Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2013
Novembre-Décembre 2013 (volume 14, numéro 8)
titre article
Claude Burgelin

Retrouver Les Choses

DOI: 10.58282/acta.8282
Georges Perec, Les Choses. Une histoire des années 60, Paris : Julliard, coll. « Lettres nouvelles », 1965, 133 p.

Les Choses, une révolution tranquille

1« J’ai fait imploser le roman. » Cri de victoire de Georges Perec après la publication de La Vie mode d’emploi. Cette implosion, elle était déjà à l’œuvre, moins spectaculairement, mais de façon tout aussi déterminée, dans Les Choses. Le « romans » de 1978 offrait comme un feu d’artifice, avec sa dislocation et sa prolifération d’histoires. Le récit de 1965 semble, lui, replié sur ses deux protagonistes et leurs timides piétinements. Pourtant, le mot d’implosion — une implosion sourde, comme souterraine — conviendrait peut‑être plus encore aux Choses. Voilà un roman privé de toute séduction romanesque, presque sans moteur narratif, le seul événement marquant étant le passage par la Tunisie avant le retour final. Un récit presque sans intrigue, tant elle peut se résumer au passage d’un « il y aurait »/« il y aurait eu » à un cruel « il y aura ». Les personnages y sont comme évidés de l’intérieur, plus semblables à des pions sur un échiquier narratif de peu de cases qu’à des personnes. Ils n’ont ni intériorité ni corps. En ce couple gémellaire, Jérôme ne se distingue guère de Sylvie. Il n’y a pas non plus de dialogues, les seuls propos échangés se limitant à la page finale à un « Te souviens‑tu ? » de l’un auquel répond un « Et maintenant, voilà » de l’autre1. Sans qu’il y ait, comme chez Robbe‑Grillet, lancement à grands sons de trompe d’une machine de guerre contre le roman traditionnel, le voici défait de l’intérieur.

2Perec détruit pour bâtir à neuf. C’est un espace narratif original qu’il ouvre. Le romanesque ne prend que secondairement vie à partir des péripéties que vivraient les personnages, mais davantage à partir d’un jeu intellectualisé et roué. Un des attraits du livre vient des variations dans la distance avec laquelle sont décrits et analysés les personnages. La boussole ne semble jamais fixée sur un pôle. Quand il est dit « ils haïssaient le monde », la page d’après déclare : « ils n’étaient pas loin de penser que, somme toute, cette vie avait du charme. » (p. 58‑59) Devant cette alternance constante de flux et de reflux2, l’intelligence du lecteur est constamment sollicitée. Le roman évoque un petit groupe qui rêve ou croit rêver de « grande aventure » (titre originel des Choses) : l’aventure qu’a à mener le lecteur est de savoir trouver son chemin, alors même qu’il pourrait paraître tout tracé en ce livre de lecture facile, au fil de cette histoire de mirages, leurres, illusions, vraies impulsions et faux semblants.

31964, Les Mots ; 1965, Les Choses ; 1966, Les Mots et les Choses. Sartre, Perec, Foucault — cette belle suite ternaire dit quelque chose d’essentiel des années soixante. La recherche d’architectures neuves pour rendre compte d’une histoire du sujet (Sartre), une réflexion sur les nouvelles modalités de l’aliénation (Perec), une méditation sur la découpe des savoirs et ses effets au cours des siècles antérieurs (Foucault). Et, par trois fois, une mise à l’écart des images usuelles de l’intériorité. L’enfant Poulou futur écrivain ne serait qu’une fausse construction cimentée par les mots et discours de son environnement familial. Foucault fait de la notion d’« homme » le produit transitoire d’un mode de découpage des savoirs et des représentations.

4La démarche du jeune Perec a des ambitions plus discrètes ou plus obliques. Reste que les post‑étudiants des Choses semblent n’être que des effets ou des reflets de ce qui les environne. Les choses leur servent de miroir — et, partant, d’identité ?

Les choses nous décrivent. Nous pouvons décrire les êtres à travers les objets, à travers le milieu qui les entoure et la manière dont ils se déplacent dans ce milieu3.

