Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2013
Octobre 2013 (volume 14, numéro 7)
titre article
Julien Longhi

& si Benveniste était le vrai père de la linguistique générale ?

Relire Benveniste. Réceptions actuelles des Problèmes de linguistique générale, sous la directiond’Émilie Brunet & Rudolf Mahrer, Bruxelles : Academia Bruylant, coll. « Sciences du langage : carrefours et points de vue », 2011, 309 p., EAN 9782872099979.

1Levons d’emblée le suspense sur le titre qui peut paraître polémique : nous ne plaiderons pas dans cette recension pour une supériorité des écrits d’Émile Benveniste sur l’héritage laissé par Ferdinand de Saussure. Comment comparer deux linguistes, qui n’ont pas écrit à la même période, n’ont pas bénéficié du même contexte épistémologique, n’ont pas laissé les mêmes sources, etc ? Ce que laisse sous‑entendre ce titre, c’est que les thèses et travaux proposés par Benveniste, en particulier dans les Problèmes de linguistique générale, ont donné un socle à une variété considérable de développements en linguistique, généralisant finalement le propos individuel de l’auteur pour lui conférer une paternité sur des pans aussi variés qu’influents. Ceci est d’ailleurs confirmé par la relecture récente, et la mise en débats qui l’a accompagnée, des travaux ou manuscrits de Benveniste. Entre 2011 et 2012, ce sont à la fois des colloques, des journées d’études, des numéros de revues, des éditions de cours, ou des articles scientifiques, qui ont contribué à une prise en compte des écrits de Benveniste, pour notamment en proposer une lecture moins contextualisée que celle qui a pu lui être faite dans les années 1970 ou 1980 (avec parfois une certaine marginalisation de ses travaux, repoussés dans les confins de la pragmatique et avec une pondération non négligeable des apports possible à la sémantique ou à l’analyse du discours). C’est donc par ce biais que je rendrai compte de cet ouvrage, Relire Benveniste. Réceptions actuelles des Problèmes de linguistique générale, tant la richesse qu’il propose, et la diversité des approches, rendent délicate l’écriture d’un compte rendu fidèle de l’ensemble des articles. Pour le détail précis des contributions, j’invite le lecteur à piocher, selon ses intérêts, dans les différents chapitres ; ici je présenterai plutôt ce que cet ouvrage, à travers les auteurs qui sont associés à ce projet, nous dit des Problèmes de linguistique générale : c’est donc plus du projet éditorial qu’il sera question, même si la substance des chapitres sera bien sûr reprise.

Un chapitrage qui embrasse une part importante des sciences du langage

2En se penchant sur les contributeurs à cet ouvrage, on peut imaginer l’embarras des coordinateurs pour organiser le contenu du volume : Émilie Brunet et Rudolf Mahrer reconnaissent d’ailleurs dans leur introduction qu’un certain déséquilibre dans la composition vient de la particularité de l’article génétique d’Irène Fenoglio, qui constitue la seconde partie de l’ouvrage, alors que les autres articles, rassemblés dans une première partie, traitent de la réception des Problèmes de linguistique générale du point de vue d’une théorie du discours. Mais ce que ne dit pas la table des matières, c’est que la version « souple » du mot discours permet de toucher (je catégorise) à l’analyse du discours (Vincent Guigue), à la linguistique textuelle (Jean‑Michel Adam), à la génétique des textes (Almuth Grésillon et Jean‑Louis Lebrave), à la sémantique (Sarah de Vogüé, R. Mahrer), à la poétique (Chloé Laplantine, Sylvie Patron), à l’histoire des idées linguistiques (à partir du concept d’affordance, avec Gabriel Bergounioux). Positionné en décalage de ces contributions, le chapitre d’I. Fenoglio décrypte la pensée de l’auteur en train de se faire, donnant un éclairage original à la première partie de l’ouvrage.

3En avançant plus en détail donc, on s’aperçoit que dans ces différents champs, certes connexes, mais néanmoins suffisamment délimités et stabilisés, des spécialistes parfois les plus prestigieux affichent une filiation théorique avec le travail de Benveniste. On voit alors que la diffusion des thèses de Benveniste n’a pas simplement servi de socle à une réflexion d’ordre général, qui a ensuite été naturalisée comme prérequis des sciences du langage, mais est d’une acuité particulière dans divers domaines, avec pour chacun une focalisation sur tel ou tel aspect des Problèmes.

