Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2013
Octobre 2013 (volume 14, numéro 7)
titre article
Vincent Capt

Benveniste, à la recherche de la langue de Baudelaire

Émile Benveniste, Baudelaire, présentation et transcription de Chloé Laplantine, Limoges : Lambert-Lucas, 2011, 770 p., EAN 9782359350067.

Si tu n’as fait ta rhétorique
Chez Satan, le rusé doyen,
Jette ! tu n’y comprendrais rien,
Ou tu me croirais hystérique.
Charles Baudelaire, « Épigraphe pour un livre condamné », Les Fleurs du Mal

1Les sciences du langage francophones ont récemment été marquées par la découverte, la publication et les premières explorations de deux manuscrits, très longtemps restés dans l’ombre. Leurs auteurs sont deux maîtres de la linguistique, à savoir Ferdinand de Saussure, fondateur des sciences du langage dites « modernes », et Émile Benveniste, grand comparatiste et théoricien de la notion de discours1. En interrogeant chacun à leur manière ces œuvres que nous appelons les « classiques », ils proposent une nouvelle écoute du texte et, du même coup, remettent en question notre lecture conventionnelle de la discipline.

Un autre Benveniste ?

2Sémir Badir, à la lecture des manuscrits, a évoqué un « autre Saussure2 ». Parallèlement, on peut parler a priori d’un « autre Benveniste » à la découverte de Baudelaire, transcrit et présenté par Chloé Laplantine, et paru en 2011 chez Lambert-Lucas. Non que le décentrement soit identique à celui provoqué par la découverte des papiers du maître genevois. La publication des notes de Benveniste sur la langue poétique3 des Fleurs du Mal invite à saisir pleinement l’action critique qu’exerce le poème ainsi que la « conversion du point de vue » (p. 184-185) qu’implique cette action, ouvrant à une théorie globale de cette langue ou, du moins, au postulat d’un fonctionnement spécifique de celle-ci :

La langue poétique […] a un / autre mode de signification que la langue / ordinaire, et elle doit recevoir un appareil / de définitions distinctes. Elle appellera une / linguistique différente. (p. 640-641, nous soulignons).

3Pour saisir la portée — et la radicalité — du postulat, il est préférable de prendre les choses pas à pas. Précédé d’une utile et synthétique « Présentation » de Chl. Laplantine, posant le cadre de production de ces notes et permettant de saisir d’entrée de jeu la dimension programmatique du travail qui suit, Baudelaire est composé de deux parties très inégales — la première contenant 361 feuillets manuscrits (dont 6 recto verso) conservés à la Bibliothèque nationale de France dans un dossier intitulé « Baudelaire » (lui-même composé de 23 pochettes au volume variable), et la seconde, de trois feuillets seulement, sur le même sujet, provenant quant à elle des archives du Collège de France. C’est conformément à la volonté de Benveniste que la grande majorité de ces écrits a rejoint en 2004, sous forme de don, la collection « Papiers d’orientalistes » du Département des manuscrits de la BnF4.

4Faisant la part belle aux manuscrits, l’ouvrage permet de pénétrer dans l’intimité scientifique, voire dans le laboratoire de Benveniste, connu pour sa discrétion. Il ne faudrait pas aborder ce vaste recueil — fort de 770 pages ! — comme une somme, qui dominerait les faits étudiés, mais plutôt voir en lui une réflexion en acte, une « pensée en travail5 », qui se cherche, tâtonne et parfois perce au jour. En effet, tout porte à croire6 que ces feuillets constituent en effet des écrits préparatoires en vue d’un article intitulé « La langue de Baudelaire » prévu pour un numéro de la revue Langages dirigé par Roland Barthes paru en 1968. Un texte qui n’a pas vu le jour et que Benveniste n’aura pas l’occasion d’approfondir en raison de l’attaque cérébrale qui l’a laissé paralysé et aphasique en décembre 1969, sept ans avant sa mort.

