Acta fabula
ISSN 2115-8037

2013
Juin-Juillet 2013 (volume 14, numéro 5)
titre article
Mireille Gérard

La force d’une écriture de soi malgré soi

DOI: 10.58282/acta.7844
Agnès Cousson, L’Écriture de soi,Lettres et récits autobiographiques des religieuses de Port-Royal, Paris : Honoré Champion, coll. « Lumière classique », 2012, 636 p., EAN 9782745324047.

1C’est une espèce de gageure qu’a réussie Agnès Cousson en se lançant dans cette étude aussi vaste que minutieuse.

Des religieuses qui s’abstiennent de tout épanchement

2Malgré la longue période envisagée (presque tout le xviie siècle), on pouvait croire le sujet assez mince, voire paradoxal. En effet, après la réforme de la mère Angélique en 1609, l’un des mots d’ordre des monastères de Port‑Royal de Paris et des Champs était l’accent mis sur la règle du silence et de la modestie. Comme une provocation, la première ligne de l’Introduction (p. 15) est une citation des Constitutions du monastère : « Encore qu’il n’y ait point de péché de parler lorsqu’il est nécessaire, il est néanmoins difficile de le faire sans pécher. » Une fois affirmé ce cadre, repris à plusieurs reprises, l’habileté a consisté à retenir pour étude principale les personnalités féminines les plus éminentes qui sont au nombre de quatre. Dans la nombreuse famille Arnauld qui, sur au moins trois générations, manifeste de multiples talents, il s’agit de deux sœurs de Robert Arnauld d’Andilly (1589-1674), la mère Angélique (1591-1661) et la mère Agnès (1592-1671), et de sa fille, leur nièce, la mère Angélique de Saint-Jean (1624-1684), toutes trois abbesses de Port‑Royal. Cet ensemble est complété par une autre figure remarquable, contemporaine de la mère Angélique de Saint‑Jean, Jacqueline de Sainte‑Euphémie, la jeune sœur de Pascal (1625-1661). Ce ne sont pas les seules à apparaître. De proche en proche, pour éclairer l’étude, plusieurs autres personnalités féminines et masculines (supérieurs, confesseurs, évêques…) sont évoquées et dessinent le cercle qui gravite autour des deux monastères. Les échanges se multiplient pour plusieurs raisons et nourrissent une tension inévitable qui se crée entre le milieu familial et social dont sont issues ces religieuses, leurs qualités personnelles et la règle qu’elles respectent. En outre, les difficultés qu’elles ne vont cesser de devoir affronter vont les engager à laisser des traces écrites de leur vie, de leurs épreuves, de leurs sentiments sous diverses formes.

Un corpus multiforme & encore difficile à exploiter

3Comme le manifeste la bibliographie des sources, les éditions disponibles des textes à utiliser s’échelonnent sur plus de trois cent cinquante ans avec un renouveau certain depuis une cinquantaine d’années. Grâce à l’action de la Société des Amis de Port-Royal et de plusieurs de ses membres, dont les prestigieux présidents successifs Jean Mesnard, Philippe Sellier, Gérard Ferreyrolles, Jean Lesaulnier, de nouvelles éditions critiques rendent ces textes plus sûrs et plus accessibles. Certaines sont d’ailleurs en préparation suite à un renouveau d’intérêt prononcé pour l’influence de Port‑Royal. Néanmoins, la correspondance d’Angélique de Saint‑Jean (huit cents lettres), sur laquelle a travaillé A. Cousson, est encore à l’état de manuscrit et le plus souvent de copies. Les lettres des quatre religieuses retenues, morceau de choix pour ce sujet, ne sont pas les seuls écrits mis à contribution. Or, ils sont d’une grande diversité. Le grand ensemble des mémoires, des vies et des relations de captivité de plusieurs autres religieuses est également exploité. S’y ajoutent enfin divers écrits spirituels ou le Règlement pour les enfants de Jacqueline Pascal. Il s’agit donc d’un vaste travail de synthèse qui est ainsi entrepris sur des aspects aussi divers que le prosélytisme, les épreuves de la vie spirituelle, de la prison et des persécutions diverses. La nécessité de se défendre ouvre la voie à l’écriture de l’histoire et à l’expérience de la polémique.

Les étapes de l’étude

4Le corpus, même s’il est encore à perfectionner, existait donc bien. Mais comment aborder les écrits de religieuses qui n’ont a priori ni culture intellectuelle, ni ambition d’écrivain et qui pratiquent la mortification de l’expression sur soi ? Pour ce faire, l’ouvrage se partage en quatre grandes parties.

5La première partie (« Les ambiguïtés de la personne humaine », p. 33‑158) dessine une ample étude théologique et spirituelle où affleure le socle augustinien des différents aspects de la règle conventuelle. Les conséquences à tous les niveaux de l’expression quotidienne orale et écrite en sont détaillées. La mortification ne va pas cependant au point de supprimer tout souci de la personnalité qui se retrouve dans la conduite des novices ou des enfants et dans les récits de captivité. Les ressources de l’introspection, les intuitions de la psychologie et la mise en pratique de la pédagogie nourrissent la réflexion.

