Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2013
Mai 2013 (volume 14, numéro 4)
titre article
Karen Haddad

L’alphabet & la voix. Proust de « À bon entendeur salut » à « Whistler »

Pierre Assouline, Autodictionnaire Proust, Paris : Omnibus, coll. « Autodictionnaire », 2011, 787 p., EAN 9782258083998 & Luzius Keller, Proust et l’alphabet, Carouge : Éditions Zoé, 2012, 304 p., EAN 9782881828669.

1À l’entrée « Péritexte » de son Codicille (2009), Gérard Genette rappelle, en un troublant jeu de renvois, la formule de Montaigne « j’ai un dictionnaire à part moi », qui, placée en tête de Bardadrac (2006), allait devenir de fait l’épigraphe inaugurale d’une trilogie d’ « abécédaires », terme qui sera lui‑même commenté sous l’entrée éponyme du dernier volume, Apostille (2012). Si l’« abécédaire », souligne G. Genette, n’est rien d’autre qu’un « livre où apprendre l’alphabet », le « dictionnaire » détourné de son sens strict connaît un succès pour le moins paradoxal, « dictionnaire amoureux de ceci, de cela et même d’autre chose1 ». On peut ajouter à sa suite que si la pratique de la « googlisation » semble avoir sonné le glas des vastes entreprises encyclopédiques ordonnées par pays ou par œuvres, on ne compte plus en effet les dictionnaires consacrés à un auteur, la fantaisie de l’ordonnance thématique compensant la banalité de l’entreprise. Et si la fragmentation en entrées multiples est une façon de donner forme à un divers foisonnant et insaisissable, on ne s’étonnera pas que l’œuvre de Proust s’offre comme « proie » idéale pour une telle pratique, et ce, dès l’origine ou presque. Depuis l’index des noms de lieux et de personnes des deux éditions successives de La Pléiade, avec leurs entrées d’une vingtaine de lignes parfois, véritables petits résumés pour lecteurs distraits, jusqu’au très sérieux Dictionnaire Proust dirigé par Annick Bouillaguet et Brian Rogers (2004), les tentatives de mettre À la Recherche du temps perdu en coupe réglée ne manquent pas. Il faut enfin rappeler que, dès les années 1920, l’idée d’un dictionnaire de ses personnages fut évoquée par les éditeurs : Proust, tout en rougissant d’une « comparaison écrasante » avec Balzac, ne manqua cependant pas de donner des indications sur ce qu’il conviendrait de faire en ce cas, proposant de substituer une « histoire des impressions » aux données purement factuelles.

Proust de A à W

2Deux ouvrages récents (l’année 2013 se prêtant aux célébrations proustiennes, ils ne seront sûrement pas les derniers) viennent s’ajouter à cette liste de listes. Dans Proust et l’Alphabet (2012), Lucius Keller reprend en grande partie une série de notices initialement parues dans le Dictionnaire Proust déjà cité, ainsi que dans son équivalent en langue allemande, la Marcel Proust Encyklopädie (2009), reprise assortie d’une bibliographie et d’une introduction. Il s’agit donc d’un dictionnaire traditionnel, mais dont on retiendra la belle image initiale, celle du « jeu appelé Alphabet ». L. Keller commence en effet son ouvrage par un souvenir personnel, celui des vacances passées dans une maison de famille où « tous les jours, avant le dîner on se réunissait autour d’une table de jeu pour y jouer au trictrac, aux dames, aux cartes et — aux lettres » (p. 5). Ce jeu, explique‑t‑il, il ne l’a plus jamais retrouvé ailleurs que chez Proust, sous ce nom de jeu de l’Alphabet « où on dispose des lettres en bois2 ». La règle en est connue : chaque joueur compose en secret un mot à l’aide des « lettres » qui lui ont été distribuées, puis, mêlant les cubes de bois ou les plaques en carton  dont il s’est servi, il laisse au joueur suivant la tâche de deviner et de reconstituer le mot choisi. « Alphabet » ici, ne signifie donc pas tant ordre arbitraire et codé que possibilité de combinatoires infinies. L. Keller rappelle d’ailleurs lui‑même le parti critique qu’un Barthes ou qu’un Doubrovski ont pu tirer des jeux onomastiques propres à l’univers proustien, et revient sur l’épisode fameux d’Albertine disparue qui est pour Proust l’occasion d’évoquer le jeu de l’Alphabet : la résurrection inattendue d’Albertine, indifférente au narrateur qui froisse le télégramme lui annonçant la nouvelle, jusqu’au moment où il comprend qu’en réalité la signature en est « Gilberte », les lettres de ce prénom étant comprises dans celui d’ « Albertine », et le G initial, pouvant, calligraphié d’une manière particulière, prêter à confusion. L’ouvrage de L. Keller se place donc, on l’aura compris, sous le signe du brouillage et de la liberté du lecteur, et s’ouvre par une entrée « PM » en magnifiques lettres gothiques, qui s’interroge sur l’inscription du nom propre dans l’œuvre. Le reste du parcours, cependant, se révèle plus classique et universitaire : d’« Aupébines » à « Pavé », en passant par « Madeleine », on y trouvera une série d’entrées consacrées aux termes proustiens les plus attendus, voisinant avec des notices synthétiques comme « Réception de Proust en Allemagne » ou « Critique proustienne ». La catégorie la plus pointue y est celle des textes ou articles parus en revue, depuis le temps de La Revue Blanche jusqu’à ceux des dernières années, permettant de découvrir ou de redécouvrir quelques raretés comme ce « A Gustave L. de W. » publié en 1891, premier poème publié par Proust, par lequel s’ouvre la lettre A. La dispersion et la décomposition du sens annoncées par l’image du jeu des lettres sont donc finalement peu présentes, les notices laissant place bien souvent, au contraire, à la synthèse de divers travaux critiques sur le même sujet (cités et répertoriés dans une succincte bibliographie).

