Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2013
Mars-Avril 2013 (volume 14, numéro 3)
titre article
Eri Miyawaki

Revisiter le Beckett naissant : à la recherche du poétique dans la philosophie cartésienne

Edward Bizub, Beckett et Descartes dans l’œuf. Aux sources de l’œuvre beckettienne : de Whoroscope à Godot, Paris : Classiques Garnier, coll. « Études de littérature des XXe et XXIe siècles », 2012, 298 p., EAN 9782812403781.

1L’influence des philosophes sur l’œuvre de Samuel Beckett est aujourd’hui abondamment traitée par les chercheurs et tous ceux qui aiment son œuvre et la philosophie. Il semble tout à fait naturel de rencontrer la juxtaposition du nom de l’écrivain et de n’importe quel philosophe, puisque Beckett lisait assidûment les philosophes occidentaux, depuis les présocratiques, et que, bien des années plus tard, les philosophes contemporains comme Blanchot, Bataille, Deleuze, Adorno et bien d’autres ont à leur tour pris son œuvre comme objet et comme emblème de leur pensée.

2Pourtant Descartes, fondateur de la philosophie moderne, est en quelque sorte privilégié parmi les philosophes entourant Beckett. Ce dernier s’absorbait en effet dans la lecture de ses œuvres philosophiques et sa biographie au début des années 1930. C’est à l’âge de vingt‑quatre ans, avant même de commencer sa carrière de romancier et de dramaturge, qu’il assimile la pensée cartésienne avec un grand intérêt : les amis de Beckett, comme Lawrence Harvey, affirment qu’il existait, bien qu’aujourd’hui perdues, un ensemble de notes prises par Beckett sur l’œuvre de Descartes, fort de 800 pages et donc incomparablement volumineux par rapport aux notes se rapportant à d’autres philosophes1. Avant même de considérer la proximité ou l’écart entre la pensée du philosophe et celle de l’écrivain, toutes ces informations mêlées engendrent déjà un certain mythe de cartésianisme, ou d’anti-cartésianisme si l’on veut, dans la recherche beckettienne.

3Sans aucun doute Whoroscope (1930) joue un grand rôle dans la consécration de ce mythe. Le poème cynique et extravagant, fondé sur la biographie de Descartes, est la première œuvre de Beckett publiée en anglais. Inédite en français jusqu’à la fin de 20122, cette œuvre de jeunesse est une œuvre-clé pour éclaircir ce qui unit Beckett et Descartes à partir d’un nouveau point de vue.

Portée de la lecture poétique de la philosophie : dépasser le dualisme

4C’est justement ce poème, Whoroscope, qu’Edward Bizub analyse avec minutie et remet en cause dans Beckett et Descartes dans l’œuf. Aux sources de l’œuvre beckettienne : de Whoroscope à Godot. Paru la même année que la version française du poème, le travail d’E. Bizub la précède et se fonde donc forcément sur la version anglaise originale, qui a souvent été considérée comme « ésotérique ». E. Bizub, auteur bilingue et extrêmement fidèle aux faits, reconstitue le sens global des strophes énigmatiques et la condition dans laquelle Beckett reçoit l’image du philosophe et sa pensée ; de surcroît, il met au point la réception du philosophe à l’époque, en comparant trois biographies : Descartes, le philosophe au masque de Maxime Leroy (1929), Descartes de J. P. Mahaffy (1901) et enfin La Vie de Monsieur Descartes d’Adrien Baillet (1691), dont Beckett lui-même tira profit pour sa composition.