6La deuxième partie (« Le maintien des sentiments humains », p. 159‑348) étudie donc les manifestations d’une sensibilité contrainte mais toujours présente, plus particulièrement dans les lettres, et se nourrit des apports récents des études sur la littérature épistolaire, le journal personnel et l’écriture du moi. Il apparaît que les lettres, tout en se voulant toujours édifiantes et empreintes de spiritualité, relèvent également du domaine de l’introspection ou de l’écriture spontanée. Les exemples retenus donnent vie et couleur à la personnalité de chaque correspondante. C’est l’occasion d’entendre à nouveau le cri indigné de Jacqueline Pascal : « […] puisque les évêques ont des courages de filles, les filles doivent avoir des courages d’évêques » (p. 332 ; nous corrigeons le renvoi à cette grande lettre du 23 juin 1661. Il s’agit de la p. 1086 du tome IV de l’édition Mesnard et non 1089).

7La troisième partie («Écriture et lutte intime » p. 351‑427) se veut plus rhétorique et stylistique et examine dans le détail les « stratégies » mises en œuvre pour concilier des impératifs souvent contradictoires. C’est ici le lieu de plusieurs remarques fines sur les trouvailles de l’expression qui conserve sa force dans la retenue, l’euphémisme et la dépersonnalisation.

8La quatrième partie (« L’écriture au service de la lutte communautaire », p. 425‑566), consacrée aux textes divers rédigés pendant les années d’oppression qui se succèdent à partir de 1661 avec l’obligation de la signature du formulaire, puis la prison et la privation des sacrements, la séparation en deux monastères, sont le morceau de choix pour l’étude de plusieurs aspects différents. Ce parcours assez chronologique, qui va de 1661 à la mort d’Angélique de Saint Jean (1684), accompagne de nouvelles formes d’expression liées à la polémique. La conscience d’appartenir à une « famille élue », celle des Arnaud et celle de la communauté, nourrit des écrits à fonction historique, apologétique, légendaire, hagiographique, mythographique.

Portée de cette contribution

9A.  Cousson a été à bonne école. Sa thèse a été dirigée, au sein du Centre d’études sur les Réformes, l’Humanisme et l’Âge classique, par Dominique Descotes dont on sait les nombreux travaux sur les textes scientifiques de Pascal. Au Centre International Blaise Pascal de Clermont‑Ferrand, il met en ce moment en ligne une édition électronique des Pensées. D’autre part, elle a poursuivi sa carrière à l’Université d’Orléans dans l’équipe d’accueil Pouvoirs, Lettres, Normes auprès de la spécialiste de la littérature épistolaire, Geneviève Haroche-Bouzinac, rédactrice en chef de l’Épistolaire, revue de l’Association interdisciplinaire de Recherches sur l’Épistolaire. Elle est maintenant Maître de conférences et membre du Centre d’Étude des correspondances et des Journaux Intimes de Brest. Enfin, la préface écrite par Philippe Sellier lui assure une caution prestigieuse, lui qui, depuis sa thèse éminente sur Pascal et Saint Augustin en 1970, n’a cessé d’être de plusieurs façons le moteur des études sur Port‑Royal et l’augustinisme.

10Ce travail est donc de bonne tenue. Il a été préparé par plusieurs publications d’articles dans des colloques ou des revues comme xviie siècle (n° 244). Il s’agrémente de photocopies d’autographes des lettres des religieuses, d’un tableau généalogique de la famille Arnauld depuis 1483 et d’un index des noms propres.

11Cependant, il était inévitable de faire des choix. Ainsi A. Cousson ne se lance pas dans le problème des éditions critiques à venir. Pour les lettres de Jacqueline Pascal, elle s’en remet bien naturellement à la grande édition de J. Mesnard des Œuvres complètes de Pascal. Elle n’exclut pas de futurs remaniements en particulier pour les lettres de la mère Angélique de Saint‑Jean ou pour les textes moins connus de ce milieu. Cette lacune a été en partie comblée depuis par la publication de Laurence Plazenet, Port-Royal, une anthologie (Paris Flammarion, 2012). Elle s’interdit aussi de prendre parti dans la controverse théologique de la signature.

12De même, si l’invention du sujet assure la qualité de l’étude, il n’est pas question ici de nouveautés théoriques dans la plupart des méthodes mises à contributions. Il n’est pas jugé opportun d’entrer dans les débats sur l’épistolaire, la rhétorique, la pragmatique, la stylistique ou l’écriture de l’histoire. Les acquis des dernières publications dans ces domaines sont utilisés pour une étude fine des textes qui conjugue ces différents apports. Le résultat tient aussi à la qualité fluide de l’écriture qui permet, malgré quelques redites, venant des textes eux‑mêmes, de suivre cette prodigieuse aventure féminine, inaugurée en 1609 lors de la fameuse journée de ce « guichet », fermé à ses propres parents, par une adolescente de dix‑sept ans, qui « n’avait même pas la vocation », comme le rappelle la mère Angélique à sa nièce.

13Certes, le sujet reste d’une certaine façon à la limite des grands genres traditionnels. Mais il s’inscrit ainsi dans un vaste mouvement qui, depuis une cinquantaine d’années, a remis en valeur plusieurs pans de la littérature du xviie siècle : le genre épistolaire en général à la suite des débats entamés dès 1962 autour de la correspondance de Mme de Sévigné, puis la création de l’AIRE en 1981, les genres des mémoires, de l’autobiographie, de l’hagiographie. La redécouverte de la culture et de la littérature féminines au xviie siècle s’enrichit donc avec cet éclairage sur l’écriture des moniales. Plusieurs publications nouvelles sont d’ores et déjà annoncées. Une prochaine journée sera organisée le 6 juin à la Sorbonne par Laurence Plazenet sur le thème : « La mémoire à Port‑Royal : connaître et penser l’œuvre des religieuses ». La référence au livre d’Agnès Cousson sera indispensable.