Proust en toutes lettres

3Proust et l’Alphabet se termine par l’entrée « Whistler ». C’est aussi la dernière entrée de l’ouvrage de Pierre Assouline, Autodictionnaire Proust (2012) — mais ici s’arrêtent les ressemblances, puisque la formule, déjà utilisée pour un précédent Autodictionnaire Simenon (2011), en est beaucoup plus originale.  Précédés d’une copieuse introduction, « Nul n’est moins mort que lui », selon le mot de l’Abbé Mugnier au chevet de Proust — rassemblant elle‑même de nombreux posts du blog La République des Lettres — les articles de ce dictionnaire d’un genre nouveau composent un « Proust par lui‑même » à partir de citations empruntées à la Recherche comme aux articles critiques et à la Correspondance. « Rien qui ne soit, dit Assouline, de sa main ou de sa voix », le dernier terme pouvant paraître paradoxal si l’on considère que l’auteur a exclu à juste titre tout ce qui n’aurait été que propos rapportés dans les livres de souvenirs sur Proust (par exemple, et à regret, le Monsieur Proust de Céleste Albaret), pour ne laisser place qu’à des écrits signés de sa main. Et pourtant terme juste puisque cette parole d’outre‑tombe a pour effet saisissant de faire  entendre une voix : celle d’un Proust qui, écrivant à une duchesse ou dans ses carnets, fait entendre la même « petite musique ». P. Assouline s’explique lui‑même sur ce parti pris méthodologique qui peut choquer : « pour les entremêler en permanence, cet Autodictionnaire n’en rejette pas moins toute confusion entre la fiction et la non‑fiction, le roman d’une part, les articles et les lettres de l’autre » (p. 112). Confusion ou proximité ? À lire certaines entrées, on est frappé au contraire de ce que tout lecteur de la Correspondance sait bien : que les lettres sont bien souvent un « test » pour les phrases du roman, et vice versa. Ainsi l’entrée « Musique » mêle‑t‑elle des lettres (de 1895 à 1920), un extrait d’article et un autre de La Prisonnière, répétant la même chose, sous des formes diverses.

4De façon significative, P. Assouline tire nombre de ses notices de l’article Sur la lecture, qui est manifestement un de ses textes de prédilection : on y lira le signe d’une pratique tout autant qu’un manifeste — P. Assouline, qui ne se veut ni « proustologue » ni « proustolâtre », est incontestablement un grand lecteur. Mais un « bon lecteur » est aussi celui qui se dépouille de ce qu’il sait : le projet de laisser « parler » Proust, tout comme celui de lire « la Recherche comme si on ne […] savait pas » (p. 23), à l’image du pacte passé entre la mère et le fils sur la question de l’homosexualité, est évidemment à comprendre dans ce sens. De même pour les pages sur l’accumulation des commentaires et la prétention ridicule d’ajouter son propre « commentairuscule » (p. 48) à ceux qui existent déjà, ou celles qui soulignent le mystère d’un processus que les recherches génétiques ne peuvent épuiser : « on peut creuser encore le maquis des cahiers ad nauseam, jusqu’à en trouer les pages du regard, on ne sait que ce que l’on voit » (p. 81).