Faire livre ? La dimension éditoriale de Baudelaire

5Le caractère inabouti de l’étude doit faire l’objet d’une réflexion initiale. La première lecture de ces feuillets peut apparaître complexe, en sachant que les notes qui s’y trouvent réunies n’étaient pas destinées à la publication. Les listes, employées dans de nombreux feuillets pour des inventaires ou relevés de fréquence, ne laissent cependant aucune place au doute — les brouillons (biffures, ratures, soulignements, ajouts dans l’interligne) non plus. Et le fait que la grande majorité des feuillets ne dépasse pas une page confirme l’impression. L’ouvrage relève d’abord de l’essai : il déploie un outillage conceptuel parfois inédit ou remodelé (« intenté », « iconicité », « pathème », « eicasme », « symphorie »), souvent épars (« perception », « évocation », « émotion », « sensation », « souvenir », « images créatrices », « images motrices »), tout au moins hésitant, voire plus ou moins synonymique (« visions émotives », « figuration vivante », « représentation imaginaire », « figuration énergisante »). Outre une certaine redondance, le surgissement de plusieurs notions ainsi que leur manque de stabilité à l’échelle du recueil ont de quoi déconcerter. S’il est considéré comme un ouvrage scientifique « traditionnel », le projet peut paraître risqué. Baudelaire interroge l’illusion de la clôture éditoriale et oblige le lecteur à lire non une synthèse, mais un véritable work in progress, explicite dans les commentaires même de Benveniste, dont celui-ci dans le feuillet 105 : « <[j’ai abandonné ce relevé […] ».

6Si le recueil de notes doit être appréhendé comme un travail en cours d’élaboration, certaines lignes de force, perspectives et intuitions aux grandes conséquences pour la théorie du langage sont proposées. C’est en substance ce qu’y avaient lu, avant la publication en volume, Claudine Normand7 et Jean-Pierre Richard, qui mentionne le « caractère personnel, un peu aventureux de ces feuillets8 ». D’autres échos se sont aussi fait entendre, suite à la publication en 2009 d’un volume collectif dirigé par Serge Martin intitulé Émile Benveniste. Pour vivre langage9, articulé autour de quelques notes aujourd’hui réunies dans Baudelaire, et à la parution en 2012 de l’opus 33 de Semen, consacré spécifiquement à cet ouvrage. Les coordinateurs de ce numéro, Jean-Michel Adam et Chl. Laplantine, s’intéressent notamment à la prise en charge énonciative du « je » et précisent judicieusement que les listes alternent avec des feuillets qui, au vu de leur degré de mise en texte, paraissent définitifs. En outre, comme le Baudelaire traite aussi de problèmes d’énonciation, de sémantique, de subjectivité et de linguistique générale, il peut donner l’impression d’une collecte où certains chantiers ne se rejoignent pas nécessairement. Il faut en somme un peu de recul pour en saisir la teneur globale, « le tout d’une pensée du langage non figée dans un domaine disciplinaire10 », dessinant un ensemble certes hétérogène, mais intégré désormais au codex, qui impose par-delà les apparentes dispersions du continu.

7C’est ce « sentiment d’inachèvement, de fragmentation » mentionné par Tzvetan Todorov11 dans sa postface aux Dernières leçons de Benveniste, publiées en 2012 par Jean-Claude Coquet et Irène Fenoglio12, que critique cette dernière dans sa lecture de Baudelaire. Pour la responsable d’équipe à l’ITEM13, l’édition d’un ouvrage doté d’un intitulé et d’un auteur uniques à partir de simples notes manuscrites relève du coup de force. D’entrée, elle signale les « contradictions […] entre les faits archivistiques, irrévocables et vérifiables (même s’ils sont susceptibles d’être modifiés par des découvertes ultérieures), et l’acte éditorial14 », indiquant ensuite qu’il est « très inexact de dire que Benveniste a écrit un Baudelaire ». En somme, le Baudelaire ne fait pas livre. Cette critique, qu’elle étaye ensuite minutieusement, peut paraître excessive. I. Fenoglio a elle-même participé il y a peu de temps à l’édition des notes préparatoires des cours (également conservées à la BnF) donnés par Benveniste au Collège de France : la publication contient le nom de l’auteur des Problèmes de linguistique générale et se trouve également accompagnée d’un titre qui aurait pu être plus explicite encore, soit Dernières Leçons. Collège de France (1968, 1969). On rejoint toutefois I. Fenoglio concernant la proposition d’un sous-titre, qui aurait effectivement pu être ajouté après Baudelaire afin de préciser la nature des documents donnés à lire. Ce qui semble primer pour ces deux récentes publications, c’est la dynamique propre aux recherches respectives. En ce qui concerne Baudelaire, il semble que les malentendus (re)surgiront nécessairement tant que sa dimension exploratoire sera (plus ou moins volontairement) ignorée. Partant, il est judicieux d’évaluer non pas le fait de donner à lire au public des manuscrits de sciences humaines jusque-là inaccessibles (réjouissons-nous !), mais plutôt le choix de telle ou telle modalité éditoriale, orientant en profondeur la cohérence globale et le statut de l’objet donné à lire.

