Acta fabula
ISSN 2115-8037

2013
Septembre 2013 (volume 14, numéro 6)
titre article
Valérie Stiénon

Séjours en dystopie, ou l’anticipation à la française

DOI: 10.58282/acta.8036
Natacha Vas‑Deyres, Ces Français qui ont écrit demain. Utopie, anticipation et science‑fiction au xxe siècle, Paris, Honoré Champion, coll. « Bibliothèque de littérature générale et comparée », 2012, 533 p., EAN 9782745323712.

1Issu d’une thèse de doctorat soutenue à l’Université Bordeaux 3 en 2007, cet ouvrage est consacré aux « récits qui tentent de donner une dimension prospective, souvent sociale, à une fiction parlant de temps futurs plus ou moins proches » (p. 25). L’analyse de ce vaste corpus français considéré sur plus d’un siècle, de Camille Flammarion à Jérôme Leroy, entend mettre au jour les manières anticipatives et science‑fictionnelles de représenter la société dans la production littéraire depuis 1880. À cette fin, l’étude s’organise selon un schéma tripartite emprunté au sociologue québécois Henri Desroches pour éclairer des tendances majeures — l’alternance, l’altercation et l’alternative — envisagées comme autant de logiques dominantes s’enchaînant au fil d’une évolution historique. D’abord, au tournant des xixe et xxe siècles, en réaction à l’optimisme de l’idéologie positiviste, l’alternance manifestée par cette littérature est porteuse d’un désir de changer la société ambitionnée par les courants socialiste et anarchiste. Ensuite, à partir des années 1910, l’altercation exprime sur un mode satirique les dimensions négatives de la société industrielle et post‑industrielle. Enfin, au seuil des années 70, la perspective créative d’une alternative est proposée par des fictions qui, assurant une veille critique sur l’imaginaire social, tendent à compenser la supposée fin de l’histoire ou des idéologies par la complexité des représentations romanesques. Sommaires et contestables, mais surtout efficaces dans leur application, les trois tendances ainsi détaillées et exemplifiées se déploient comme les variations contrastées d’une orientation pessimiste communément vue comme spécifique à la tradition française du récit d’anticipation.

Science‑fiction & société françaises

2La science‑fiction, parce qu’elle est particulièrement centrée sur les questions sociales et les rapports sociopolitiques, serait devenue au xxe siècle le creuset des utopies (p. 25‑27). Les textes variés qui la composent, désormais axés non plus sur la description d’un idéal mais sur la confrontation au réel, épouseraient les scansions de l’Histoire dans laquelle ils sont engagés et pourraient être considérés à l’aune d’une représentation réaliste. C’est en s’appuyant sur ce double constat que Natacha Vas‑Deyres étudie la « littérature utopique » en mêlant à dessein les sous‑genres et en donnant la prédilection à son ancrage historique. Face à cette histoire — qui est même partiellement une préhistoire, puisque le terme « science‑fiction » créé par Hugo Gernsback sur la forgerie « scientifiction » n’existe pas avant 1926 —, deux options étaient possibles : penser les continuités ou problématiser les ruptures. L’auteur choisit de développer la première approche, en insistant sur la cohérence et les fils conducteurs, par‑delà les irrégularités et les aspérités effectives du corpus qu’elle contribue indissociablement à constituer et à mettre en lumière.

3À travers la sélection — l’exhumation, dans certains cas — de textes romanesques considérés comme représentatifs de l’anticipation à la française, cette étude privilégie l’identification de thématiques permettant de relier çà et là les représentations littéraires et les formations idéologiques émanant des principales configurations sociales du moment : le monde médical selon les prescriptions hygiénistes, l’ambition de pouvoir des scientifiques, la revanche féministe, la société de surveillance, les compensations spirituelles à la fin des idéologies, la ville en développement incontrôlable, la mondialisation économique, etc. L’examen fait apparaître des lignes de force significatives, parmi lesquelles on notera la tradition satirique française, le réinvestissement du conte philosophique et l’intertextualité susceptible d’établir une homogénéité patrimoniale du corpus :