Un nouveau souffle pour l’analyse des textes

4Dans les quatre premiers chapitres de l’ouvrage, les contributeurs rendent compte du rôle joué par Benveniste dans l’analyse des textes. Sur le plan génétique, A. Grésillon et J.‑L. Lebrave montrent, à partir d’exemples liés aux indices de personnes ou aux temps verbaux, que l’œuvre de Benveniste a « donné de l’audace » (p. 67) à la théorie génétique, en encourageant l’analyse linguistique des traces manuscrites des brouillons. Considéré comme un « catalyseur », Benveniste a permis une démarche formalisée (avec en particulier « l’appareil formel de l’énonciation ») sans tomber dans un logicisme excessif. La diversité des données analysées a également stimulé et encouragé les recherches, de la linguistique historique à la linguistique textuelle par exemple, et selon des approches énonciatives, discursives, pragmatiques, etc. Cet apport dans la constitution des textes se prolonge à propos de la poétique de Benveniste, avec l’étude des manuscrits de Baudelaire par Chl. Laplantine. Elle note que dès les années 50‑60 certains textes de Benveniste sont remarquables parce qu’ils proposent avec originalité une définition linguistique du texte littéraire : pour Benveniste, « ces textes agissent sur la représentation qu’une époque se fait du langage ; un mode de lecture, une manière de se représenter le monde » (p. 78). Benveniste inscrit le langage poétique dans le langage ordinaire, en ne marginalisant pas son étude à un pan de l’analyse linguistique qui ne tiendrait pas compte du fonctionnement langagier dans son ensemble. D’ailleurs, le travail sur la sémiologie de la langue est rendu possible, selon l’auteure, par la recherche sur le langage poétique. Ceci permet à Benveniste de proposer un « dépassement » de la linguistique du signe : Benveniste poursuit un projet saussurien qui n’est pas structuraliste (plus proche des manuscrits et des notes à présent accessibles). C’est par deux voies, celles de l’analyse « intra‑linguistique », et celle des textes et des œuvres, que Benveniste entend dépasser la linguistique du signe : et c’est par l’implication de ces deux recherches que sa pensée sémantique se fonde, puisque « l’unité du sémantique n’est pas un élément […] c’est une activité » (p. 83). Benveniste établit donc non plus une sémantique du signe, mais une sémantique de la phrase, et les analyses de Baudelaire (en particulier Les Correspondances) lui permettent d’étayer sa critique du réalisme, avec la mise en cause, chez le poète, de la description comme relation au monde. Les deux auteurs participent finalement au même projet, celui d’une « libération du sujet, libération d’un monde objectif et conventionnel » (p. 90).

5Si Benveniste permet cette libération du sujet, il permet aussi la libération du récit, en rendant possible une théorie non communicationnelle ou poétique du récit : c’est ce que montre S. Patron, avec la mise en parallèle, notamment, des notions d’énonciation chez Benveniste, et de narration chez Genette, et qui conclut son article en soulignant que

le regain d’intérêt suscité actuellement par les théories non communicationnelles ou poétiques du récit de fiction devrait produire de nouvelles lectures et de nouvelles utilisations de l’opposition entre histoire et discours posée par Benveniste. (p. 118)

6Tout ce mouvement des trois premiers chapitres de l’ouvrage se trouve en quelque sorte concrétisé par l’article de J.‑M. Adam qui aborde le « programme de la “translinguistique des textes, des œuvres” et sa réception » dans les années 1970. La nécessité d’intégrer les deux dimensions de la langue, « la signifiance des signes et la signifiance de l’énonciation » (Benveniste cité par J.‑M. Adam) invite, nous l’avons vu, à considérer la phrase comme unité de la communication humaine, et invite ainsi à une sémantique du discours, car la phrase est l’unité du discours. Les manuscrits de Benveniste montrent que l’analyse « translinguistique des textes, des œuvres » s’oppose à l’analyse « intra‑linguistique » : « prenant ainsi appui sur la linguistique de l’énonciation, la linguistique du discours intègre également une translinguistique des textes et des œuvres » (p. 130). Si l’auteur montre que ce programme de recherche a connu diverses réceptions, chez Meschonnic (poétique), Todorov (théorie du discours), Kristeva (sémanalyse), il éclaire également les développements de la linguistique textuelle qu’il a lui-même développée et qui constitue « un des développements nécessaires de la “translinguistique” des textes seulement programmée par Benveniste » (p. 144), [et s’incarne notamment dans l’analyse textuelle des discours].

Un « réservoir » d’innovations pour l’appréhension du sens

7S’il me semble que les quatre premiers chapitres de l’ouvrage thématisent principalement la question des textes, les chapitres 5 à 8 s’intéressent plus généralement à des problématiques théoriques concernant le sens, en rapport avec l’activité énonciative et langagière. Dans le cadre de l’analyse du discours, V. Guigue note l’importance du passage à la syntagmation1, « principe moteur de la production de la signifiance sémantique » (p. 157). Dans la terminologie de l’analyste du discours, l’auteur retient donc des propositions de Benveniste que « le sens d’une unité langagière est fonction des rapports associatifs‑discursifs qu’elle contracte dans les strates historicisées de l’archive, rapports pouvant être stables, sujets à variation, à seuils, à polarités, à marges, pouvant émerger ou devenir obsolètes » (p. 158). Du point de vue énonciatif, l’article de S. de Vogüé traite de « l’énonciation dans le lexique », à partir du concept d’intégration : pour Benveniste, l’énonciation est intégrée dans la langue, et d’une certaine façon dans les mots. Benveniste s’appuie, lorsqu’il analyse les racines des mots, sur les propriétés linguistiques (essentiellement les conditions d’emploi), et non sur les traductions déjà établies de ces mots : S. de Vogüé s’appuie sur cette vision pour mettre en prolongement des travaux de Benveniste la théorie des formes schématiques, développée par A. Culioli. C’est une théorie qui s’appuie sur la variation, idée fondamentale pour Benveniste, et qui permet de poser qu’entre langue et discours,

