

Psyché à la Renaissance ou les renaissances de Psyché ?

DOI: 10.58282/acta.8510
Psyché à la Renaissance, Actes du LIIe Colloque International d’Études Humanistes (29 juin2 juillet 2009), sous la direction de Magali Bélime‑Droguet, Véronique Gély, Lorraine Mailho‑Daboussi & Philippe Vendrix, Turnhout : Brepols, coll. « Études Renaissantes », 2013, 328 p., EAN 9782503544984.

1La fable de Psyché est peut‑être le mythe parfait, à tout le moins une fiction archétypale qui, comme le miroir qui porte son nom, a permis à chaque époque de s’étudier, de s’interpréter, et parfois de se comprendre. Les recherches de Véronique Gély en France, de Sonia Cavicchioli et Mariantonietta Acocella en Italie, de Julia Haig Gaisser en Angleterre et de Florian Weiland‑Pollerberg en Allemagne, pour ne mentionner que les ouvrages publiés depuis le début du xxie siècle, ont déjà largement défriché ce champ d’étude pour la période renaissante, qui voit la redécouverte de l’ouvrage d’Apulée et la vogue du « conte de la vieille » qui en occupe les livres 4 à 6. Ce nouveau colloque consacré à « Psyché à la Renaissance » propose d’analyser à nouveau les raisons de cet engouement pour la fable en multipliant les points d’observation : celui de la littérature, bien entendu, mais aussi celui de l’histoire de l’art (à travers la gravure, la peinture ou la tapisserie), de la musicologie ou de la philosophie et de l’humanisme.

2C’est à Véronique Gély que revient l’honneur d’ouvrir le parcours et d’énumérer de façon stimulante les enjeux essentiels de l’histoire de Psyché. Son introduction n’est pas un simple résumé des contributions qui suivent (les renvois paginés à ces dernières sont d’ailleurs erronés pour la majorité d’entre eux), mais une véritable réflexion et un programme d’étude, nourris par une longue fréquentation du mythe et de ses avatars. Intitulé « Les renaissances de Psyché », le texte montre les problèmes que pose la figure de Psyché à chaque fois qu’elle ressort d’un oubli toujours temporaire : l’humanisme est évidemment au cœur de cette histoire, mais sont aussi évoqués d’un regard surplombant le néo‑classicisme, le décadentisme, la psychanalyse (Freud et Lacan) et les relectures modernes de l’histoire selon l’idée de curiosité (Blumenberg).

3Étienne Wolff restitue ensuite efficacement les principaux jalons de la tradition des Métamorphoses et de Psyché en particulier d’Augustin à Boccace, rappelant ainsi utilement les données nécessaires à la compréhension de la diffusion de l’histoire de Psyché au xvie siècle et permettant aux deux contributions qui suivent, toutes deux italiennes, de se pencher sur l’influence, manifeste ou supposée, de la fable dans l’humanisme renaissant. Francesco Tateo esquisse plusieurs pistes permettant de considérer la fable d’Amour et Psyché qui engendrent la voluptas (c’est‑à‑dire le plaisir plus que la volupté) comme la matrice génératrice de représentations et de raisonnements propres à l’esprit humaniste, dans le domaine de la morale (notamment autour des réflexions sur la tranquillité de l’âme et la recherche du souverain bien) et jusque dans le domaine de la rhétorique (notamment dans la réflexion sur l’éloquence du Vénitien Daniele Barbaro). Donatella Coppini propose quant à elle un parcours choisi d’œuvres aussi diverses que celles d’Alberti, Marulle, Pontano ou Politien afin de montrer l’empreinte de la fable d’Apulée : elle termine par l’exemple de la lecture que fait Pétrarque de la fable de Psyché, qui n’en retient étonnamment pas la dimension allégorique pour en privilégier les aspects linguistiques et structurels.