Par un phénomène d’auto‑référentialité, les auteurs font dialoguer entre elles leurs œuvres en un ensemble cohérent : la critique du capitalisme outrancier du début du xxe siècle constituée par certaines œuvres de Jules Verne ou d’Anatole France va trouver un écho sans pareil dans les romans d’Ayerdhal ou de Serge Lehman montrant dans leurs anticipations l’extrême évolution de nos sociétés libérales et mondialisées. (p. 24)

De l’utopie

4Bien documenté et servi par une solide bibliographie, cet essai convoque volontiers les données biographiques, métadiscursives et éditoriales pour détailler les œuvres considérées. Il ne vient pas seulement s’ajouter aux études anthologiques et analytiques des premiers historiens et poéticiens de la science‑fiction française, au nombre desquels se comptent notamment Pierre Versins, Raymond Trousson, Gérard Klein, Jacques Goimard, Jacques Van Herp, Jacques Sadoul, Jean‑Marc Gouanvic, Roger Bozzetto et, plus récemment, Irène Langlet et Simon Bréan. Il soutient aussi une dimension doublement engagée déjà annoncée par la composante nationale de son titre. Il s’agit, d’une part, de réhabiliter la richesse de cette littérature longtemps ignorée ou méprisée comme « populaire », en montrant qu’elle met en œuvre une « véritable pratique cognitive et critique » (p. 20) qui fait d’elle bien davantage qu’une sous‑culture ou qu’une para‑littérature. Il importe, d’autre part, d’éclairer la spécificité française de cette veine littéraire en nuançant la perspective faussée d’une influence unilatérale de la production anglo‑saxonne sur le domaine francophone :

l’opposition [d’]une littérature de science‑fiction américaine avant‑gardiste et moderniste à une française, jugée « vieillotte » et dépassée ne semble plus fondée lors de la mise à jour du fonctionnement profond des œuvres de cette période. (p. 132)

5Plus qu’un genre, l’utopie est ici conçue comme un mode d’action sur le social en ce qu’elle touche à la dimension textuellement constituée des imaginaires collectifs. N. Vas‑Deyres entend dès lors étudier une « dynamique créatrice des représentations critiques » (p. 399), vaste programme qui requiert l’analyse conjointe de la spécificité littéraire et de l’impact sociétal de (re)configuration de ces imaginaires. Aussi l’auteur situe‑t‑elle son approche dans une perspective sociocritique (p. 29) qu’elle conçoit de manière très générale, sans la rattacher à une école méthodologique ou conceptuelle, comme « l’analyse des structures sociales de chacune des sociétés qui se dégagent des œuvres de fiction » (p. 31) et qu’elle dissocie de toute sociologie littéraire. Sans s’expliquer sur ce non‑choix, elle envisage pourtant certaines de ces représentations littéraires comme des « stratégies » et s’efforce d’articuler les fictions aux visées socioculturelles de leurs auteurs lorsque celles‑ci sont décelables. Mais cet aspect n’est pas systématiquement examiné et la question reste posée : quelle est donc la portée sociétale, pragmatique et idéologique de chacune de ces œuvres, compte tenu de l’horizon social dans lequel elles s’inscrivent et de la teneur du projet esthétique et/ou politique de leurs auteurs ?

6Monumentale dans son développement comme dans l’extension du corpus circonscrit, cette étude présente inévitablement les défauts de ses qualités. Notons d’abord l’absence relative de balises formelles et poétiques dans un parcours diachronique d’ampleur. La « littérature utopique » constitue ici un massif peu nuancé sur le plan générique. L’auteur reconnaît d’ailleurs (p. 22) qu’elle procède à une homogénéisation factice en rassemblant sous cet appellatif des productions aussi diverses que les romans de science‑fiction, les romans d’hypothèse, le « merveilleux scientifique », les contes philosophiques, les romans utopiques, les dystopies et les contre‑utopies, poussant la partialité jusqu’à écarter le genre uchronique et le matériau iconographique, pourtant riche en représentations sociales (voir les incontournables Robida, Henriot et autres artistes illustrateurs des feuilletons). On admettra que la question du genre est susceptible de poser plus de problèmes qu’elle n’en résout (p. 22), mais une telle déclaration de principe tend à évacuer du même geste l’approche formelle d’une production conjecturale qui se signale précisément par le réinvestissement de certains dispositifs génériques dans la continuité d’une tradition littéraire. Ainsi notamment des déclinaisons de l’éveil du narrateur dans un ailleurs spatio‑temporel. Sans observation raisonnée et méthodique des procédés textuels, l’essai semble privilégier par défaut les regroupements ponctuels, chronologiques, d’auteurs entretenant certaines similitudes sujettes à caution et à réorganisation : Camille Flammarion et Rosny Aîné, Émile Zola et Jean Grave, Jules Verne et Anatole France, etc. Attentive à rendre compte des représentations littéraires du social, l’auteur pourrait mieux se donner les moyens de montrer comment celles‑ci sont élaborées en texte. Que dire, par exemple, de la constitution du point de vue narratif, de la vraisemblance diégétique, de l’énonciation prophétique, des fonctions de l’observateur, qu’il soit distancié, impliqué, porte‑parole de l’auteur ?