l’intégration est à plusieurs tours. La langue intègre les discours individuels des sujets qui s’approprient la langue pour produire leurs phrases : c’est la capacité intégrative des mots. Elle intègre les terminologies : la capacité intégrative cède le pas aux différenciations paradigmatiques, le sens cède le pas à la référence, les sujets parlants cèdent le pas aux corps sociaux. (p. 191)

8Le principe de variation, mis en valeur par S. de Vogüé, est également sollicité par R. Mahrer, qui entrevoit le travail de Benveniste comme menant « vers une linguistique de la parole ». L’auteur décrit les « prémisses théorique d’une pratique descriptive, fondée sur la pensée de la langue de Benveniste, qui constituerait la contribution sémiologique aux disciplines interprétatives » (p. 199). Pour lui, l’analyse des conditions formelles de l’énonciation chez Benveniste explique l’événementialité de chaque parole, en considérant que « les fonctions de la langue comme énonciation, révisées sous l’angle de la parole, apparaissent alors comme des configurations de l’activité mentale de production du sens » (p. 223). Il reste pour le lecteur à opérer un travail d’approfondissement théorique des Problèmes, puisqu’« une linguistique de la parole est possible à partir de Benveniste, mais elle est à construire, elle ne s’y trouve ni théorisée, ni pratiquée » (p. 233). Pour R. Mahrer, cette linguistique de la parole devrait tenir compte de la variabilité des compétences linguistiques, de l’activité d’écoute, en se fondant sur un corpus réflexif (selon lui il n’y a d’observable pour le linguiste que l’intervalle du sens que séparent deux reformulations), pour aborder le langage en s’appuyant sur la continuité des formes linguistiques et des représentations métalinguistiques de l’activité. Enfin, à partir du concept d’affordance, G. Bergounioux nous convie à une « critique de la psychologie cognitive ». Alors que l’affordance postule un lien immédiat entre la perception visuelle et l’usage des objets, Benveniste conteste la conception d’un langage ancré dans le monde où se trouverait son principe, ainsi que l’indépendance de la pensée. Il critique également la conception instrumentale de la langue : la linguistique « impose une critique radicale du concept d’affordance qui, fondé en priorité sur la vision, oblitère la part du symbolique dans l’information en conjoignant immédiatement une appropriation pratique aux formes perçues » (p. 245). Pour Benveniste, la langue est au principe de l’organisation du monde, en tant qu’approprié par le discours d’un agent inséparablement locuteur et auditeur.

Ce qu’est le langage pour l’humain… & le chercheur

9Et c’est finalement dans le sens de cette pensée originale que va l’article conclusif d’I. Fenoglio, qui, à partir des manuscrits de « L’appareil formel de l’énonciation », atteste du travail d’invention et de conception des Problèmes de linguistique générale : dans ses brouillons, on peut mesurer la profondeur de la linguistique de Benveniste, sa dimension anthropologique. À partir de l’étude des manuscrits de Benveniste, I. Fenoglio retrace les habitudes du linguiste au travail, en particulier avec des documents de différentes natures (brouillons, lettres — comme à T. Todorov — de la correspondance de l’auteur, épreuves, etc.). L’auteure examine également l’écriture pensante de l’auteur, qui précise sa pensée au fil de l’écriture, repasse plusieurs fois sur une même pensée, la précise, la corrige, etc., si bien qu’elle qualifie cette attitude de « pensée ruminante ». Finalement, dans cet article, on perçoit qu’« au‑delà de la description du fonctionnement de la langue, il y la découverte, l’étonnement et la compréhension métaphysique de ce qu’est le langage pour l’humain » (p. 302). Difficile de trouver conclusion plus représentative de l’œuvre de Benveniste, qui a certes influencé la recherche en linguistique, mais a aussi (surtout ?) fourni des clés sur la manière de faire de la recherche en linguistique. Relire les Problèmes de linguistique générale, c’est peut‑être s’offrir une source d’inspiration pour saisir la spécificité d’un phénomène dans sa variation et sa complexité, et adopter une attitude d’ouverture et de curiosité face aux données comme aux phénomènes étudiés.