5Phrases qu’eût pu contresigner Balzac ? Mobiliers ou vêtements décrivaient dans La Comédie humaine les personnages et leur assignaient leur place dans l’arène sociale. Pour Perec, la relation aux choses devient le substitut d’une intériorité sans substance. Mort de « l’homme » ? L’expression a fait fureur à la fin des années soixante. Perec, totalement à l’écart de ce type de débats, raconte une histoire d’étouffement, d’insidieuse asphyxie de la vie alors que sont sans cesse excités — dévoyés ? — leurs envies et leurs élans. L’histoire des années soixante apparaîtrait alors comme celle d’une surchauffe des rouages de l’aliénation.

L’ancien & le nouveau

6Et si ce roman s’était intitulé Vingt ans après ? Vingt ans auparavant, ce fut la guerre, les camps, les déportations, les bombardements, les tueries de masse. De cette histoire aux cendres encore chaudes, le roman ne veut rien, mais rigoureusement rien savoir — du moins en apparence. Les protagonistes semblent avoir rejeté dans l’oubli ou le refoulement les années quarante. Il est difficile de pressentir l’auteur de W ou le souvenir d’enfance en celui des Choses… C’est d’autant plus frappant que le récit s’inscrit dans le contexte politique des années 1960‑1962 : la guerre d’Algérie et les manifestations qu’elle suscita, le gaullisme4 sont brièvement évoqués. Le moment historique offre son décor et ses réalités économiques, mais les années antérieures, celles qui ont modelé ces jeunes gens, demeurent hors scène. Quand il est furtivement fait allusion au passé des personnages du groupe sans contour qui entoure Jérôme et Sylvie, ne sont rappelées que des bribes de souvenirs piètres : une vie serrée (« ils avaient descendu les ordures, ils étaient “allés au lait” »), sans attrait, vouée au mobilier des années trente « façon rustique normand » ou aux « tables effroyablement carrées, aux pieds tournés ». Mais rien n’est évoqué de ce que la guerre a pu détruire ou anéantir5.

7Les mots « neuf », « nouveau » reviennent de manière obsédante (« ils étaient des “hommes nouveaux” », etc.). Pourtant Jérôme et Sylvie ont l’œil rivé sur le passé. Un passé sans teneur, réduit à des emblèmes, des marques disparates. Et sans doute la nouveauté réside‑t‑elle en partie là : dans cette façon de ne faire du passé qu’un univers de signes, un code social. Ils sont d’ores et déjà post‑modernes sans en avoir conscience. Des temps antérieurs et, notamment, des splendeurs bourgeoises d’antan ou de la veille, ils picorent des miettes, glanent des restes pour n’en faire qu’un assemblage décoratif et hétéroclite. Ces coureurs de brocantes semblent avoir une mémoire sans pilotis.

8Les deux héros (terme qui leur convient si mal…) et leur petit clan ne cessent de tricher avec ce qui les hante à leur insu, la question de la transmission. Ils affirment la nouveauté de leurs désirs et de leurs ambitions, se croyant « des technocrates à mi‑chemin de la réussite » — et se voyant ainsi qualifiés d’un terme qui, à l’époque, avait l’éclat du neuf. En fait — on le voit à propos des vêtements qu’ils convoitent —, ils rêvent d’endosser les fripes des bourgeois cossus, maîtrisant les codes british de l’élégance. Naguère encore « étudiants amorphes et indifférenciés », « ils avaient longtemps été parfaitement anonymes. » Pour sortir de ce néant social et accéder à l’être, ils ambitionnent de s’habiller à Londres, s’initient à « la magistrale hiérarchie des chaussures, qui mène des Churchs aux Weston, des Weston aux Bunting, et des Bunting aux Lobb » (p. 29). Si, par chance, Jérôme peut un jour faire l’emplette d’une veste en tweed et de chemises en solde chez Old England, ils fréquentent davantage le marché aux puces, louchant sur les « surplus fatigués » des plus « prestigieux shirtmakers », ou les ventes de charité de la St‑George English Church pour s’offrir les très acceptables « rebuts » de quelque secrétaire d’ambassade. Être « nouveau », ce serait donc revêtir les oripeaux de ceux qui incarnent une tradition de ce que la langue nomme justement « savoir vivre »6. Ils se bricolent un mode d’emploi de la vie ou de ses insignes faute de les avoir reçus.

