Acta fabula
ISSN 2115-8037

2013
Mai 2013 (volume 14, numéro 4)
titre article
Florica Courriol

De la traductologie appliquée ou Ionesco en traducteur

DOI: 10.58282/acta.7848
Magda Jeanrenaud, La Traduction, là où tout est pareil et rien n’est semblable, préface de Claude Hagège, Bucarest : Éditions EST, 2012, 347 p., EAN 9782868180438.

1Si la traductologie est dorénavant apparentée à une science et qu’elle est devenue un objet d’étude reconnu, à voir le nombre de publications théoriques et pratiques en la matière surtout ces dernières années, il faut reconnaître que les investigations (en français) de couples de langues de poids culturel inégal font encore défaut. Partant de cette idée, l’ouvrage de Magda Jeanrenaud, qui nous vient d’un éditeur francophone de Bucarest1, se propose de (re-)voir le système traductologique, depuis ses bases théoriques, pour en venir à l’analyse de plusieurs traductions, parmi lesquelles celle d’une pièce du dramaturge Ion Luca Caragiale  réalisée par un traducteur du nom d’Eugène Ionesco.

2Professeur de traductologie et traductrice elle‑même, M. Jeanrenaud se pose donc ici en guide averti auprès d’un lecteur initié mais aussi auprès de traductologues-apprentis pour faire une incursion dans les fondements théoriques de la traductologie ajustés à la lumière des derniers essais et reformulations en la matière, agrémentés de citations empathiques, et de procéder à des analyses minutieuses de plusieurs type de textes traduits, roman, théâtre, auto-traduction.

3Ayant l’ambition d’aborder autant le phénomène pratique que ses fondements théoriques sur un mode attractif, le projet de la chercheuse roumaine pourrait paraître, à un œil très rigoureux, comme une valse d’hésitations herméneutiques, l’auteur se laissant aller à une multitude d’anecdotes extra‑traductives, tenant plus de la réception et des très complexes rouages éditoriaux. C’est justement là que réside l’impact de l’information sur une aire linguistique assez dédaignée, et sur les difficultés générales d’introduction dans l’espace francophone — via la traduction — propres aux œuvres de grande valeur mais ayant le malheur d’avoir été écrites en langues de petites circulation, voire minoritaires.

4Consciente du fait que l’histoire de la langue roumaine est peu connue du lecteur français, l’auteur fait un vaste sondage dans la francophonie et la francophilie des Roumains, redessinant ainsi une image globale de l’évolution de la langue roumaine sur les deux derniers siècles. Et — fait assez singulier — toujours par le biais de la traduction, au point que l’on pourrait voir dans cette approche une quête identitaire par des moyens traductologiques, reprenant l’ouvrage de référence dans les échanges franco‑roumains de Pompiliu Eliade2 qui démontre que l’influence française sur « l’esprit public roumain » s’est déroulée en trois étapes, la plus ancienne datant de la seconde moitié du xviiie siècle, M. Jeanrenaud souligne donc cette prise de conscience linguistique aux conséquences culturelles incalculables :

C’est donc par l’intermédiaire des traductions que la langue roumaine prend conscience de son hétérogénéité, de son désordre, de sa pauvreté et ceci par le double effort de compréhension et de transposition des textes français dans le travail de traduction. (p.68)

5S’attachant à rappeler les procédés techniques de la traduction tels qu’ils ont été conceptualisés par les fondateurs de la traductologie, dans les années cinquante, M. Jeanrenaud les « applique » ensuite à divers types de transpositions du roumain en français. On devine dans ce développement consciencieux la valeur d’exemplarité d’autres traductologues consacrés, l’essentiel des sujets traités ayant l’ambition d’englober, par une mise en regard, le domaine roumain.

6C’est entre les universaux de la traduction (la simplification, la normalisation, le transfert discursif, la redistribution des éléments lexicaux, l’évitement de répétitions du texte source, l’explicitation) et par rapport à ces concepts que se situe l’approche critique des traductions que nous donne à lire cet ouvrage. Ne sont pas oubliées non plus les contraintes socioculturelles spécifiques à une culture, à une époque, en l’occurrence celles de la Roumanie contemporaine de Vasile Alecsandri (avec une langue roumaine francisée à outrance) ou de Caragiale.