8À condition de prendre en considération le caractère scientifique de l’édition, le « faire livre » des notes réunies dans Baudelaire ne pose pas problème. Si le geste initial de constitution est fort, réunissant des documents épars (certes contenus pour la plupart dans un même dossier), il convient avant tout de saluer le type d’établissement de texte réalisé par Chl. Laplantine, qui a mené a bien cet imposant travail directement à partir des archives manuscrites de la BnF parallèlement à son travail doctoral, paru la même année sous le titre Émile Benveniste, l’inconscient et le poème, aussi chez Lambert-Lucas. Sous la plume de Marc Arabyan et Geneviève Lucas, l’éditeur limougeaud accompagne d’un bref « Avertissement » les mots introductifs de Chl. Laplantine concernant les conventions de transcription. Signalons ici les deux opérations principales : le « / » marque les sauts de ligne, tandis que le « < » suivi du « > » encadrent les termes ajoutés. Le tout aboutit à une transcription linéaire plus légère que celle, plutôt technique, pour laquelle la chercheuse avait opté dans les annexes de sa thèse. L’appareil critique est minimal et les transcriptions ne contiennent que de très rares notes de bas de page sur la génétique de l’écriture. Seuls figurent en haut de page la mention du format du papier, le type d’encre utilisée ainsi que la cotation des pochettes, suivie de celle fort pratique également des feuillets.

9L’état du texte présenté dans Baudelaire assure cependant une très bonne saisie des opérations d’établissement, une excellente lisibilité et la possibilité de comparer directement la transcription réalisée (pages de gauche) avec le manuscrit (reproduit, pages de droite). Tel qu’indiqué, Chl. Laplantine s’est rendue sur place pour transcrire patiemment et consciencieusement chaque feuillet : il faut saluer ici l’exhaustivité, la fidélité et la rigueur de la démarche.

10Sachant que les ouvrages volumineux ne se vendent (presque) plus, il faut saluer en outre l’audace des éditeurs qui, après avoir publié en 2010 une version bilingue de plus de 600 pages de Marxisme et philosophie du langage, désormais attribué exclusivement à Valentin N. Volochinov, n’en sont pas à leur coup d’essai. Le risque est minimisé par la cohérence du projet éditorial : Baudelaire est d’abord donné à connaître à la communauté scientifique. L’ouvrage reste cependant plus lisible que les Dernières leçons, difficilement accessibles sans connaissances préalables assez fines de l’œuvre de Benveniste, mais ayant bénéficié d’un écho publique certain15. Le travail donné à découvrir par Chl. Laplantine éclaire en retour sa connaissance intime des archives conservées à la BnF. Il n’est guère étonnant que l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres lui ait décerné le Prix Émile Benveniste 2009. L’ouvrage la consacre comme spécialiste incontournable de l’œuvre du savant, en particulier de la poétique qu’il a développée en fin de vie et de ses ouvertures sur l’anthropologie.