5Cependant, P. Assouline le sait aussi bien, toute anthologie, puisque c’en est une, « a son véritable auteur, qui n’est pas qu’un compilateur » (p. 113) : « ce que l’on voit », ce qui fera sens, c’est tout à la fois le choix des entrées, et leur contenu, qui joue la plupart du temps sur des effets de surprise. Pour citer à nouveau G. Genette :

l’avantage de la fragmentation en abécédaire d’un propos qui ne se soumet pas non plus à la finalité didactique d’un dictionnaire, c’est d’embarquer le lecteur dans un parcours en zigzag qui tient moins d’un sentier balisé que du labyrinthe, du jeu de pistes à leurres et à pièges et du billard à trois ou quatre bandes3.

6De fait, si l’on trouve bien des entrées « canoniques », communes, par exemple, avec celles du livre de L. Keller, comme « Baudelaire », « Madeleine », « Insomnie », ou attendues comme « Jalousie » ou « Deuil », c’est plutôt par les entrées A comme « À bon entendeur, salut » (première entrée du livre), B comme « Bifteck aux pommes », C comme « Catleya (faire) », jusqu’à V comme « Veronal » et « Vulgaire » qu’on se laissera surprendre. Certaines sont fondées sur de simples allusions à l’usage des happy few, tel ce « Rosebud » qui renvoie laconiquement à « Madeleine », « Madeleine (filiation littéraire de la), « Madeleine (petite) », « Madeleine trempée ». Les amateurs d’Orson Welles se souviendront alors des dernières images de Citizen Kane et de son héros, emportant avec lui le secret de son souvenir d’enfance. D’autres, comme « Académie française », juxtaposant les lettres où Proust, quoi qu’il s’en défende, joue avec l’idée de s’y présenter et le passage d’À l’ombre des jeunes filles en fleur qui raille le même projet chez Bergotte, nous rappellent que Proust, pas plus qu’un autre, n’a évité les contradictions et les comportements pathétiques :

Il avait appris qu’il avait du génie, mais il ne le croyait pas puisqu’il continuait à simuler la déférence envers des écrivains médiocres pour arriver à être prochainement académicien […].

Who’s who ? Portrait & autoportrait

7De cette liste d’entrées, complétée par ces autres listes que sont les fameux « questionnaires » dits « de Proust », un Who’s who de l’Autodictionnaire, d’un « épastrouillant » index des hapax de la langue française trouvés dans la Recherche (emprunté au Vocabulaire de Proust d’Étienne Brunet, 1983), et d’une bibliographie classique, surgit évidemment un portrait éclaté, cubiste, de l’écrivain. C’était bien en définitive le but d’Assouline, qui, tout en s’insurgeant de façon plaisante contre l’idée à ses yeux criminelle d’avoir accolé « Combray » au nom d’« Illiers» (p. 60), souligne également à quel point le « contre sainte‑beuvisme » s’est figé en dogme, en contradiction — encore une — avec la pratique constante de Proust. Portrait plutôt que biographie tant il est vrai que « le lecteur contemporain, familier de l’observation en zapping et sujet à l’impatience dont la télécommande est le bras armé, préfère de plus en plus pénétrer dans la peau d’une vie par tous ses pores » (p. 119). Portrait éclaté qui est tout autant, sans doute, et c’est la loi du genre, un « Assouline  par lui‑même ».


***

8Pierre Assouline justifie son entreprise en rappelant que, depuis une dizaine d’années, la Recherche est « tombée » dans le domaine public : « Proust peut être traité comme une fille publique. Son corps de papier appartient à tout le monde » (p. 21). L’image peut paraître facile, tout comme l’opposition entre le livre du professeur et celui du critique (opposition elle‑même proustienne, on le sait bien). P. Assouline, qui montre beaucoup de déférence à l’égard des proustiens « historiques » comme Philip Kolb ou Jean‑Yves Tadié, nous ramène à la « lecture à jamais enchantée de la Recherche mais au plus loin de ses rechercheurs »… en ces temps où le « corps de papier » est ouvert, photographié, scruté et scanné de toutes parts, la métaphore ne manque cependant pas de pertinence, et l’Autodictionnaire est bien, à sa façon, un acte d’amour.