Acta fabula
ISSN 2115-8037

2013
Octobre 2013 (volume 14, numéro 7)
titre article
Élodie Pinel

La bibliothèque des papes

Maria Alessandra Bilotta,I libri dei papi : La Curia, il Laterano e la produzione manoscritta ad uso del Papato nel Medioevo (secoli vi-xiii), Cité du Vatican : Biblioteca Apostolica Vaticana, coll. Studi e testi », 2011, 284 p., EAN 9788821008740.

1La papauté bénéficie aujourd’hui d’un regain d’intérêt populaire. À la fiction d’un pape refusant son élection et fuyant sa charge présentée par Nanni Moretti dans Habemus Papam répond le précédent historique de la démission de Benoît XVI et l’engouement pour le spectacle de l’élection du pape François. Depuis la fin du xxe siècle, l’histoire de la papauté est devenue un objet d’étude et d’imagination : le catalogue de l’index de l’« enfer » de la bibliothèque est d’accès libre ; les grandes productions audiovisuelles s’emparent du Vatican et de ses papes, par la porte de la grande Histoire ou la lorgnette de la petite — ainsi des deux séries télévisées consacrées aux Borgias, connaissant toutes deux le même succès.

2Depuis le déclin de l’Église en Occident, la papauté est devenue un motif spectaculaire et sulfureux. L’image qu’en véhiculent les mass media est pourtant bien éloignée de la réalité de la cité vaticane telle que la reconstituent des recherches comme celle d’I libri dei Papi de Maria Alessandra Bilotta. À la mise en scène télévisée d’un pape Alexandre VI intimant au maître des cérémonies Jean Buckhardt de trouver, dans les livres de la bibliothèque papale, la trace de décisions lors de conclaves afin de légitimer tel ou tel arbitrage guidé par l’intérêt, ou errant, hagard, entre les volumes afin d’en réunir les plus précieux et de les sauver de l’entrée des troupes de Charles VIII en décembre 1494, s’oppose la vie réelle, quoique parfois tout aussi tourmentée, des livres des papes.

Le livre comme trésor

3La papauté est le lieu où le livre est un trésor : les livres font en effet partie du trésor pontifical. Ces livres sont l’objet de la thèse en Histoire de l’art de M. A. Bilotta. Que cette thèse fasse l’objet d’une publication aux éditions de la Bibliothèque Apostolique Vaticane signale sa qualité : dans une langue claire, par une démarche rigoureuse, M. A. Bilotta réunit l’étude des manuscrits déjà connus pour avoir appartenu à la bibliothèque papale et le résultat de fouilles archéologiques exécutées au Latran afin de répondre à cette question centrale : existait‑il, au Moyen Âge, un centre organisé de production de manuscrits au Vatican ? La question peut sembler relever de la pure érudition ; elle est pourtant d’une importance capitale pour qui veut comprendre la valeur accordée par la papauté, plus grande puissance religieuse et politique de l’Occident chrétien, aux livres.

4Il y a, dans l’attachement aux livres, une part de fétichisme : c’est celui du bibliophile. Et certains des manuscrits ayant appartenu au trésor pontifical s’inscrivent dans cette dimension du livre comme œuvre d’art : les soixante‑trois illustrations couleurs données en fin d’ouvrage, dont certaines inédites, en témoignent. L’analyse codicologique minutieuse à laquelle se livre M. A. Bilotta l’atteste également : étudiant les lettrines, la présence ou l’absence d’enluminures, l’auteur statue sur le caractère plus ou moins orné du manuscrit, d’où sur sa valeur et sa destination, esthétique et/ou pratique. Le manuscrit en papauté se révèle n’être pas d’abord, comme à la fin du Moyen Âge, un bel objet cachant le texte que l’auteur offre à un puissant dans l’espoir de se voir rémunéré, mais l’outil de diffusion d’un message et le lieu de consignation de décisions ayant des conséquences concrètes immédiates.

Le livre & sa production, un enjeu politique et économique

5Aussi la question de l’attachement des papes aux livres n’est‑elle pas à comprendre comme une question purement esthétique : elle soulève également des enjeux politiques, historiques et économiques. Déterminer si le Vatican détenait un centre organisé de production de manuscrits en son sein ou avait recours à des scriptoria indépendants disséminés à travers le Vatican et au‑delà permet de répondre à des questions décisives : la papauté souhaitait‑elle exercer un contrôle rapproché sur la production des manuscrits destinés, pour les uns à entrer dans sa bibliothèque, pour les autres à garantir l’orthodoxie de son message en dehors de ses frontières ? Considérait‑elle cette culture écrite comme centrale ou comme périphérique ?