11Avec le recul, il apparaît toutefois très étonnant que ces notes soient restées si longtemps « endormies », suivant l’expression d’I. Fenoglio et J.-Cl. Coquet16 (près de trente ans avant leur transfert en 2004 à la BnF). Une explication concernant la conservation de ces papiers par Georges Redard (1922-2005)17 et la longue négligence de ceux-ci par la critique aurait été la bienvenue, quoique Chl. Laplantine précise que c’est suite à sa propre demande que les manuscrits ont été transférés et qu’Émilie Brunet a pu donner plus tard quelques informations à ce sujet18.

Ce que fait le poème au langage

12Via l’étude de la langue de Baudelaire, il s’agissait pour Benveniste de faire de l’art ou de la littérature une question de théorie du langage, une théorie qui modifie les pratiques de lecture et qui peut résonner comme le prolongement de ses derniers articles, en particulier le programmatique « Sémiologie de la langue », paru en 1969.

13Voyons concrètement les méthodes d’analyse qu’emploie le chercheur. Le plus souvent, il opère des classifications, relatives à une même gamme de phénomènes linguistiques ou stylistiques. Dans certains feuillets, il regroupe sous forme d’items par exemple des « verbes transitifs », des « parallélisme[s] strophique[s] des voyelles », certains « termes prégnants » ou des « métaphores de l’eau », qui alternent avec des feuillets davantage rédigés. À l’échelle globale de l’ouvrage, on remarque en somme deux types de notes : d’une part, des listes, et d’autre part, des séquences d’essai théorique. Cette remarque est importante : Benveniste retient des phénomènes visibles au regard linguistique ou stylistique, mais pense leur efficience pour la théorie du langage dans les termes d’une poétique. Alors que Benveniste conjoint habituellement analyses et réflexions, l’élaboration théorique serait donc séparée ici des observations effectuées. Le linguiste semble le reconnaître, lorsqu’il résume ainsi sa propre démarche dans un des derniers feuillets (n° 354) : « Ce qu’on a fait jusqu’ici / c’est l’analyse descriptive / du poème. Ce que je tente de / découvrir est le mode / de fonctionnement de la / langue poétique ».

14L’apparente disjonction entre relevé linguistique/stylistique et pensée poétique a été notée par Gérard Dessons, pour qui la bipartition explique justement l’inachèvement du projet, « adoptant à la fois le point de vue du style, avec ses procédures d’analyse qui empruntent à la grammaire, à la rhétorique et à la linguistique et celui du poème », alors que « ces deux points de vue sont, de fait, théoriquement et méthodologiquement incompatibles »19. Cette « incompatibilité » mérite un commentaire détaillé. Dans ses relevés, dont les intitulés mettent l’accent sur la technicité de l’analyse, Benveniste opte en effet pour une méthode quantitative, censée garantir la « valeur » stylistique, en décalage avec la poétique qu’il développe par ailleurs : en effet, les procédés relevés ne disent rien de l’historicité et de l’agir spécifiques du poème. La critique concerne ainsi une saisie instrumentale du discours. Le reproche peut ainsi être formulé : Benveniste penserait le discours poétique, mais l’étudierait dans et par des catégories relevant de la langue, alors qu’il s’agirait de penser et d’analyser conjointement le discours avec les appareils du discours — d’un discours, toujours.

15Dans l’entretien accordé à Guy Dumur le 20 novembre 1968 et paru une première fois la même année dans Le Nouvel Observateur, Benveniste se montrait déjà conscient de l’obstacle, voire de l’impasse : « il y a des tentatives intéressantes […] qui montrent la difficulté de sortir des catégories utilisées pour l’analyse du langage ordinaire »20. Il précise dans le feuillet 80 de Baudelaire cette idée : « La principale difficulté — une très grande difficulté — / de l’étude <linguistique> de la langue poétique vient de ce qu’on n’a guère / pris conscience de la spécificité des catégories de cette forme / de langage ». Dans ces notes manuscrites, l’auteur serait précisément tiraillé entre les deux univers conceptuels qu’il a lui-même élaborés dans « Sémiologie de la langue », à savoir les ordres signifiants du sémiotique et du sémantique. Paradoxe ou contradiction ? G. Dessons semble opter pour cette dernière. Selon lui, le « point de vue esthético-sémiotique freine la dynamique de la recherche21 ». Mais on peut lui préférer le premier ou, du moins, poursuivre l’interrogation. Si la position investie par Benveniste paraît intenable et relève du double bind — « rester dans le cadre d’une scientificité linguistique et, en même temps, […] chercher à en sortir22 » —, l’indépendance du sémantique relativement au sémiotique mérite d’être réexaminée.

