Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2013
Février 2013 (volume 14, numéro 2)
titre article
Annelies Schulte Nordholt

Visages étrangers de Proust

DOI: 10.58282/acta.7589

1Le titre du présent volume se prête à plusieurs interprétations, qui indiquent les voies empruntées dans les articles qui le composent. Il s’agit tout d’abord de Proust vu au miroir de l’étranger — entendre : de la littérature étrangère. Ces articles entendent confronter l’œuvre de Proust à quelques œuvres étrangères, que celles‑ci soient antérieures ou postérieures à la parution de la Recherche. Approche comparatiste, certes, mais, dans le titre, les auteurs ont sciemment éliminé le « et » d’usage, mettant ainsi entre parenthèses la traditionnelle question des sources ou des prolongements, longuement rebattue par la pratique proustienne depuis des années. Quelle lecture de Dante, de Cervantès ou de Ruskin trouvons‑nous dans la Recherche ? Ou bien inversement, pour des auteurs plus récents comme Beckett, Calvino, Paz ou Pamuk, quelle lecture ont‑ils pu faire du roman de Proust ? Mais par delà ce questionnement plutôt classique, Karen Haddad et Vincent Ferré ont voulu inverser la donne, incitant leurs auteurs à faire comme le narrateur de Proust, qui révélait « le côté Dostoïevski de Mme de Sévigné ». Il leur faut, à leur tour, découvrir le « côté Proust de Cervantès » ou le « côté Beckett de Proust ». Une telle lecture, anachronique s’il en est, ne considère plus les textes comme source ou réécriture, mais comme des intertextes réciproques. Lorsqu’une telle lecture réussit, on découvre tout à coup un visage inconnu, étranger de Proust : c’est Proust lui‑même qui — et c’est un autre sens du titre — est devenu un étranger. Avec une telle approche, les auteurs ont le mérite de donner le change aux actuelles recherches monographiques sur Proust, qu’elles soient génétiques, thématiques ou autres.

Des références explicites aux rapprochements thématiques

2Les fils qui relient un auteur à Proust peuvent se situer sur des plans très différents, qui présentent un ordre d’intérêt croissant. Un premier plan se situe au niveau des références explicites. L’article d’Hervé‑Pierre Lambert sur Octavio Paz commence ainsi par faire l’inventaire exhaustif des publications consacrées à Proust en Amérique latine, puis au Mexique, pour ensuite résumer et commenter en détail les diverses phases de la réception de Proust dans les essais critiques de Paz. Tout cela n’est certainement pas sans utilité mais on se demande pourquoi l’auteur se limite aux essais de Paz, sans s’interroger sur son œuvre romanesque, dans laquelle on serait curieux de voir analyser les résonances de la Recherche. On pourrait faire un constat quelque peu similaire à propos de l’article d’Isabelle Squarzina sur Proust et Cervantès, du moins en sa première moitié, sur la réception de Don Quichotte en France. Cette introduction — où les traces de la communication orale restent visibles —, souligne l’importance du roman de Cervantès en France en citant des propos de Heine, bizarrement proposés dans la traduction italienne de Carducci ! Heureusement, l’article esquisse aussi nombre de motifs justifiant la comparaison, esquissant par exemple un rapport inattendu entre Don Quichotte et Sancho Panza d’un côté, puis Charlus et Jupien de l’autre.

3De tels rapprochements thématiques constituent un deuxième plan de comparaison. Allant au‑delà des références explicites dans les œuvres théoriques, les auteurs considèrent les œuvres romanesques elles‑mêmes, et les prennent dans leur totalité. C’est le cas d’Anne Teulade avec son article sur Dante et Proust. Celle‑ci met l’accent sur la dimension initiatique du roman de Proust comme « quête dantesque », et rappelle que les images religieuses de Dante y expriment une quête qui est celle de l’œuvre d’art. L’intuition la plus intéressante, et qui mériterait d’être plus amplement développée, se situe du côté de la fascination dantesque pour le vice et le mal, que semble partager Proust, et qui se traduit, chez ses deux auteurs, par un même voyeurisme. Peut‑être ne s’agit‑il, en fin de compte, que d’un « côté Proust de Dante », auquel la Recherche nous a rendus sensibles, et que nous n’aurions pas relevé sans son intercession ?

4Dante, Cervantès… Ruskin. En rangeant les articles par ordre chronologique, le recueil révèle un peu ses propres lacunes, incitant le lecteur à rêver de parallèles avec George Eliot, Henry James, Dostoïevski et cent autres auteurs « étrangers ». La visée de ce recueil n’est cependant pas d’offrir une vision exhaustive de ces rapports — qui serait littéralement impossible — mais plutôt d’esquisser plusieurs pistes et plusieurs types de rapprochement possibles. Dans le cas de Ruskin, il s’agit d’un rapprochement original, puisqu’ici la Recherche présente des analogies non avec une autre œuvre romanesque, mais avec la vie de Ruskin et avec ses livres d’histoire de l’art. Cette étude s’intéresse à des points de détail, proposant des microlectures interprétatives, comme lorsqu’elle met en parallèle la scène d’Albertine disparue où le Narrateur est convoqué au commissariat pour avoir donné cinq cents francs à une petite fille, et un triste épisode de la vie de Ruskin et au‑delà, d’Oscar Wilde. Le héros, soutient Yves‑Michel Ergal, est ici au plus près de Ruskin. Cette lecture ne fait que confirmer, s’il en était encore besoin, que, loin d’être le sosie de Proust, son personnage principal trouve ses origines dans une foule de personnes réelles, auxquelles il emprunte de multiples facettes. Cette construction ne va pas sans un certain attachement biographique, comme l’illustre le moment où, devant l’église de Balbec, le héros se trouve être à la fois le jeune Ruskin de 1896 et celui, plus critique, de 1906. L’auteur s’attache également à démontrer le rôle central joué par La Bible d’Amiens — notamment par la Vierge dorée de la Cathédrale d’Amiens — dans la construction de la célèbre description des aubépines. Le héros apparaît alors aux yeux d’Y.‑M. Ergal comme « un portrait de l’artiste en John Ruskin » (p. 55). On est là au plus près d’un « Proust étranger », au visage masqué — étranger à lui‑même.

