Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2013
Octobre 2013 (volume 14, numéro 7)
titre article
Catherine Depretto

De la « langue poétique » à la « parole dialogale » : retour sur Lev Jakubinskij (1892‑1945)

Lev Jakubinskij, une linguistique de la parole (URSS, années 1920‑1930), édition et traduction d’Irina Ivanova, en collaboration avec Patrick Sériot, Limoges : Lambert‑Lucas, coll. « Bilingues en sciences humaines », 2012, 330 p., EAN 9782359350388.

Une figure oubliée de la linguistique soviétique

1Depuis de nombreuses années, la redécouverte systématique des linguistes russes du xxe siècle a été entreprise par Patrick Sériot et son équipe à l’université de Lausanne1. Son but : faire connaître auprès d’un public non russophone, mais pas uniquement, tant ces textes sont difficiles d’accès, les théories linguistiques du xxe siècle en terrain russe et plus généralement l’apport des Russes à la science du langage. Même en Russie, cette histoire riche, mais mouvementée, marquée par le chronos soviétique, est loin d’avoir été parfaitement reconstituée. Si certains noms sont désormais connus, d’autres demandent encore à être sortis de l’ombre, tel Lev Jakubinskij (1892‑1945). Irina Ivanova qui s’est consacrée depuis 1999 à populariser son héritage nous offre avec cet ouvrage le bilan de longues années de recherches (elle a été secondée par P. Sériot pour les traductions). Le livre fait partie d’une collection des éditions Lambert‑Lucas qui propose, dans leur intégralité, des textes étrangers significatifs pour les sciences humaines dans la langue d’origine et en traduction française, avec préface, annotations et commentaires (cf. précédemment la nouvelle traduction de Valentin Vološinov, Marxisme et philosophie du langage, proposée par P. Sériot et Irina Tylkowski, parue en 2010).

2Pour ceux qu’intéresse l’histoire du formalisme russe, Jakubinskij n’est pas un inconnu. Formé dans l’université russe d’avant 1914, à Saint‑Pétersbourg, élève du linguiste russe d’origine polonaise Jan Baudouin de Courtenay (1845‑1929), il a fait partie, aux côtés de Šklovskij, du noyau initial de l’Opojaz : on lui doit, en particulier, les articles concernant la distinction établie par le groupe entre « langue poétique » et « langue pratique »2. Ces débuts prometteurs se poursuivent avec un article de 1923, « De la parole dialogale », dont le sujet a pu apparaître comme précurseur par rapport aux travaux de Mixail Baxtin (1895‑1975) et de Valentin Vološinov (1895‑1936). Mais là s’arrête à peu de chose près son inventivité conceptuelle : le linguiste ne produit rien par la suite qui puisse rivaliser avec ces premières intuitions (cf. bibliographie, p. 285‑289). Parus dans des revues de large diffusion, ses articles relèvent le plus souvent de questions concrètes de politique linguistique, même s’il aborde des sujets plus généraux, permettant de le considérer comme un des initiateurs en U.R.S.S. de la sociolinguistique. C’est que Jakubinskij a aussi fait le choix par son enseignement et ses charges administratives de participer à l’édification culturelle du nouveau régime. On le trouve bientôt à des postes clés de plusieurs institutions et organismes scientifiques de Leningrad3 et il ne tarde pas à rallier la « nouvelle théorie du langage » de Nikolaj Marr (1864‑1934)4. Cet enseignement qui rejette, entre autres, l’idée de familles de langue et la thèse de l’indo‑européen commun pour y opposer un développement stadial identique de toutes les langues, lié aux conditions économiques et sociales, va s’imposer comme dogme linguistique marxiste, empêchant tout autre courant scientifique et servant de prétexte à l’élimination de nombreux savants5. Au milieu des années 1930, Jakubinskij revient à des sujets plus classiques, comme l’histoire de la langue russe ancienne6 ; il meurt en 1945, épuisé par les séquelles du siège de Leningrad (1941‑1944). La condamnation du marrisme par Staline en 1950 le fait tomber dans un oubli presque total et, depuis le Dégel, ce n’est que très progressivement que son nom retrouve un peu d’audience7. Voilà, brièvement résumée, une biographie qui est loin d’avoir été reconstituée dans son intégralité et dont certains aspects mériteraient d’être approfondis, à commencer par le rôle exact du savant dans les institutions scientifiques dont il s’occupait, son degré d’adhésion au marrisme8 ; les années du siège de Leningrad ne sont absolument pas documentées. Quant à sa bibliographie, un travail systématique de dépouillement des périodiques ferait sans doute apparaître de nouvelles entrées.