16Abordons-le sous forme de problème et énonçons-le par des interrogations : chacune des signifiances est-elle nécessairement exclusive ? La fameuse « double signifiance » du langage peut-elle au contraire être conjointe ou, d’une façon ou d’une autre, liée ? Dans le recueil Baudelaire, les réponses sont pour le moins peu assurées. G. Dessons s’arrête à juste titre sur le feuillet 311 : « C’est une des conditions essentielles de la poétique : que le mot ne signifie pas seulement mais qu’il évoque ». Il le commente ainsi :

Il faut remarquer que la valeur de l’adverbe « seulement » dont la rature montre l’hésitation entre la conception d’une double signifiance du mot (signifier et évoquer) et celle d’une signifiance unique (évoquer) qui semble être ce vers quoi tend la pensée de Benveniste : en poétique, le mot ne signifie pas (ou ne signifie plus), il évoque23.

17On retient la modalisation (« sembler »). Prudence. Il s’agit de savoir si l’« évocation [peut] fonctionne[r] indépendamment du modèle du signe et de la rationalité logique qui lui est attaché24 » ? Autrement formulé : le fait de passer par-dessus l’acception ordinaire des mots implique-t-il de s’en débarrasser complètement pour autant ? Le dépassement requiert-il nécessairement l’abandon ? Quand Benveniste indique dans le feuillet 355 que « Dans la langue de sentiment / ce n’est plus le signe qui est l’unité admise », tout porte à le croire. Quand en revanche il écrit dans le feuillet 279 que la sonorité du mot « nuit », sa valeur évocatrice somme toute, est « associée à son sens » (nous soulignons), cela n’appelle-t-il pas au contraire le maintien simultané du sens conventionnel attaché au signifié « nuit » ? N’est-ce pas ce que le linguiste indique aussi dans le feuillet 55 : « NUIT pris comme pathème / iconie sera distinct de nuit comme / signe, bien que le poète l’emploie aussi comme / telle » ?

18Dans ce dernier cas, le principe de la double signifiance ne semble pas impliquer de dissociation stricte entre les deux ordres sémantiques de la langue : si, du point de vue théorique, « un hiatus les sépare », comme l’a indiqué Benveniste25, il faut s’interroger aussi sur leur fonctionnement à l’emploi et leur capacité à s’inclure réciproquement. Comme l’indique G. Dessons encore, « l’erreur serait de placer l’unité “signe” et la nouvelle unité (poétique) en vis-à-vis26 ». Plus radicalement : « la spécificité des unités poétiques n’est pas une réalité positive, mais une valeur relative27 ». Elles n’auraient donc pas à s’opposer aux unités linguistiques conventionnelles pour valoir. Dans ce cas, n’est-il pas envisageable pour le sémantique de faire valoir le schéma du signe (et en particulier le pôle du signifié) en relation avec autre que lui28? Dans plusieurs notes, Benveniste développe cette idée, notamment le feuillet 53 : « Au delà de la “signification”, qui demeure (aucun terme n’est chez Baudelaire, détourné de son “sens” habituel), il y a la capacité / ou puissance de “représenter” et d’“évoquer” » ; ou le feuillet 57 : « Le signe poétique est bien, matériellement, identique / au signe linguistique. Mais la décomposition du signe en / signifiant — signifié ne suffit pas : il faut y ajouter / une dimension nouvelle, celle de l’évocation ». La critique par le sémantique du discontinu caractéristique du sémiotique trouverait là un moyen d’asseoir son propre continu et de débarrasser la réflexion d’une quelconque rupture entre moments d’analyse et moments d’essai. Par l’ouverture, certes souvent hésitante, du sémiotique à une altérité qui fasse valoir le langage comme sémantique, comme discours, Benveniste semble ouvrir les voies d’une double signifiance articulée. Il fait voir alors l’activité du poème, où la critique du réalisme linguistique n’implique pas (nécessairement, en tous les cas) l’abandon complet du signe.