6C’est, d’une part, l’étude de la cohérence des graphies relevées dans les manuscrits appartenant au trésor pontifical et, d’autre part, l’examen des résultats des fouilles du Latran, qui permettent d’éclairer ces interrogations. À travers ce choix méthodologique, M. A. Bilotta accomplit un travail original et inédit : croiser données codicologiques et archéologiques au service de l’examen d’une même question. D’autres avaient déjà sondé lesdits manuscrits, comme Louis Duchesne à la fin du xixe siècle ; certains chercheurs s’étaient arrêtés sur la production de manuscrits durant le pontificat d’un pape en particulier : Giuseppe Scalia pour le pape Damase, Arthur Lapôtre et Girolamo Arnaldi pour le pape Anastase, le bibliothécaire, ou encore Lucia Castaldi pour Grégoire le Grand. M. A Bilotta choisit de soumettre leurs travaux à une nouvelle lecture. Elle ne se contente pas d’en reprendre les résultats mais sonde à son tour les manuscrits examinés au prisme de la question d’une cohérence paléographique. Si son passage en revue s’arrête au début du xiiie siècle, c’est parce qu’est alors élu le pape Boniface VIII et que c’est sous son pontificat que commencent à être rédigés les premiers inventaires des ouvrages détenus par la papauté. La date ouvrant la période examinée, celle du vie siècle, correspond quant à elle à la datation des premiers manuscrits connus — le terme « pape » n’étant utilisé pour désigner l’évêque de Rome qu’au viiie siècle.

Une bibliothèque disséminée

7Le premier travail du chercheur consiste à retrouver les manuscrits conservés dans la bibliothèque papale. Car il faut se défaire de l’image de nos bibliothèques contemporaines, notamment universitaires, bien ordonnées, exhaustivement inventoriées, réunissant tous les ouvrages dans un même lieu et dont les volumes contiennent chacun un texte bien identifié. Par « bibliothèque des papes », il faut comprendre « ensemble des manuscrits détenus par la papauté ». Cet ensemble a été constitué au fil des siècles par des décisions d’acquisition de certains papes commandant la copie d’un ou plusieurs textes au sein d’un même volume, mais se compose également de retranscriptions de décisions prises lors de conclaves ; il comporte enfin une partie de manuscrits offerts par des souverains étrangers au pape, en signe d’un accord ou en vue de l’examen d’une convergence de vues.

8Cet ensemble de volumes n’a, par ailleurs, pas toujours été conservé en un seul et même endroit. Lorsque le siège pontifical est transféré de Rome en France, à partir de 1305, une partie des ouvrages suivent le Pape Clément V — mais pas tous. Certains sont transférés de Pérouse (où Benoît XI venait de les envoyer) à Assises. Dispersés, perdus, recueillis par de nouveaux propriétaires, ils se trouvent aujourd’hui dans différentes bibliothèques à Bamberg, Monaco, Florence, Naples, Madrid, Paris, Avignon, Lyon... Tous n’ont pas été identifiés comme ayant appartenu aux papes, les attributions de nombreux volumes dormant dans les réserves, non encore révisées, étant potentiellement fautives.

9M. A. Bilotta nous invite ainsi, à travers l’examen des manuscrits, à voyager avec les livres des papes de Rome à Pérouse, Assises, Lucques. On y voit les livres appartenant au trésor pontifical (thesaurus novus pour les volumes que Clément V commence à réunir à Lyon, thesaurus antiquus pour les ouvrages acquis et reçus par ses prédécesseurs) connaître des sorts bien différents : à Avignon, Clément V fait d’abord venir en 1311 un somptueux évangéliaire produit à Cluny ; le trésor ancien, quant à lui, s’appauvrit alors au fil des voyages : l’inventaire de Pérouse de 1311 ne compte plus que trente‑neuf volumes de textes anciens. Lorsque Clément V demande le rapatriement d’une partie du trésor ancien à Avignon et mandate pour cela le cardinal Gentile de Montefiore, rappelé d’une mission diplomatique en Hongrie pour assurer ce transport, la lutte entre Gibelins et Guelfes fait rage — celle‑là même qui, quelques années plus tôt, a fait fuir Dante de Florence. Le cardinal arrête les ouvrages à Lucques et attend. Un an plus tard, il meurt ; les volumes n’échapperont pas au saccage de la ville par les Gibelins en 1314. Ceux qui sont retrouvés sont signalés comme ayant été envoyés à Avignon à partir de 1322 — mais on ne trouve aucune trace de leur réception à destination. L’autre partie du trésor, restée à Pérouse puis transféré à Assises en 1312, subit également l’attaque des Gibelins en 1319, mais ceux‑ci ne touchent pas aux livres. Les volumes pourront être inventoriés, envoyés à Avignon puis, au retour du siège pontifical à Rome, retournés au lieu dont ils étaient initialement partis... Histoire tumultueuse que celle de cette bibliothèque papale, complexe et incomplète.