Linguistique & chronos soviétique

3La préface bien documentée d’I. Ivanova (p. 13‑37) donne un bon aperçu de la carrière de Jakubinskij et de ses engouements successifs. Cependant, malgré la consultation de documents d’archives, elle apporte peu d’éléments inédits par rapport aux publications en russe qui, pour l’essentiel, reprennent souvent les mêmes informations. Elle tend surtout à arrondir les angles les plus abrupts de la trajectoire du savant9, ce qui peut se comprendre puisqu’il s’agit de « réhabiliter » une figure oubliée, mais se justifie moins à partir du moment où l’ouvrage ne se limite pas à montrer les traits les plus originaux de sa pensée, mais présente également « quelques‑uns des débats de la communauté scientifique russe des années vingt et trente » (p. 14). Or, les « discussions » en sciences humaines qui se déroulent en U.R.S.S. à partir de la fin des années 1920 et jusqu’à la mort de Staline en 1953 (cf. p. 219) n’ont de « débats » que le nom ; des désaccords mineurs passés et présents sont montés en épingle, assimilés à des déviations politiques et servent à justifier des sanctions administratives ou la répression. Aussi les deux autres textes de Jakubinskij, traduits dans ce volume, ne sauraient être mis sur le même plan10 que « De la parole dialogale », écrit dans un tout autre contexte. Quoi que dise I. Ivanova, il est difficile d’établir des liens conceptuels entre ces trois écrits. Certes, il n’est pas question d’ignorer les courants qui parcourent la linguistique soviétique, ni de refuser toute sincérité de la part des linguistes « marxistes ». Cependant, au début des années trente, Jakubinskij n’intervient pas à titre individuel, mais comme représentant d’un groupe bien précis, celui des partisans de Marr qui poursuivent leur ascension. Quant au caractère « marxiste » de ses arguments comme du marrisme en général, il aurait bien besoin d’être soumis à examen. On pourra donc regretter que le lecteur francophone n’ait que l’article strictement conjoncturel de Jakubinskij11, « F. de Saussure sur l’impossibilité d’une politique linguistique » (1931), pour se faire une idée de la réception de Saussure en Russie alors que les idées du Cours ont fortement inspiré les linguistes de Russie dans les années 1920 (Sergej Bernštejn, Aleksandr Romm, Grigorij Vinokur, Viktor Vinogradov…12). I. Ivanova, qui connait bien le sujet13, donne quelques indications, il est vrai, dans la présentation de l’article, mais celles‑ci restent trop succinctes. Quant à Georgij Danilov (1896‑1937), un africaniste se réclamant lui aussi du marxisme, on peine à comprendre pourquoi il se trouve rejeté dos à dos avec la science bourgeoise, si ce n’est parce qu’il faut liquider son groupe « Jazykofront », opposé à Marr et étiqueté comme « sociologiste vulgaire14 ». Pour donner plus de conviction à son propos, Jakubinskij n’hésite pas à renier ses propres positions, caractéristiques de sa période « formaliste » (approche fonctionnelle). Tout polémiques qu’ils soient, ces deux articles montrent une culture linguistique indéniable (à commencer par la traduction de larges extraits du Cours, la première édition en russe sortant en 1933), qui peut faire le lien avec « De la parole dialogale », une de ses contributions les plus intéressantes, quoique là encore il faille se garder d’en surestimer la portée.