19L’idée à retenir serait la suivante : les unités conventionnelles, comme telles, ne suffisent pas pour signifier dans la langue poétique, mais ne sont pas évacuées pour autant. Les signes resteraient les mêmes, mais ne signifieraient plus comme tels. Ici, Benveniste semble concevoir un devenir autre du linguistique : « Le problème de la poésie, c’est de / faire passer les mots, de l’état conceptuel de signes, à l’état / actuel d’icones » (feuillet 327, nous soulignons). L’étude du discours poétique permettrait de prendre la mesure de la convertibilité sémantique du signe linguistique. La démarche poétique tracerait ainsi depuis le signe ce qui le déborde et ouvrirait à une altérité, qui ne lui est pas extérieure pour autant. Il s’agirait d’aller vers un sens nouveau, d’inventer par le discours une valeur. Il s’agirait d’atteindre le présent d’un langage, de radicaliser la logique de l’énonciation en investissant le lieu propre d’une historicité. Notons les conditionnels : chaque fois, un potentiel.

Poétique de Baudelaire : vers une anthropologie du langage

20Le poème donne au langage son unité de temps et de lieu pour valoir comme discours. Deux principes caractérisent ses modalités de signifier. i) Le poème radicalise la logique de l’énonciation et fait du discours une intersubjectivité spécifique, relative à un problème de réception : « Il n’y a pas de message, mais seulement un éveil, une / réceptivité » lit-on dans le feuillet 54, et « l’auditeur / qui n’est pas / un interlocuteur (il n’attend pas de réponse de lui) », indique Benveniste dans le feuillet 107, ajoutant dans le feuillet 111 qu’il s’agit de « mettre / le lecteur dans l’état le même état / d’interrogation et d’attente ». En retour, le poème interroge la posture et le savoir du linguiste : avec un appareil formel de la réception à inventer toujours, le poème tend vers un inconnu et implique de faire tenir ensemble une linguistique et une poétique du discours29. Du point de vue de l’échange, l’activité du poème consiste donc à subjectiver son lecteur — un lecteur qui s’invente par la transformation même de son point de vue. Son activité d’appropriation des formes langagières permet le partage chaque fois historicisé de catégories nouvelles et de valeurs inventées. Il y a ainsi « rotation » de la deixis : l’aujourd’hui du poème devient celui du lecteur, et chacun rejoint ce présent toujours renouvelé. ii) Le poème maintient la référence, mais la situe au sein du schéma du signe. Dans le feuillet 2, Benveniste affirme : « En poésie le référent est à l’intérieur de / l’expression qui les énonce ; c’est pourquoi le langage / poétique renvoie à lui-même ». Le référent — le langage même — est ainsi implicite.

21Benveniste élargit dans le feuillet 54 la perspective. Selon lui, « La poésie est une langue intérieure à la langue. <?? Plutôt / langue distincte> Elle est dans la langue ordinaire ». Cette langue investit à partir des signes des modalités spécifiques de signifier, de préférence l’ambivalence, la suggestion, la comparaison ou la correspondance, qui permettent d’évoquer (plutôt ou en plus de signifier). Chacun de ces modes opère des regroupements spécifiques, forge une syntagmatique propre, que Benveniste nomme dans le feuillet 314 « poématique ». Le linguiste a dans le feuillet 185 ce mot concernant Baudelaire : « ce qui le caractérise est l’immersion totale dans la / représentation imaginaire ». Ce qui importait au poète était de rendre compte par le langage d’une vision intérieure : le poème correspond alors à une langue qui tente de traduire la plus intime perception ; il est le lieu linguistique où peut s’inventer face à soi et autrui un sujet.