La production au Latran

10Dans son ouvrage, Maria Alessandra Bilotta, cherchant à réunir les volumes séparés les uns des autres en les rassemblant dans une seule étude, accomplit un appréciable travail de reconstitution historique. Elle ne s’y arrête pas et l’articule à la question de l’organisation de la production de manuscrits au Latran : à celle-ci, elle répond de façon nuancée en différenciant les époques.

11Ainsi le manuscrit de Troyes (ms 504) contenant la Regula Pastoralis de Grégoire le Grand et daté du vie siècle, aurait été copié au Latran, le saint Pontife souhaitant contrôler la copie de ses textes. C’est le premier témoignage d’une activité de copie en ce lieu. L’emploi de l’écriture onciale qui est fait dans les copies des textes de Grégoire de Grand devient « le symbole d’une culture et d’une production livresque à laquelle se réfère le monde catholique tout entier »1 et offre l’indice de l’existence d’une centre culturel organisé et unifié dont l’influence rayonne dans tout l’Occident chrétien.

12Au tournant du xie siècle, sous le pontificat de Léon IX, une réforme de la vie communautaire des clercs est adoptée. Cette réforme s’accompagne de la production de nombreux manuscrits visant à édicter des règles de vie pour chaque communauté. Le manuscrit Ottob. Lat. 38, datant de 1059 et contenant une telle règle, la Regula Aquisgranensis, a ainsi pu être composé au Latran. En témoigne la présence en marge d’une note commentant une règle d’un « Lateranenses clerici ». Le manuscrit porte une écriture romaine due à plusieurs mains, ce qui accrédite la thèse de l’existence d’un atelier de copie au Latran.

13À partir du xiiie siècle, la cour pontificale devient plus mobile. Les offices célébrés par le saint Père ne le sont plus seulement dans le Saint des Saints, l’église de Rome, mais aussi en Ombrie ou dans le Lazio. Dès lors, les manuscrits liturgiques à l’usage de la Curie commencent à être produits extra muros. Il ne faut pourtant pas conclure à une externalisation massive de la production des livres liturgiques. Ainsi, si le manuscrit Vat. Lat. 12989, présentant un fragment de sacramentaire datant du pontificat d’Innocent III, porte des miniatures caractéristiques d’un artiste de Lucques, ce n’est pas nécessairement parce que le manuscrit lui-même y aurait été produit. En effet, le Vat. Lat. 12989 étant à l’usage du seul Latran, comme en témoigne la mention de la célébration de la veille de la Pentecôte conforme au rite présidé par le Pontife2, il est plus probable qu’il y ait été produit et qu’un miniaturiste toscan ait été appelé spécialement à Rome, par exemple par les frères de San Frediano, originaires de Lucques et officiant à la basilique Salvatoris.

14Du vie au xiiie siècle, la production de manuscrits au Latran évolue ainsi dans le sens d’une plus grande perméabilité aux influences étrangères et d’un attachement moins fort à la seule Rome : ce mouvement trouvera son achèvement dans le transfert du siège papal à Avignon au xive siècle. La présente étude s’arrête au xiiie siècle et ne sonde pas le devenir de la production manuscrite au Latran lors de l’installation du pape à Avignon. C’est donner de la cohérence à ce champ d’étude mais c’est peut-être aussi occulter un pan de l’histoire de cette production qui aurait pu en éclairer les spécificités.

15Maria Alessandra Bilotta dresse la conclusion qu’à chaque grande période pontificale correspond un modus operandi différent : concentration de la production de textes au Latran à des fins de contrôle de l’orthodoxie des textes au vie siècle ; production de règles à partir du Latran, appuyée sur la nécessité de faire observer une réforme, au xie siècle ; ouverture des ateliers du Latran à des miniaturistes étrangers pour des livres liturgiques dont la production resterait localisée au saint Siège au xiiie siècle.

16Si l’examen des manuscrits auquel se livre l’auteur est précis et rigoureux, on peut exprimer deux regrets à la lecture de son étude : d’abord, que l’évocation des fouilles archéologiques du Latran, qui accrédite l’hypothèse de l’existence d’une bibliothèque au cœur même du Saint des Saints3, soit annoncée comme une clé de la démarche adoptée mais ne soit pas davantage exploitée ; ensuite, que la prudence méthodologique nécessaire à toute reconstitution du passé entrave la formulation de résultats plus définitifs.

17Comme les manuscrits papaux, Maria Alessandra Bilotta a voyagé d’un siège pontifical à l’autre. Ancienne élève de la Sapienza de Rome, elle est aujourd’hui chargée de cours à l’université d’Avignon. Elle y étudie la production de manuscrits enluminés dans le sud de la France entre la fin du xiiie et la première moitié du xive siècle, suivant le fil d’Ariane du travail du copiste pour comprendre les rapports entre livre et pouvoir avant l’imprimerie.