L’intérêt de « La parole dialogale »

4Depuis plusieurs années, en effet, l’attention a été attirée par ce texte de Jakubinskij, partiellement traduit par Sylvie Archaimbault en 200015 et qui est ici l’objet d’une édition bilingue intégrale russe‑français, présentée et annotée (p. 39‑172). Il s’agit d’un article assez long, publié en 1923 à Leningrad dans le recueil collectif, Russkaja reč [La langue russe].

5Le texte de Jakubinskij n’est pas à proprement parler un écrit théorique, parfaitement structuré. Il a bien des aspects d’un discours parlé, d’un cours. Les idées exposées sont illustrées par des exemples, tirés de situations de la vie quotidienne ou empruntés à la littérature russe (Dostoevskij, Tolstoj) et française (Maupassant) plutôt que démontrées par un raisonnement scientifique. Jakubinskij part de l’affirmation de la diversité fonctionnelle du langage et du retard de la linguistique à prendre en compte ce phénomène. Au nombre des aspects de cette diversité qui demandent à être étudiés figure en priorité le dialogue, oral ou écrit, médiatisé ou non. Le linguiste s’en tient essentiellement à une description des différentes formes du dialogue, à la mise en évidence des traits qui le distinguent du monologue (forme plus naturelle), des particularités de la communication langagière à l’œuvre dans les situations de dialogue (rôle de l’aperception), des éléments non linguistiques qui entrent en jeu lors d’un dialogue, mimique, gestes, pantomime, intonation, diction… Le tout est étayé par des exemples, d’origine variée et par des références à des sources diverses, Aristote, Herbart, Humboldt, Wundt, Potebnja16.

6L’intérêt pour « De la parole dialogale » est venu en partie des liens qu’on a voulu établir, le plus souvent de manière purement déclarative, avec le « dialogisme » de Baxtin et Vološinov. La question étant trop importante pour qu’il soit possible d’en débattre dans le cadre d’un compte rendu, on se bornera à donner quelques éléments, sans prétendre trancher la question de manière définitive. Ce qui est pratiquement établi, c’est la priorité terminologique de Jakubinskij dans l’emploi du mot « vyskazyvanie » (énoncé17) utilisé par Baxtin dès 1924, dans l’article, « Problème du contenu, du matériau et de la forme dans l’œuvre littéraire»18. On trouve également un renvoi à « De la parole dialogale » dans Le Marxisme et la philosophie du langage (1929) de Vološinov, avec l’indication qu’il s’agit de la seule étude de cette question d’un point de vue linguistique. Enfin, dans des notes des années 1950, relatives au travail sur « les genres du discours » figure une sorte de mise en fiche de cet article par Baxtin19. À ces connexions bakhtiniennes s’ajoutent des échos certains dans l’ouvrage du psychologue russe Lev Vygotskij (1896‑1934), Pensée et langage (Myšlenie i reč,1934) qui renvoie à l’article de Jakubinskij et reprend ses exemples (p. 294‑296, 299 en particulier20). Cet article a donc été remarqué et lu dans les années 1920 et plus tard ; il a sans doute pu stimuler un certain nombre de recherches. Cependant, il s’en tient essentiellement à la mise en évidence des aspects compositionnels du dialogue et affirme la nécessité d’engager une étude proprement linguistique du phénomène. Voilà pourquoi il me semble difficile d’établir un lien autre que terminologique avec Baxtin pour qui le dialogue est, certes, une forme de la communication verbale, mais a également une dimension philosophique, personnaliste.