Une littérature révolutionnaire ?

7N. Vas‑Deyres consacre une part de son étude au potentiel littéraire de métamorphose de l’imaginaire collectif. Pourtant, dans la mesure où les transitions d’une tendance à l’autre de son panorama tripartite restent sommairement identifiées sur le plan formel et non problématisées pour elles‑mêmes au sein d’une temporalité spécifiquement littéraire (il ne s’agit pas, par exemple, de « générations » d’auteurs), son étude oriente le panorama vers la confirmation d’une littérature suiveuse des principales scansions historiques et politiques alors qu’on l’attendrait davantage en porte‑à‑faux par rapport à celles‑ci, voire en position de remise en cause. Une seconde réserve concerne donc la tendance à considérer la production littéraire comme reflet ou miroir du social, approche dont l’auteur se garantit tout en la cautionnant, fût‑ce partiellement, lorsqu’elle fait de la littérature un ordre de pratiques qui aurait à se situer par rapport au donné factuel préexistant de l’histoire, auquel elle ne pourrait au mieux que réagir :

la littérature utopique, dès lors qu’elle rencontre la temporalité linéaire de l’histoire collective, se voit contrainte de définir l’écart plus ou moins grand qui la sépare de la réalité et des représentations collectives imaginaires (p. 35).

8Enfin, on peut regretter l’inclination téléologique de la lecture de cette littérature utopique française dont l’évolution culminerait dans toute sa créativité avec la phase ultime de l’altérité, c’est‑à‑dire au moment où « le creuset littéraire et poétique devient celui du renouvellement social et politique » (p. 335) En affirmant de la sorte que « l’imaginaire science‑fictif tente de réaliser son véritable potentiel à partir des années 50 » (p. 282), l’auteur présuppose qu’il s’agit là du franchissement d’un seuil évolutif. Ce faisant, elle forge un argument propice à la revalorisation du genre par la mise en évidence de la complexité et de la richesse de ses possibles contemporains. Mais n’est‑ce pas aussi reléguer l’histoire et la préhistoire du genre dans les limbes de la médiocrité balbutiante, desquels il s’agissait précisément d’extraire cette production trop longtemps déconsidérée, et plus fréquemment étudiée dans ses réalisations d’après 1950 que dans celles antérieures à cette date ?


***

9Descriptif plutôt qu’explicatif, ce vaste panorama est indéniablement utile pour donner une visibilité au corpus littéraire en le reliant à des paramètres socio‑historiques identifiables qui permettent de comprendre les logiques de son évolution et les principales modalités de sa participation aux imaginaires collectifs. Si l’efficacité du propos aurait gagné à la révision des coquilles, à la condensation d’un développement parfois répétitif et au recentrement sur le sujet principal, qui se disperse à l’occasion dans des considérations connues, on oublie rapidement ces désagréments à la lecture d’un essai qui n’a pas ménagé sa peine pour défricher un terrain parfois difficile, empêtré dans les a priori négatifs d’une certaine étude universitaire et dispersé dans les formes génériques et éditoriales les plus diverses. À travers sa lecture ambitieuse et avisée, Natacha Vas‑Deyres offre un nouveau regard sur une production particulièrement riche, à laquelle elle rend justice sur le double plan littéraire et sociohistorique. Cette belle traversée de plus d’un siècle de littérature conjecturale pose des bases précieuses pour les analyses transversales qu’elle rend désormais possibles.