4Dans sa contribution, Francisco Javier Escobar Borrego fait le point sur la tradition textuelle de la première traduction espagnole du roman d’Apulée (et la deuxième traduction dans une langue vulgaire, juste après la traduction allemande), en prévision de l’édition qu’il prépare. Il présente et décrit l’ensemble des témoins connus, en mettant en évidence les filiations. C’est l’editio princeps qu’il a fait le choix de suivre, parce qu’elle est la seule à avoir bénéficié de la collaboration du traducteur, dont les liens avec l’imprimeur Jacobo Cromberger sont nombreux et attestés.

5Silvia Fabrizio‑Costa présente quant à elle un curieux ouvrage, mi‑autobiographie mi‑fiction, composé en 1569 par un écrivain lucquois, Niccolò Granucci : L’Eremita, la carcere e il diporto. L’ouvrage, dont la 3e partie (Il diporto) constitue un hommage au Decameron, semble être le premier à intégrer l’histoire de Psyché dans un recueil de nouvelles. Silvia Fabrizio‑Costa présente cet avatar renaissant de la fable d’Apulée et le restitue dans son contexte, celui de la vie mouvementée de l’auteur comme celui de l’esprit naissant de la Contre‑Réforme (notamment par la stricte moralisation du conte).

6Le domaine musical est abordé à travers la seule communication de Camilla Cavicchi qui rappelle que la fable de Psyché a régulièrement retenu les musiciens du xviie siècle à nos jours, mais qu’elle est assez rare au cinquecento. La musicologue restitue donc les deux spectacles musicaux à l’avoir mise en œuvre au xvie siècle. Le premier est constitué par les Noze de Psyche et Cupidine de Galeotto Del Carretto, mises en musique par l’un de ses collaborateurs réguliers, Bartolomeo Tromboncino (au‑delà du texte de Del Carretto, seule subsiste la musique d’une chanson à quatre voix, chantée par Pan au moment de la première tentative de suicide de Psyché : Crudel fugi se sai), peut‑être offertes en hommage à Isabelle d’Este à l’occasion de quelque mariage, plutôt que composées pour les noces du marquis de Monferrato et d’Anne d’Alençon en 1502 comme on le pensait jusqu’ici. Le deuxième spectacle connu à avoir été composé autour de la fable de Psyché est constitué par les intermèdes représentés à Florence en 1565 à l’occasion du mariage de Jeanne d’Autriche et François Ier de Médicis, écrits par Giovanni Battista Cini et mis en musique par Alessandro Striggio et Francesco Corteccia, dont nous reste le seul madrigal à cinq voix Fuggi, speme mia. À chaque fois, la musicologue restitue les circonstances de la composition, l’ordre et la nature des parties musicales perdues, et donne à lire une transcription des mises en musique de Tromboncino et Striggio.

7L’histoire de l’art est représentée par les contributions d’Audrey Nassieu‑Maupas et Magali Bélime‑Droguet et s’attache à la seule aire géographique française, même si les influences italiennes (notamment la célèbre série de gravures vénitiennes des années 1530) s’y font clairement sentir. Audrey Nassieu‑Maupas étudie le cas d’un jeu de cartons datant de 1550 peut‑être réutilisés pour le tissage en 1573 d’une série de tapisseries sur le thème de Psyché et Cupidon, commande d’Arnoul de Nouveau au lissier Louis Thieulin. Elle met ensuite en regard cette commande avec les quatre tapisseries sur le même thème conservées au château de Cadillac, afin de montrer le dynamisme des ateliers parisiens de la seconde moitié du siècle même si les témoignages conservés restent rares. L’analyse des différences entre les œuvres de Cadillac et la célèbre et si influente série de gravures attribuées au Maître au Dé et à Agostino Veneziano (1531‑1532) permet de faire l’hypothèse d’un peintre parisien, redevable au style bellifontain dans les quelques modifications qu’il apporte aux compositions originales. Magali Bélime‑Droguet se penche quant à elle sur le décor d’une chambre du château d’Ancy‑le‑Franc, la chambre que Charles‑Henry de Clermont‑Tonnerre destinait à son épouse Catherine‑Marie d’Escoubleau. Le décor est réalisé dans la dernière décennie du xvie siècle par le peintre flamand Nicolas de Hoey, qui s’inspire librement du style bellifontain et de l’importante série gravée par le Maître au Dé et Agostino Veneziano. L’historienne replace le décor dans son contexte originel, que les modifications réalisées au cours des siècles ont dénaturé et souligne l’importance de ce cycle peint qui est l’un des seuls à avoir été réalisé en France sur la fable de Psyché (avec des fresques disparues d’une galerie du château de Chantilly).