5Ce travail attentif a de quoi nous attirer, en ce qu’il clarifie bien les sens cachés du « calembour » et la cascade des noms propres qui causent l’ésotérisme du poème. Il est d’autant plus fascinant qu’il se réfère aux détails biographiques concernant la vie de Descartes, comme le fit Beckett. De cette manière, il se réclame à juste titre d’une analyse qui va « au-delà de l’analyse traditionnelle du dualisme cartésien » (p. 18). Il est certes fréquent de conclure hâtivement, tout en juxtaposant un tel concept cartésien et quelques exemples majeurs tirés de l’œuvre de Beckett, soit que l’écrivain est anti-Descartes, soit qu’il est plutôt le contraire, en faisant valoir que sa critique de la pensée rationaliste et sceptique comporte en elle-même un certain penchant pour la clarté d’esprit et le scepticisme. Ce qui importe, cependant, est d’interroger dans quelle perspective et de quelle manière l’écrivain naissant conçoit son œuvre poétique, et donc spécifiquement littéraire, à partir de la philosophie. À travers le travail d’E. Bizub, nous proposons de montrer l’approche de Beckett, qui lit la philosophie en tant que poète, et ce jusqu’à la fin de sa vie. De surcroît, ce processus révèle, nous semble-t-il, que seulement cette lecture poétique permet à Beckett d’acquérir un statut d’autorité face à la philosophie de Descartes, coïncidant ainsi avec la pensée contemporaine, tout particulièrement la phénoménologie.

Image de l’homme Descartes : anatomiste macabre plutôt que philosophe

6La composition d’un poème à partir des détails biographiques se distingue fondamentalement de celle qui vise directement la réflexion sur un concept ou un système philosophique. Le jeune Beckett, candidat à un concours du meilleur poème portant le temps, s’acharne à tracer la vie insolite et mouvementée du philosophe. Pour ce faire, il mobilise toutes les connaissances sur la vie de Descartes qu’il vient d’assimiler et choisit pour motif principal de minimes détails biographiques. Il s’agit des anecdotes extraites du dernier livre de La Vie de Monsieur Descartes, expliquant « ses qualités corporelles et spirituelles », « sa manière de vivre chez lui, et avec les autres », « ses mœurs », « ses sentiments » et « sa religion3 ». On y voit le côté humain, quotidien et sensible du philosophe en chair et en os.

7Beckett met au premier plan l’habitude la plus étrange de Descartes : selon Baillet, le philosophe avait pour coutume de manger « une omelette composée d’œufs couvés depuis huit ou dix jours » et, « si le terme était plus ou moins grand », il la jugeait « détestable4 ». Le résultat de cette couvaison apparaît dans le poème, de manière à accentuer le goût morbide du philosophe :

Quel riche arôme se dégage
de cet avorton d’oisillon
Je vais le déguster à l’aide d’une fourchette à poisson.
Blanc, jaune et plumes5.

8Cette scène où le philosophe avale avec allégresse un « être quasi vivant, un avorton tué dans l’œuf6 », constitue le moment crucial du poème. Plus que cette omelette de rêve, le poème décrit avant tout ce qui se passe pendant le temps d’attente, précisément comme le fera Beckett une vingtaine d’années plus tard dans En attendant Godot. Dans le poème, l’image du philosophe impatient est présente dès le début et revient en leitmotiv, rythmant le développement et le temps fictionnel jusqu’à l’éclosion de l’œuf (« il pue le frais » — « Combien de temps les a-t-elle couvés l’emplumée ? » — « Continuez à le couver »— « Bordel de Dieu, qu’on le couve ! » — « Pour l’amour de Bacon, veuillez me faire éclore cet œuf » — « Es-tu bien mûr enfin [...] ? »).

9Le temps d’attente met au jour le tempérament impatient du philosophe avec emphase. Ce tempérament semble contredire la description de Baillet : « fort réservé et un peu taciturne7 ». Beckett retrace sans doute l’image du philosophe à la fois en poète ironique et « en auteur comique8 », mais son choix peut se justifier autrement. E. Bizub convoque en effet un autre biographe, Maxime Leroy, afin de montrer et de vérifier une autre habitude du philosophe finalement plutôt sanguinaire et enthousiaste. Il est intéressant de lire cette anecdote marquante :

« Voilà mes livres », disait [Descartes] à un visiteur, en lui montrant dans une basse-cour, derrière son logis, un veau qu’il avait été choisir à la boucherie. Il le touche sans répugnance. Il a disséqué d’innombrables yeux, poumons, cervelles, cœurs de bêtes, à la recherche des lois de l’embryogénie (ce mot est sous sa plume)9.