La fidélité muée en principe universel

7Partant du sous-titre de son ouvrage — là où tout est pareil et rien n’est semblable — emprunté à André Glucksmann, la traductologue revisite le concept général qui préside à tout acte traductif, la fidélité, en s’appuyant confortablement sur le dorénavant classique en la matière, la Stylistique comparée du français et de l’anglais. Méthode de traduction, de Jean-Paul Vinay et Jean Darbelnet (Paris, Didier, 1958), fait souligné d’ailleurs par Claude Hagège qui adoube la démarche de la chercheuse roumaine par une préface emphatique.

8Avec une consciencieuse minutie, l’auteur de cet ouvrage passe en revue la manière dont le dramaturge Ionesco traduit en français un prédécesseur roumain, dans la lignée duquel il s’inscrit sans conteste, le classique et immuable Caragiale, abordant ainsi de front la traduction de texte spécifique (au théâtre), le concept de fidélité, l’éthique du traducteur, mais également les apories de la traduction en général.

Le défaut principal de la version française consiste dans son incapacité à assumer et à rendre la remarquable charge de dérision emmagasinée dans le tissu de la langue utilisée par les personnages. Il n’en est pas moins vrai que la tâche des traducteurs3 est particulièrement difficile non seulement parce leur travail doit prendre en compte au moins trois niveaux de langue, mais aussi parce que tous fonctionnent à l’échelle du symbolique et dans le registre de la distorsion de la norme, du « bon usage ». (p. 180)

9En choisissant de passer à la loupe la transposition en français de deux comédies de Ion Luca Caragiale, la traductologue s’offre l’occasion d’aborder toutes les difficultés spécifiques au passage d’une « grande » culture vers une autre, plus « petite » par le biais d’un texte dont la valeur comique semble avoir substantiellement disparu dans le texte cible, tant les problèmes du texte source sont complexes. Ainsi, elle fait remarquer pertinemment que la traduction des noms propres est soumise à des règles aléatoires, contrairement à ce que Michel Ballard avait repéré et démontré dans le cas des traductions entre l’anglais et le français. Autrement dit, lorsqu’on traduit un texte français en roumain, le traducteur maintiendra sans peine des toponymes ou anthroponymes du texte source dans le texte cible, alors qu’à l’inverse, du roumain au français, on est soumis à une forte tentation de « naturaliser ». On obtient alors un texte plus uniformisé et une vision du monde plus standardisée et — dans le cas présent des pièces de Caragiale — une perte d’humour substantielle.

10Il faut reconnaître que le comique de Caragiale présente des écueils sur lesquels le traducteur risque d’échouer ; si on ne prenait en compte que la transposition des « néologismes » de la langue roumaine des personnages, plus exactement des mots français déformés, comme « monser », « pamplezir », « musiu », on comprend que ce n’est pas en les obligeant « à réintégrer correctement la langue cible » que l’on arrive à rendre la saveur du texte source mais en réalisant, selon une formule du jargon traductologique, une « incrémentialisation compensatoire » : c’est‑à‑dire que l’on équilibre un effet par un autre4. Pour la plupart des exemples, la traductologue suggère la « résolution », soit en approuvant le choix, soit en donnant une solution. Pour ce dernier cas, elle se résume à des conseils théoriques. On se demande, pris par l’incitante analyse de M. Jeanrenaud, si on ne pourrait pas prendre le terme tel quel, dans sa graphie roumaine et lui accoler une terminaison « roumanisante », de sorte que l’on obtienne un « moncherul » ou « moussiul ». On n’en est pas à une déformation près… Encore faut‑il savoir si ces créations provoquent le rire parmi les spectateurs (ou les lecteurs) en les soumettant à l’épreuve de la scène.

11Il aurait été peut‑être utile de s’interroger ici sur une idée reçue selon laquelle on traduit mieux lorsque l’on est également écrivain ou poète. L’analyse de M. Jeanrenaud semble répondre par la négative, sans que cette question fusse néanmoins explicitement formulée.

 De la traduction à la réception littéraire

12Si la première vertu de la traduction est, comme l’affirme George Steiner, un don d’être par delà l’espace et le temps, la réplique à Babel sans laquelle la culture, les « monuments de l’intelligence », les arts du langage subsisteraient, dans le meilleur des cas, dans l’isolement des mondes5, le désir de tout auteur créant dans une langue « mineure » d’accéder à travers la traduction littéraire à un espace culturel à caractère central, pour ne pas dire universalisant, apparaît tout à fait légitime. Qui connaîtrait aujourd’hui l’albanais Kadaré s’il n’avait pas été traduit, qui connaîtrait Kundera, et tant d’autres écrivains écrivant dans des langues de petite circulation ?