8Revenant en Italie, Sonia Cavicchioli étudie la façon dont se présentait l’une des loggias du jardin du cardinal Scipione Borghese sur le Quirinal (1611‑1613) : celui‑ci en avait confié la décoration au peintre toscan Lodovico Cardi, dit Il Cigoli. Le percement de la via Nazionale a contraint à la destruction de la loggia dont n’a été conservée qu’une partie du décor, aujourd’hui au musée du Palazzo Braschi. L’analyse permet de mieux comprendre la cohérence et la subtilité du programme iconographique (dont l’historienne dévoile l’intertexte dantesque), et de montrer comment le décor du Cigoli est encore tributaire de la moralisation chrétienne de la fable, dont on a vu l’importance à la Renaissance, tout en annonçant déjà par certains traits sa laïcisation que consacrera en France Les Amours de Psyché et de Cupidon de La Fontaine (1669).

9Nous avons inclus dans notre résumé cette dernière communication car elle nous paraît fournir un intéressant point d’orgue à la série d’études consacrées à « Psyché à la Renaissance ». Elle apparaît pourtant comme la première d’une section intitulée « De la Renaissance à la modernité » qui occupe en fait cent des trois cents pages que compte l’ouvrage. Le titre du volume est donc particulièrement trompeur, et nous avouons ne pas comprendre pourquoi le titre de l’introduction de Véronique Gély, « Les renaissances de Psyché » n’a pas été retenu à sa place ; au reste, la quatrième de couverture proclame également que le livre, « tout en ouvrant sur le devenir du thème jusqu’à l’époque contemporaine, se consacre donc à l’étude d’un processus exemplaire de l’humanisme renaissant ». La discordance entre le projet annoncé et la réalisation effective est troublante, à l’image de la photographie choisie pour la couverture : la réussite graphique n’est pas en cause, mais pourquoi donc illustrer un livre sur Psyché à la Renaissance par la photographie d’un chenet du château d’Aulteribe (Sermentizon) datant de la seconde moitié du xixe siècle ? La légende ne livre certes que la localisation de l’objet, et non l’époque dont il relève, mais on trouvait déjà l’illustration dans l’ouvrage collectif consacré à Psyché au miroir d’Azay (p. 194, cat. 64).

10C’est donc à ce programme très élargi que répondent les contributions suivantes, dont nous rappelons brièvement les sujets, tous intéressants au demeurant. Ute Heidmann propose de relire les Contes de ma Mere L’Oye à la lumière intertextuelle de la fable de Psyché (et aussi des gravures qui en accompagnent la grande diffusion). Jean Vittet étudie la fortune étonnante au xviie siècle de la série de tapisseries commandées par François Ier dans les dernières années de son règne. Olga Vassilieva‑Codognet analyse ensuite le recueil d’emblèmes d’Otto Van Veen, Amoris divini emblemata (1615), qui met en scène Anima (figuration dans laquelle l’historienne reconnaît Psyché) et Amor divinus, ainsi que la Pia desideria publiée en 1624 par le jésuite Herman Hugo et illustrée par Boetius a Bolswert. Alexis Tadié examine la diffusion de la fable de Psyché sur le territoire anglais (la traduction d’Adlington en 1566, Heywood, Shadwell, D’Urfey, Marmion et quelques autres jusqu’à l’« Ode à Psyché » de Keats), pour interroger ses spécificités et sa dépendance à l’égard des transformations qui sont les siennes sur le continent. Toujours dans le domaine anglais, Ian Grivel étudie les associations a priori inattendues de la figure de Psyché et du personnage de Colombine, notamment dans The Halequinade : An Excursion de Dion Clayton Calthrop et Harley Granville‑Barker (1918). Aziza Gril‑Mariotte s’intéresse aux arts décoratifs en se penchant sur les papiers peints et les textiles imprimés qui récupèrent au xixe l’histoire de Psyché. Jean De Palacio clôt le volume en proposant la poursuite, dans le domaine austro‑hongrois de l’entre‑deux‑guerres, de l’enquête déjà menée dans ses Métamorphoses de Psyché. Essai sur la décadence d’un mythe, notamment à travers l’évocation de deux romans dus respectivement à Biro Lajos et Marta Karlweis.