10Leroy admet que le mystère physique de la vie passionne le philosophe vieillissant plus que la lecture des livres, à tel point qu’il pratique quotidiennement la dissection, voire la vivisection. Dans le poème de Beckett, les termes spécifiques d’anatomie et de physiologie sont intentionnellement employés, notamment lors de la déploration d’une fille morte par Descartes :

Et ma fille Francine, précieuse éclosion d’un fœtus ancillaire !
Quelle desquamation !
Son délicat épiderme, écorché, gris, et ses amygdales écarlates10!

11Par les termes d’éclosion et de fœtus, on trouve le parallèle soigneusement établi par Beckett entre Francine, fille bien-aimée de Descartes, prématurément morte d’une scarlatine, et l’œuf bien couvé que dévore joyeusement le philosophe (« avorton d’oisillon »). La comparaison fait apparaître le philosophe adorant sa propre fille à tel point qu’il la dissèque dans son imagination et chérissant l’œuf qui va lui procurer un délicieux « oisillon » mort‑né. Descartes est en effet l’auteur d’un Traité de la formation du fœtus : à partir de ce fait, Beckett crée un court-circuit qui relie directement la prédilection pour l’œuf couvé et l’amour paternel profond pour sa fille. Le lecteur, au cas où il ne serait pas informé de ces trois points, resterait ahuri devant l’image déformée du philosophe rationaliste ; s’il est au contraire bien renseigné, il est également surpris devant cet anatomiste macabre qui, avec un effet comique certain, révèle le vrai visage du philosophe. Ce qui sous-tend l’extravagance du poème est, en réalité, un portrait empirique de Descartes qui ne se dévoile réellement que vers la fin de sa vie.

« Passions » de Descartes : sensibilité de la philosophie

12Avec l’épisode de l’œuf, il semble que Beckett touche au point le plus sensible du personnage de Descartes — sensible d’abord, comme l’indique E. Bizub (p. 82), en ce que le poème montre « la réaction sensorielle », ou les sens bien aiguisés du philosophe. L’odorat est mobilisé pour renifler le parfum de l’œuf couvé (« il pue le frais »), le goût pour le déguster ; même le toucher, la vue et l’ouïe sont susceptibles d’être convoqués (« le nez est sensible à l’effleurement de tout souffle d’air », « les tympans » et « les yeux sont sensibles à des mouvements désordonnés »11). De plus, les sentiments de colère, de joie ou de tristesse sont associés à l’histoire de l’œuf et de la fille morte. La sensibilité du philosophe rationaliste est ainsi révélée au grand jour par la recherche de ces détails biographiques.

13Le deuxième sens du « sensible » concerne le point faible de Descartes. La thématique de la sensibilité est en effet liée directement au problème majeur de son système philosophique, et il semble certain que le poème de Beckett vise ce point précis. Il s’agit de la question de l’union de l’âme et du corps, susceptible de démolir la théorie du dualisme cartésien élaborée depuis Les Méditations, et acceptée tout de même dans le Traité des passions. Ce Traité, dernière œuvre de Descartes publiée avant sa mort, est écrit pour une correspondante connue pour sa contribution au développement de la pensée du philosophe : c’est la princesse Élisabeth, fille de Frédéric V. La princesse, fort cultivée malgré son jeune âge, lectrice du Discours de la méthode et des Méditations, demanda en 1643 au philosophe respectable de lui expliquer « comment l’âme de l’homme peut déterminer les esprits du corps, pour faire les actions volontaires (n’étant qu’une substance pensante)12 ». Du fait de sa santé fragile, il était légitime qu’elle s’interroge sur le rapport entre les émotions et l’état du corps. En réponse à cette critique innocente, mais sévère, Descartes admet qu’il n’a « quasi rien dit », en particulier sur la faculté passive de l’âme, étroitement liée sur ce point au corps13. Conçu comme une réponse à l’intention de la princesse, le Traité des passions tente de démontrer la manière dont un petit organe qu’il appelle « la glande pinéale » sert d’intermédiaire entre le corps et l’âme.