13Il existe même des cas paradoxaux où un auteur étranger se fait connaître d’abord en français, puis seulement par la suite dans sa langue maternelle. Le cas de Panait Istrati, ce « Gorki des Blakans » comme l’a immortalisé son parrain littéraire, Romain Rolland, sert dans le cas présent d’excellente matière à analyse traductologique. Après avoir écrit ses œuvres en français, il a décidé de s’auto-traduire en roumain. À la différence d’un Nabokov, d’un Beckett, d’un Julien Green ou d’un Milan Kundera qui se sont auto-traduits en utilisant des langues « centrales » (anglais, français, russe), Istrati se place dans un cas de figure tout à fait singulier : il traduit à partir d’une langue centrale vers une langue « périphérique » (« et maternelle », ajouterait M. Jeanrenaud) : le roumain. Sa réception dans cette langue est immédiate et sa célébrité accrue du fait qu’il a d’abord été publié en France et directement en français.

14L’acte traductif participe lui‑même d’une complexité que les traducteurs affrontent stoïquement, liée autant à la résistance du monde éditorial qu’aux aspects « techniques », que M. Jeanrenaud souligne ici :

Même si de nos jours il me semble qu’il n’y ait pas de consensus ni des traducteurs, ni des théoriciens, sur les universaux de la traduction et moins encore sur leur nombre, on ne peut pas ne pas observer la tendance (la tentation) des traducteurs à recourir (consciemment ou non) à un certain nombre de techniques qu’on ne peut pas justifier (ni expliquer) à partir du rapport entre le texte source et le texte cible ou des particularités spécifiques à tel ou tel couple de langues. (p. 296)

15Dès lors, cette partie de l’ouvrage  s’ingénie à traquer les traductions réalisées à partir du roumain vers le français, comme on l’a vu dans le cas du monstre sacré de la diaspora roumaine, Ionesco, ainsi que dans le cas de Mihail Sébastian dont l’œuvre a bénéficié d’un traduction plus moderne, quasi contemporaine (en 2002, aux éditions du Mercure de France). Choisissant ses arguments et proposant des solutions judicieuses, la traductologue aboutit à des conclusions fermes. Le seul amendement que l’on pourrait faire à ses remarques serait que l’on ne parle dans cette partie de l’ouvrage que d’un point de vue technique (linguistique, choix traductifs) de la traduction et un peu moins du point de vue historico-littéraire qui enrichirait la compréhension du processus réceptif. Autrement dit, qu’est‑ce que l’on traduit ? pourquoi tel choix éditorial dans tel contexte spécifique ? La littérature roumaine compte encore, parmi ses créateurs de talents, un bon nombre d’écrivains insuffisamment reconnus, faute d’avoir été traduits ou acceptés par des éditeurs français. C’est là un débat connexe qui ne cesse de préoccuper les intellectuels roumains6.

16En revanche et en prolongement de son approche traductive, M. Jeanrenaud remarque, au terme d’une analyse attentive et sans concession de la version française du roman L’Accident de Mihail Sebastian (faite par Alain Paruit) toutes les inadvertances et les trahisons du texte source pour en arriver objectivement à une conclusion qui mérite d’être signalée : elle concerne certaines dérives des traducteurs qui choisissent le détournement vers un autre type d’écriture sous prétexte de clarté discursive. L’auteur pense que le « projet du traducteur » a été dans ce cas de gommer tout signe d’une quelconque influence proustienne sur Sebastian, alors que dans l’historiographie roumaine il est un des plus fervents disciples de Proust (à côté de Camil Petrescu et Anton Holban) : « justement, ce qui semble garantir son succès auprès du lecteur roumain présage son échec sur le marché français » (p. 294). Mais le sort des traductions dépend des rouages éditoriaux plus complexes7.

Quand la traduction se teint d’idéologie

17Avec une assurance dont elle ne se départit jamais tout au long de ses quelques 340 pages, l’auteur dynamite l’acte traductif pour mieux le reconstituer, débordant parfois, quand même, sur le territoire de l’histoire littéraire, comme dans le cas de la critique des traductions de certaines œuvres de Cioran, où l’omission devient un cas de figure, avec l’intention évidente de gommer les violences idéologiques et les imperfections stylistiques de jeunesse. C’est un fait remarqué et déjà analysé lors de colloques sur la traduction8 dont l’auteur de cet ouvrage devrait avoir eu connaissance, quand bien même la bibliographie n’en rend nullement compte. S’appuyant sur la biographie de Cioran et puisant à volonté dans les ouvrages qui ont mis en lumière son orientation idéologique (lui qui dans sa jeunesse avait été attiré par le nationalisme roumain, comme le rappelle le très fréquemment cité Cioran, un passé malfamé de Marta Petreu ou celui d’A. Laignel-Lavastine), la traductologue relève, en critique des traductions, tous les détails d’une attaque virulente :