22Partant, Benveniste insiste sur les images créées dans Les Fleurs du Mal. Il mentionne par exemple le feuillet 15 et ses « images de la lumière qui joue sur ces matières précieuses », ou bien le feuillet suivant sur l’« image de l’abîme (profond, béant) gouffre ». Dans tous les cas, « Le / langage du poète sera donc, à tous points de vue, un / langage iconique » (feuillet 4). Il s’agit d’imager, non le réel, externe, mais une vérité, intime, inaccessible sans partage langagier. À nouveau, ce fonctionnement globalement figuratif ou représentatif « ne rompt pas avec le système général / de la langue » : « le principe iconique se surajoute au principe signi-/fique » (nous soulignons), et il ne s’agit pas pour Baudelaire de « substituer le / langage iconique au langage signifique » (feuillet 5). Avec l’iconie, on retrouve soit le rapport de remplacement d’un ordre sémantique par un autre, soit celui de leur possible combinaison : « Voilà le nœud du / problème : la relation du / représenté au signifié » (feuillet 19).

23Benveniste avance dans sa réflexion quand il indique dès le feuillet 4 que « l’image est le truchement / nécessaire de l’émotion » ou, dans le feuillet 55, que « les mots / iconisent l’émotion ». Il assimile alors le langage poétique à un langage affectif : comme il l’indique dans le feuillet 2, le poète tente de projeter, de « reproduire / l’émotion » : son langage « veut nous faire éprouver son /expérience <émotionnelle> », précise encore le savant dans le feuillet 13. Image et sentiment sont ainsi liés ; voir et sentir vont de pair, et valent dans un continu. La spécificité du poème consiste à déloger ou à neutraliser la part notionnelle des mots, si bien que ceux-ci « sont choisis et assemblés non en vertu non / d’une idée à énoncer, mais <d’abord> d’une émotion à rendre / sensible » (feuillet 19). Le langage poétique acquiert une signifiance propre qui, suivant le feuillet 341, s’effectue dans et par la « transmutation de / l’idée exprimée en expérience / vécue ». Il y a bien modification et dépassement des mécanismes conventionnels de la signification. Avec l’agir du poème, ce ne sont pas les mots mais « les émotions qui se conver-/tissent en significations » (feuillet 200). Même la pensée ne transite plus par les mots : « Ce n’est donc plus une pensée qui se convertit en signes ; / mais <au contraire> des mots qui efficient un (comment dire ? quel / terme inventer pour désigner le “sens” <qui n’en n’est pas un> qui est / produit par le choix et l’union des mots) “sens poétique” », lit-on dans le feuillet 306. Une sémantique dotée des appareils du discours est finalement en jeu30.

24Cette sémantique met l’accent sur l’expérience, pour mieux traduire « une impression des sens » (feuillet 189). Outre l’étude des temps verbaux et les très belles lignes sur l’imparfait et la surrection du passé, Benveniste élabore en effet une anthropologie du langage31, où les sens physiologiques de l’humain sont au cœur de la signifiance langagière. Dès le feuillet 4, il indique : « Toute la poésie lyrique procède du corps du poète. / Ce sont ses impressions musculaires, tactiles, olfactives / qui constituent le noyau et le centre le noyau / vivant de sa poésie ». La nomenclature formée par le linguiste emprunte au vocabulaire de la vie. Et les sens humains participent de la signifiance du langage : sons, odeur, images sont des instances du discours pour ce qui concerne sa capacité à valoir. Dans la langue de Baudelaire, « les parfums les couleurs et les Sons se répondent » (feuillet 26) : « parfums ~ couleurs ~ sons ; procédant généralement / à partir des parfums, ceux-ci évoquant les / visions et les sons » sont, suivant le feuillet 131, les modalités anthropologique de la signifiance poétique de la langue.

25Vie et langage sont consubstantiels chez Benveniste. Si l’homme est dans la langue suivant le titre d’une partie du deuxième tome des Problèmes de linguistique générale32, c’est que son expérience sensible prend sens précisément par le mode linguistique. Les sens humains sont alors conditions de connaissance : ici, ils innervent le langage, assurant un rapport sensé de l’homme au monde enrichi par le poème d’un rapport à soi. Dans cet ordre, il n’y a pas d’idée isolée ou de signifié préexistant, et la connaissance humaine provient d’une expérience qui se vit à l’intérieur du langage.