7Pour ma part, « De la parole dialogale » me semble plutôt dans la continuité des contributions de poétique linguistique de Jakubinskij (1916‑1919), caractérisées par l’intérêt porté aux aspects fonctionnels du langage (pratique = communication ; poétique = expression) ; l’article y fait d’ailleurs référence et montre comment l’opposition initiale « langue poétique/langue pratique » a commencé à être précisée par les formalistes eux‑mêmes. Les considérations sur le rôle des clichés et des procédés automatiques dans le dialogue font surtout penser aux développements de Šklovskij sur l’alternance automatisation/désautomatisation comme moteur de l’évolution de l’art. Le dialogue se distingue par ses fonctions ; la langue y est utilisée de manière bien particulière ; elle a un caractère plus automatisé et met en jeu des éléments de communication non linguistiques (certaines réflexions peuvent faire penser au schéma des six fonctions de base de la communication de Roman Jakobson, exposé dans « Linguistique et poétique »21). L’article reste très marqué par la psycholinguistique, par des notions telles que l’aperception et le rôle des « masses aperceptives » (Herbart) qui jouent un rôle central dans la communication verbale et auxquelles Jakubinskij ajoute une dimension sociale. Cependant, sans vouloir minimiser les mérites de cet article, il est important de rappeler combien à l’époque en Russie l’intérêt pour l’étude de la langue orale, aussi bien en linguistique qu’en poétique (influence de l’Ohrenphilologie allemande), était vif, ce que souligne I. Ivanova dans sa présentation22. Elle mentionne, en particulier, la fondation de cette institution originale à laquelle a collaboré Jakubinskij dès sa création en 1919, « l’Institut du mot vivant » (Institut živogo slova), destiné, entre autres, à former des acteurs. Aussi le texte de Jakubinskij aurait‑il sans doute gagné à être mieux mis en relation avec d’autres contributions sur des sujets proches et en particulier avec les travaux de Sergej Bernštejn (1892‑1970) et surtout de Viktor Vinogradov (1894/95‑1969), le grand « interlocuteur caché » de Baxtin dans la question du dialogue. Ces deux auteurs travaillent au même moment que Jakubinskij à Leningrad, dans les mêmes institutions, et gravitent l’un et l’autre dans l’orbite du formalisme pétersbourgeois. Un texte central de Vinogradov, « La construction de la théorie de la langue poétique » (« K postroeniju teorii poetičeskogo jazyka23 ») est dédié à Jakubinskij.


***

8En conclusion, on ne peut que saluer la parution d’un ouvrage bien documenté qui permet d’élargir la connaissance de la linguistique soviétique en la personne d’un de ses représentants oubliés. Il nous fait découvrir dans son intégralité un texte qui a certainement suscité de l’écho auprès de ses contemporains et qui garde de l’intérêt encore aujourd’hui. On regrettera toutefois que ces sujets importants ne soient pas toujours traités avec suffisamment de rigueur aussi bien au niveau de la documentation que de la méthode. Des auteurs ayant publié sur Jakubinskij, comme Marie‑Cécile Bertau ou Katharina Meng sont absents de la bibliographie, des chercheurs français comme Georges Nivat sont mentionnés pour la traduction russe de textes originaux en français (l’article « symbolisme » de l’Histoire de la littérature russe). Quant à la traduction, si elle se caractérise par un souci d’exactitude et de fluidité, elle n’est pas parfaitement homogène (« reč » est, par exemple, traduit de deux façons différentes dans le titre Russkaja reč’, respectivement, p. 41 et 55) et certains choix peuvent surprendre24. Sur un plan plus général, le désir de montrer l’importance de Jakubinskij ne doit pas conduire à surestimer son poids scientifique. Au regard d’autres de ses contemporains, il reste (et cela sans nuance péjorative) une figure seconde25. Il n’a pas l’envergure d’un Troubetzkoy, d’un Jakobson ou d’un Polivanov, ni même la solidité d’un Vinokur ou d’un Vinogradov. Il a, en définitive, assez peu produit et aucun de ses textes, y compris sa « Parole dialogale » n’a véritablement révolutionné la discipline. C’est donc dans une perspective d’histoire de la science (ou de l’intelligentsia) que doit s’intégrer sa « redécouverte » tant il est vrai qu’on ne saurait en ce domaine se limiter à une « histoire des généraux », les personnalités secondaires permettant parfois de mieux prendre la mesure de certains problèmes. Mais c’est là où l’on regrette, pour finir, l’absence d’une réflexion sur ce qu’est une histoire de la science et, à plus forte raison, une histoire de la science durant la période soviétique.