14Descartes a apporté un point de vue d’anatomiste à la question de l’union de l’âme et du corps. Cependant, cette explication, qui comporte bien des ambiguïtés, a été sévèrement critiquée par ses contemporains comme Spinoza14, avant d’être reconsidérée peu après par ceux qui s’intéressaient à sa théorie du dualisme, dont Geulincx et Malebranche. Il semble pourtant que cette ambiguïté permet de nos jours une nouvelle interprétation de la pensée de Descartes. Il existe bien des philosophes qui entreprennent d’apporter une explication satisfaisante à l’attitude ambiguë du philosophe dans le Traité. Pour n’en citer que quelques-uns, Denis Kambouckner porte en 1987 un point de vue phénoménologique sur le dernier ouvrage de Descartes15 ; ou bien encore, très récemment, Jean‑Luc Marion tente de clarifier ce qui a mené la pensée de Descartes à concevoir la passivité de l’âme telle que présentée dans le Traité, tout en revenant aux Méditations. J.‑L. Marion déclare en effet qu’« il faut commencer par ne pas poser le problème du prétendu “dualisme cartésien16” ».

15La méthode poétique de Beckett, esquissant un Descartes à partir de sa personnalité et de ses émotions, consiste en quelque sorte à regarder d’abord cette union de l’âme et du corps que l’homme expérimente dans la vie quotidienne. C’est porter le regard sur la partie la plus ambiguë du système philosophique cartésien. Beckett semble ainsi rejouer l’affirmation de Descartes qui écrit à Élisabeth : « elles [les choses qui appartiennent à l’union de l’âme et du corps] se connaissent très clairement par les sens » et « c’est en usant seulement de la vie et des conversations ordinaires, [...] qu’on apprend à concevoir l’union de l’âme et du corps »17. La méthode de Beckett prépare un principe artistique qui s’est confirmé ultérieurement. Longtemps après la découverte de la pensée cartésienne, il déclare dans les Trois dialogues (1949) « qu’être un artiste c’est échouer comme nul autre n’ose échouer, que l’échec constitue son univers ». Il affirme également que seule « cette fidélité à l’échec » fait renaître « une nouvelle occasion, un nouveau terme de rapport18 ». Dans cette perspective, on peut dire que, pour Beckett, Descartes écrivant le Traité des passions vers la fin de sa vie « échoue comme nul autre n’ose échouer » par l’invention de la fonction douteuse, mais originale, d’une « glande pinéale ». Son quasi‑échec quant au fait d’établir le lien entre deux substances, le corps et l’âme, offre certainement à Beckett une « nouvelle occasion » engendrant une création novatrice comme celle d’En attendant Godot — cette œuvre qui s’interroge sur l’absence de lien —, comme il a permis aux successeurs de la pensée cartésienne de trouver une « occasion », à l’opposé, de renouer le lien.


***

16S’il est difficile de définir le caractère d’un écrivain qui a poursuivi sa recherche à la limite de tous les genres, il est tout de même possible d’avancer que Beckett est avant tout un poète, de la même manière que ses philosophes favoris étaient pour lui des poètes : « c’est un plaisir aussi de trouver un philosophe qui peut se lire comme un poète, avec une indifférence totale aux formules déductives de vérification19 », remarquait-il à propos de Schopenhauer. La philosophie peut être non seulement un remède pour mieux vivre (il l’aborda aussi comme Élisabeth à un moment particulièrement difficile dans sa vie), mais également un pur divertissement, voire une inspiration littéraire. Lire la philosophie en poète ne consiste pas à ignorer les enjeux philosophiques : au contraire, Beckett est tout à fait conscient des problèmes soulevés par la philosophie de Descartes, ainsi que des soubassements de la partie visible du système. Cette base n’est rien d’autre que la vie quotidienne et la personnalité du philosophe, lesquelles sont parfois ahurissantes, singulières et irrationnelles. Ce qui fait de la philosophie un poème, c’est non seulement la sensibilité du poète mais également celle du philosophe, son oscillation et ses passions.