9Leur quête, c’est de se faire un logis et trouver de quoi se vêtir. Non dans la nécessité immédiate, comme dans l’après-guerre, mais de façon plus distanciée ou plus symbolique. Tout se passe comme s’ils arrivaient à l’âge adulte dénués, non d’un toit ou de vêtures, mais de tout ce qui vient leur donner chaleur, luminosité. Et au‑delà de ces images de vie généreuse et facile, une sorte de tendresse ? Jérôme et Sylvie semblent n’avoir pas de parents. Le poids ou l’influence de la génération antérieure ne se fait guère sentir sur les personnages du groupe. Les Choses raconte en sous‑main une histoire d’orphelins et d’humiliés. Il est demandé aux « choses » de leur servir d’univers parental autant que d’images de restauration narcissique7 et de guides. Ils sont plus attirés par les antiquaires que par l’acquisition des objets technologiques new look — alors que ces années soixante voient se généraliser les équipements électroménagers, les transistors, les télévisions, les chaînes haute fidélité.

10Ils rêvent de nouveauté, s’enchantent d’une liberté encore inconnue. Ils se refusent pourtant à être des « modernes » au sens où on l’entend alors de plus en plus : affichant l’esprit de rupture, quêtant des formes neuves, s’essayant à des formulations ou des expériences inédites. Trente ans après la flambée surréaliste, leurs ambitions paraissent frileuses. Les conduites de transgression ne les concernent pas8, pas plus que les marginalités ou les écarts sexuels. Pas davantage non plus les utopies sociétales ou politiques : rien n’annonce les mouvements tourbillonnants sur lesquels s’achèvent les années soixante ou le déferlement des mouvements maoïstes, trotskystes ou anarcho‑libertaires de l’après 68.

11 De l’enseignement de Roland Barthes, dont Perec suit les cours au moment même de la rédaction des Choses, il fait siennes les analyses sur les pouvoirs de la rhétorique et de la distanciation. Mais la thématique de la « modernité » dont Barthes commence alors à esquisser les grandes lignes — rupture avec les codes réalistes, attention portée aux révolutions formelles… — telle que Sollers (né comme Perec en 1936) l’illustrera, Perec ici la traite très différemment. Tel Quel tout comme Perec revendiqueront Flaubert comme un modèle et une inspiration. Mais tandis qu’une certaine avant‑garde se réfère au formaliste rêvant du livre « sur rien » ou à la radicalité de Bouvard et Pécuchet, l’auteur des Choses s’inspire de la rhétorique de l’ambiguïté de Flaubert, de son traitement de la réalité filtré par l’ironie et la distanciation presque inapparentes. Si on poursuit le parallèle entre Perec et les tel‑queliens, il est frappant de voir qu’à partir de prémisses apparemment proches (primat de la lettre, jusqu’au‑boutisme dans les mises à mal ou à neuf des structures formelles, recherches expérimentales sur les limites de l’écriture), les directions prises deviendront aussitôt divergentes. Du côté de Tel Quel vont se manifester un certain penchant pour le théorisme et l’abstraction, l’utopisme révolutionnaire qui mènera un temps les sollersiens vers le mythe chinois, le tranchant quelque peu hautain et péremptoire des affirmations et postures littéraires ou politiques. Perec, lui, dans son travail oulipien, se voudra un artisan de la lettre, expérimentant de façon en apparence modeste de nouveaux modes d’expression, de nouveaux champs de narration, gardant un esprit de jeu dans la pratique même de la radicalité. Alors que la question de la psychanalyse requiert Sollers comme Perec, les attitudes là encore s’opposent. Au Sollers un moment proche de Lacan et assidu à son séminaire fait face un Perec abordant la psychanalyse de façon presque empirique et fondée sur l’ordinaire de son expérience9. Fondamentalement, le parcours de l’écrivain né à Belleville, à l’enfance cassée par la Shoah, ne cessant de s’écarter de son identité juive pour mieux la déconstruire ou la reconstruire ne pouvait croiser durablement celui d’un Sollers issu d’une tout autre histoire.

Loin de Mouffetard & Saint‑Germain, la vie sans mode d’emploi

12Des Choses, on a souvent plus retenu la longue partie parisienne que l’assez bref intermède tunisien. C’est pourtant un fragment de l’histoire des années soixante qui nous est conté là, un fragment auquel on a, me semble‑t‑il, peu souvent fait écho. Deux lignes de lecture pourraient en être dégagées.