Certaines idées jugées confuses ou peut‑être « politiquement incorrectes », choquantes, déplacées ou simplement absurdes, et qui pourraient ainsi nuire à l’image du futur moraliste et philosophe de l’existence, en cautionnant les arguments de ceux qui ont pu l’accuser d’une trop grande liberté, voire d’irresponsabilité (Marta Petreu) dans le maniement de certaines catégories morales, ou simplement de ne pas se soucier des conséquences possibles d’une phrase (A. Laignel-Lavastine), ont été éliminées, remodelées, rationalisées dans la version française… (p. 314)

18Outre la validité de cette approche idéologique, on remarque la pertinence des observations stylistiques (l’épuration des envolées lyriques ou des agglomérations d’épithètes, d’un lexique superlatif) qui conduisent vers la même conclusion traductologique : la mise en place d’une « distanciation du narrateur par rapport à ses propres affirmations » de façon à relativiser « le ton assertif » :

À mesure qu’elle touche toutes les strates du tissu textuel, la pratique de l’omission, avec la multitude de ses cas d’espèce, devient ainsi progressivement la « figure » même de cette traduction ; le réseau métaphorique, la teneur en épithètes, les superlatifs, les formules hyperboliques et le lyrisme exacerbé, les formules à tonalité exaltée, véhémente, sont soumis à une refonte, à chaque fois par réduction et par un registre moins marqué du texte source. (p. 321, nous soulignons)

19Les mots soulignés confortent l’idée d’une intention explicite ; à la réticence idéologique, s’ajoute la réticence esthétique et — pire encore ! — la réticence des éditeurs qui à bon escient, par omission, ont publié une traduction répondant à leur « désir de construire un Cioran roumain à l’image du Cioran français pour ne pas choquer l’horizon d’attente du lecteur français » :

L’édition des Œuvres de Gallimard ne comporte aucune notice de l’éditeur sur les traductions roumaines, aucun paratexte mentionnant au moins les omissions de grande dimension, qu’on aurait pu marquer par des crochets dans le corps même du texte: une réticence de plus, qui a porté ses fruits, puisque la version allemande de Larmes et des saints s’est faite… à partir de la version française, court-circuitant définitivement le texte source. (p. 328)

20On pourrait peut‑être faire remarquer ici que la chronologie bibliographique relative au dérapage idéologique de Cioran aurait dû être mieux soulignée, l’étude de l’universitaire roumaine Marta Petreu9 ayant été publiée trois ans avant celle d’A. Laignel-Lavastine. Le premier, écrit en langue roumaine et malgré son écho auprès des spécialistes lisant le roumain, est resté confidentiel et continue de se heurter à un refus catégorique de publication auprès des éditeurs français. C’est aussi une question de réception et de traduction.


***

21L’ouvrage de Magda Jeanrenaud constitue un apport original à une série d’études qui ne prenaient jusque là en considération que des faits contrastifs mettant en présence le français et une autre « grande » langue (le plus souvent l’anglais).

22Il serait fort souhaitable que ses analyses stimulantes soient intégrées par beaucoup de traducteurs comme autant de faits objectifs, pour aider ceux‑ci à :

[…] prendre conscience de l’existence de tendances inhérentes à tout acte de traduction; ils pourraient ainsi les modérer chaque fois que surgit le péril qu’elle envahissent le texte cible jusqu’à en effacer les traces de filiation avec le texte original. En d’autres mots, les traducteurs sont libres de prendre la décision de « céder », mais au moins qu’ils le fassent en toute connaissance de cause. (p. 296)

23La richesse bibliographique de l’ouvrage constitue en elle‑même un outil à mettre dans les mains de tout apprenti traductologue et souligne un fait récurrent dans la recherche scientifique roumaine : la hantise de l’exhaustivité théorique. Celle‑ci est corrigée dans cet essai par un apport original aux études du genre qui ne sont pas légion, rappelons‑le, si on exclut les recueils des colloques universitaires et quelques numéros de revues confidentielles ou spécialisées sur un auteur, comme « Études flaubertiennes » ou « Études proustiennes ».

24L’ouvrage de M. Jeanrenaud est une pierre supplémentaire à un édifice qui a, d’ores et déjà, gagné ses titres de noblesse, à travers un exercice réussi de critique et d’évaluation de traductions. En un mot : la traductologie.