26L’on pourrait faire le reproche à Benveniste d’un subjectivisme exacerbé, aux teintes impressionnistes sinon « néo-sensualistes ». La très forte mise en avant de la dimension empirique de la signifiance, en vogue avec la phénoménologie, est un trait d’époque en même temps qu’une caractéristique de la pensée benvenistienne (que l’on pense par exemple à la notion souvent employée dans Baudelaire d’« intenté », qui prolonge la phénoménologie d’Husserl). Cette saisie phénoménologique du langage peut avoir le défaut de superposer sens linguistique et motivation psychologique. L’irréductibilité de l’expérience émotionnelle ne doit pas confondre le sujet du poème et celui de l’expression, théoriquement situé en dehors du langage. Benveniste semble ne pas toujours distinguer les régimes de la subjectivité : l’entité subjective dont il traite peut rester identique à elle-même, qu’elle parle ou non. En revanche, sa proposition d’intégration des émotions comme mode de signifier mérite réflexion : elle est un des biais qui permet de rénover la théorie de la signifiance en plaçant en son cœur l’humain.

27Hormis la superposition communication/énonciation et le recoupement de l’opposition traditionnelle entre langage ordinaire et langage poétique, l’ouvrage Baudelaire de Benveniste constitue une formidable avancée critique. Son efficace sur la théorie du langage est inégalée. Comme l’indique Chl. Laplantine, « C’est une linguistique critique dans son époque, et toujours, par rapport à ce qui se dit et s’écrit en linguistique et au-delà dans les sciences de l’homme, une pensée vigilante qui permet de se situer intellectuellement33 ». En décalage avec le structuralisme des années 60-70, la pensée développée par Benveniste peu avant son attaque cérébrale résonne par son audace et sa modernité. Il ne reste pas moins intriguant qu’il ait fallu quarante ans pour que nous l’entendions. Et il ne faut pas confondre aujourd’hui la démarche critique de ces travaux avec une quelconque adversité. Dans Baudelaire, Benveniste n’évolue pas « contre la doxa » de son époque, comme pourrait le faire croire un titre d’article de Jérôme Roger34. S’il faut souligner l’originalité dont a pu se doter alors la démarche de Benveniste, il faut insister aujourd’hui sur le fait qu’elle s’avère moins une opposition qu’un engagement résolument critique.


***

28Au final, l’« autre Benveniste » que nous mentionnions en introduction n’en est pas vraiment un : Chloé Laplantine n’omet d’ailleurs pas de préciser que des « indices » de la « linguistique différente » que Benveniste développe dans Baudelaire étaient déjà perceptibles dans d’autres de ses écrits, dès le milieu des années 196035. Sa manière ne change pas non plus, évoluant toujours par succession de problèmes. Le seul regret qui pourrait surgir à la lecture de ces notes est qu’elles ne font pas nécessairement découvrir un « autre Baudelaire » : sachant que les feuillets les plus achevés sont pour la plupart composés d’essais sur la théorie du langage poétique et que ceux limités à des listes abordent quant à eux le texte baudelairien, les spécialistes et amateurs de l’auteur des Fleurs du Mal pourraient sortir légèrement frustrés de leur lecture, même si de certaines remarques localisées jaillissent parfois des intuitions remarquables sur le poème baudelairien, notamment en ce qui concerne la poétique de la vue en plongée, celle de l’invocation ou celle du souvenir. Enfin, il semble étonnant de voir que deux ans après sa publication, la résonnance de Baudelaire se soit (peut‑être en raison de son type d’édition ?) globalement restreinte aux spécialistes de l’art et de la littérature sensibles à la question du langage ainsi qu’à quelques linguistes et poéticiens, alors que les questionnements que soulève le recueil concernent les sciences humaines dans leur globalité. La mode est ailleurs. Modernité de Benveniste, le démodeur, qui a su voir les conventions scientifiques de son époque, pour mieux en inventer la critique.