13L’une, plus historique ou sociologique. En ces années presque zéro de la décolonisation, ce couple de jeunes Européens ne peut trouver place dans une société qui les ignore ou avec laquelle ils sont en porte‑à‑faux. Enseignante, Sylvie, a à perpétuer, vaille que vaille, un colonialisme culturel absurde en tentant de faire comprendre « les beautés cachées de Malherbe ou Racine » à des lycéens qui « ne savaient pas écrire ». Aucune rencontre autre qu’embryonnaire avec la société tunisienne ou avec les coopérants français qui vivent dans une autre réalité et un autre imaginaire social. De l’événement politique décisif du moment, la fin de la guerre d’Algérie, ils sont des spectateurs déconnectés. « Tout autour, c’était l’exil, l’inconnu » : les rues rectilignes et mornes de la moderne Sfax pas plus que les ruelles animées des souks n’ont rien à leur dire. Ils se sentent totalement exclus d’un espace social où ils n’arrivent pas à trouver une prise, un entrebâillement (« les portes ne s’ouvriraient jamais »). Par incuriosité, asthénie, incapacité à se défaire de leur appareillage culturel ? Sans doute. Mais toute l’habileté de la narration de Perec est de montrer comment ils se font les artisans de leur exclusion tout en laissant voir que, présences inutiles, ils ne pouvaient de toute façon qu’être mis à l’écart. De l’exotisme, qui fut, des grandes explorations jusqu’aux ébranlements de la décolonisation, un grand mythe littéraire, ils ne connaissent là aussi que les miettes. Grappillant quelques signes dans leurs menues trajectoires touristiques à travers la Tunisie, ces images restent évidées. Là encore, ils sont voués à la post‑modernité en ce qu’elle a de plus décevant.

14L’autre axe de lecture ne peut se dégager qu’à la lumière de textes ultérieurs de Perec, Un homme qui dort et, peut-être plus encore, W ou le souvenir d’enfance. Déambulations sans but dans « un monde de fausses places, de fausses rues, d’avenues fantômes » ou des « souks grouillants et incompréhensibles », rituels amorphes et fatigués, submersion par l’ennui et l’inappétence… Sfax fait vivre à Jérôme et sa compagne la même traversée de l’esseulement (« leur solitude était totale »), de l’arrêt de la vie que l’homme qui dort. Et si on fait une lecture plus autobiographique de ce passage — fidèle relation, au reste, de cette année 1960‑1961 qu’a passée Perec en Tunisie —, on ne peut qu’être frappé par ce que cette expérience réveille en lui. Ce sont les images mêmes de l’autisme vécu aux débuts du temps du Vercors qui, déjà, viennent sous sa plume. L’enfant de Villard‑de‑Lans vit une déstructuration fondamentale de tous les repères : les gens « n’avaient plus de visage », rien ni personne ne lui parle, les notions élémentaires d’espace et de temps ne font pas sens pour lui. Notations presque identiques dans Les Choses :

Du temps passait, immobile. Plus rien ne les reliait au monde […]. Ils n’avaient plus de projets, plus d’impatience ; ils n’attendaient rien […]. Ils n’éprouvaient ni joie ni tristesse, ni même ennui, mais il pouvait leur arriver de se demander s’ils existaient encore, s’ils existaient vraiment […] : ils étaient au cœur du vide. (p. 102‑103)

15Ce sont bien des cicatrices mal refermées que fait se rouvrir le temps de Sfax.

Un demi‑siècle après

16Une cinquantaine d’années après sa parution, le roman garde toute sa force et son habileté. Bien sûr, l’illusion solaire dans laquelle croient baigner les personnages, se laissant enivrer de nouveauté, d’insouciance et de liberté inédite, n’est plus de mise. Trop d’ombres, trop de « crises », le chômage de masse, les cruautés de « l’horreur économique » sont passées par là.

17De fait, Perec a raconté sous les apparences trompeuses d’un roman qu’on a pu croire presque documentaire une tragédie. Les Choses conte le lent récit d’un étouffement. Il se termine non sur une mise à mort théâtrale, mais sur une extinction de « la vie », ce mot qui revient si obstinément au fil des pages. À l’image du repas de la dernière page, Jérôme et sa compagne sont voués désormais, consentants malgré eux, au « franchement insipide ». La société décrite — tentation, consommation, leurre des images et des mots — n’offre que des pièges. Cette forêt enchantée, il n’est possible ni d’y pénétrer vraiment, ni d’en sortir. Rimbaud pouvait célébrer les « départs » dans « le bruit neuf ». Ici, désormais, il n’y a plus moyen de s’esquiver. Et comme dans toute bonne tragédie, les héros sont responsables de leur échec tout autant qu’ils sont victimes de pièges imparables. En faisant travailler Jérôme et Sylvie dans la publicité ou les études de marché, le coinçage est d’autant plus parfait qu’ils en sont eux‑mêmes les agents, construisant en toute fausse lucidité le labyrinthe où ils se font enfermer.