11Bien entendu, l’hétérogénéité est la loi de la plupart des colloques, et on aurait sans doute tort de la reprocher aux directeurs de ce volume. Mais on peut néanmoins regretter qu’à l’hétérogénéité linguistique (français, italien, espagnol et anglais) et disciplinaire (littérature, philosophie, histoire de la gravure et de la peinture, des arts décoratifs, musicologie), qui constituent assurément des richesses, s’ajoutent cette différence frappante entre la période annoncée par le titre et le vaste arc temporel effectivement parcouru, et parfois même l’hésitation sur l’objet d’étude lui‑même, certaines communications s’intéressant bien plus aux Métamorphoses complètes qu’à la seule fable de Psyché. De ce point de vue, les articles de Francisco Javier Escobar Borrego et Francesco Tateo prêtaient déjà le flanc à la critique, mais dans une moindre mesure que la contribution de Grantley McDonald, riche au demeurant, qui étudie la réception du roman d’Apulée chez cinq humanistes (Ficin, Celtis, Érasme, Agrippa et Sebastian Franck), quelques lignes du premier paragraphe précisant que la fable de Psyché reflète en miniature le sens de l’ensemble du roman : de la belle Psyché, il ne sera donc pas question. D’une façon globalement similaire, l’article de Raffaele Carbone est consacré en fait à la discussion de la place faite à Giordano Bruno dans l’histoire de la curiosité telle que la conçoit Hans Blumenberg dans son ouvrage La Légitimité des temps modernes. La fable de Psyché constitue certes un dispositif où la curiosité agit comme moteur mais elle ne semble occuper de place importante ni dans le livre de Blumenberg, ni dans la pensée de Bruno — Véronique Gély le note d’ailleurs à regret dans son introduction (p. 14‑15) — et elle ne sera évoquée que fugitivement dans l’article de Raffaele Carbone. La contribution de Joke Boury soulève les mêmes réserves, même si elle s’approche davantage du sujet proposé : l’auteur examine de façon intéressante ce que l’Hypnerotomachia Poliphili doit aux Métamorphoses d’Apulée et dans quelle mesure Poliphile peut être considéré comme une sorte de « Lucius à rebours » à travers la discordance des fins des deux fictions symboliques, mais la discussion porte ainsi bien plus sur l’histoire de Lucius que sur la fable de Psyché, seulement évoquée dans les deux pages finales (certes à travers une série de coïncidences lexicales frappantes dans la description de Vénus par Colonna et de Cupidon par Apulée).

12Encore une fois, l’intérêt individuel de chacune des contributions proposées dans cet ouvrage n’est pas en cause : c’est bien leur réunion dans un même volume, probablement mal intitulé, que nous nous permettons de regretter. Un utile index permet toutefois de retrouver son chemin dans ce nouveau Palais de Cupidon où l’œil curieux, comme celui de Psyché, est sans cesse fasciné par le beau détail, sans toujours voir la totalité qui l’englobe.