18Tragédie post‑tragique. Ni cris ni sanglots ni colère flamboyante : ils n’ont pas (plus ?) lieu d’avoir cours. Ces jeunes gens se sont crus presque libres, pouvant vivre avec humour et décontraction un rapport distancié à l’argent. Comme Frédéric et Deslauriers dans L’Éducation sentimentale, ce qu’ils auront eu « de meilleur » est le temps de l’illusion, d’avoir espéré qu’« une vie entière pourrait harmonieusement s’écouler » entre des « choses belles et simples, douces, lumineuses », faciles à obtenir.

19Ce temps de la jeunesse et de l’ouverture des possibles, ils l’auront pourtant vécu de façon plutôt maniaco‑dépressive… Passant d’instants d’« exaltation » à des moments d’abattement, d’énervement, d’irritation mal sortie. Mais au moins ont‑ils désiré. Au moins ont‑ils reconnu en eux la soif de liberté, éprouvé l’amour des beaux matériaux et des beaux façonnages, goûté un sens certain du bonheur. Les pages sur « leur passion première », le cinéma, sur les « soirées bénies » passées dans des salles « sans grâce, mal équipées » aux quatre coins de Paris, leur façon de se laisser entraîner et fasciner par ces films gonflés « d’envolées lyriques, d’images somptueuses, de beautés fulgurantes et presque inexplicables » (p. 46) rendent bien compte de la qualité d’enthousiasme, d’émerveillement et peut‑être d’énergie dont ils sont — ou auraient pu être — les porteurs.

20Sans doute la fraîcheur du livre vient‑elle de là. On en admire la lucidité, le très subtil maniement de l’ironie, sa manière tout oblique de poser des questions éthiques élémentaires. Le ton férocement ou narquoisement flaubertien. Mais ce qui fait la force du roman et de cette aventure mélancolique et déceptive, c’est d’avoir allié cet art de la sape à un sens presque lyrique de la célébration. Les premières pages sur le logis idéal sont portées autant par l’ironie (ce rêve n’est qu’une utopie) que par une intense ferveur (oui, le monde pourrait offrir cette possibilité de beauté, de confort, cette suggestion d’un bonheur construit par l’intelligence humaine). L’histoire des années soixante, est‑ce celle‑là ? Même s’il s’agit d’un rêve, il y serait sans doute aujourd’hui plus difficile de célébrer les richesses, les « marvellous creations » qu’évoque l’épigraphe de Malcolm Lowry (« Incalculable are the benefits civilization has brought us »). Certes, le paragraphe de Lowry s’achève sur l’image de ces « crystalline and fecund fountains of new life » fermées pour les lèvres assoiffées de ceux qui restent voués aux « bestial tasks ». Mais le roman contemporain a offert très peu de pages d’émerveillement et d’élan vers un mode harmonieux où vivre sereinement pourrait être un rêve entrevu.

21Enfin, il faut le souligner, Les Choses est un roman d’une parfaite élégance. Son auteur aurait pu être tenté de ricaner sur les errements de ces petits‑bourgeois velléitaires, de souligner leur enfoncement dans la médiocrité, de plagier par anticipation Houellebecq. Ce livre où il est question de vêtements mal portés, de draps pas assez changés, de beuveries, de marchés aux puces, de pacotille, de « macédoines ornées de guirlandes de mayonnaise », d’argent qui arrive souvent au compte‑gouttes et d’instants de mesquinerie, ne cède jamais à la tentation de la vulgarité, du trait épais, de la moquerie insistante. Il y a, dans le phrasé, une sûreté de ligne, une qualité d’humour, un constant souci de la distance juste — un beau travail de l’intelligence critique dans la façon d’ondoyer entre understatements et soulignements rapides. Ce roman n’est décidément pas près de vieillir.