5Seule Julie Wolkenstein s’intéresse au rapprochement de Proust avec un écrivain qui lui est contemporain, Woolf. Refusant d’emprunter la voie déjà balisée de la comparaison des « moments of being » avec les épiphanies proustiennes, l’auteur s’efforce de s’engager sur une autre voie, celle de l’heureuse rencontre, fortuite, sur un thème identique. C’est le cas, par exemple, de la lecture, expérience à laquelle les deux auteurs ont consacré de nombreuses réflexions. Celles‑ci s’accordent sur plusieurs points, tout en révélant l’originalité respective de leur vision de la lecture. Le cadre de la lecture apparaît ainsi comme un élément essentiel : l’entourage du lecteur, loin de s’effacer pendant la lecture, est un élément primordial pour l’un comme pour l’autre. Il s’intègre à la lecture jusqu’à en faire intimement partie. Ainsi — et c’est en cela que tient la magie de cet acte — la lecture opère une fusion entre le monde extérieur et l’univers romanesque, rendant celui‑ci plus « réel », et celui‑là plus romanesque. Pour Woolf comme pour Proust, la lecture offre, également, une possibilité de remonter le temps, jusqu’à un passé lointainement enfoui. Lire s’impose ainsi comme une expérience résolument physique, une sensation ; c’est d’elle qu’on se souvient en relisant un livre, plus que du contenu de celui‑ci. La cohérence de l’analyse proposée est telle qu’on ne sait plus s’il s’agit du « côté Woolf de Proust » ou du « côté Woolf de Proust ».

6Il en va de même pour l’article d’Adam Watt sur Beckett et Proust. L’analogie joue aussi, et pleinement, dans les deux sens : l’intertexte proustien éclaire un texte particulièrement énigmatique de Beckett, le bref récit « Vieille terre » (Pour finir encore et autres foirades) mais inversement, l’usage que fait Beckett de certains thèmes et de certaines techniques proustiennes jette sur eux une lumière inconnue. Loin de revenir au texte bien connu — et difficile —de Beckett sur Proust, A. Watt va droit au fait en s’attachant à ce conte peu connu. Il y met au jour des motifs communs, comme le hanneton, la lumière et l’obscurité, auxquels Beckett accorde pourtant en général une tout autre valeur. A. Watt pointe les emprunts, implicites mais aussi explicites à Proust (comme le hoquet du calorifère à eau, par exemple), mais discerne aussi le recours proustien à la biologie pour illustrer une idée philosophique (comme dans le cas du hanneton, qui symbolise les cycles de la vie et de la mort). C’est le seul article d’ailleurs qui comprenne le comparatisme au sens stylistique, des techniques littéraires. Quand on est, comme A. Watt, familier de la Recherche et de Beckett, on peut faire entendre « toute une rhapsodie de moments étroitement liés les uns aux autres » (p. 85).

7Avec ce hanneton philosophique, nous en arrivons à un autre type de comparatisme, dans ce volume, celui de Vincent Ferré qui se situe au méta‑niveau des études critiques et de leur approche d’une question très débattue : comment appeler, et comment définir le contenu théorique de la Recherche ? Relève‑t‑il de la philosophie ? De l’essai ? Et quel est son rapport à la diégèse ? Afin de répondre à cette question, il faut d’abord déblayer le terrain, c’est‑à‑dire faire un inventaire critique des thèses très différentes qui ont été proposées par les critiques. Cet inventaire, V. Ferré le fait en comparatiste, confrontant en détail les vues françaises, allemandes et anglo‑saxonnes sur la question. Ainsi, il a le mérite rare, en France, de prendre en considération des études de langue étrangère, et donc d’internationaliser le débat. Et surtout, il montre comment chacune baigne dans les présupposés de sa propre tradition culturelle, sans pour autant en être consciente. La Recherche est‑elle un « roman philosophique » ? Un roman‑essai ? Le présent article se situe en deçà d’une réponse à cette question. V. Ferré appelle certes à un retour à Deleuze et à Descombes, mais conclut à la relativité de toute théorie dans ce domaine et à la nécessité de trouver une autre étiquette. Son ouvrage à paraître bientôt chez Champion (Essai et roman chez Proust, Broch, Dos Passos)  donnera sans doute une réponse.

Analogie & différence

8En parcourant le recueil et les comparaisons esquissées, on découvre donc différents types d’analogies, qu’on pourrait ranger en ordre croissant d’intensité. On en vient alors à se demander, devant tant d’accords parfaits, si ce n’est pas précisément le danger d’une telle approche comparatiste : à trop voir — et chercher —l’analogie, on en finit par oublier, ou gommer, les différences.

9C’est le cas de l’article d’Isabelle Poulin sur Proust et Calvino, rapprochement inattendu s’il en est. Elle montre à partir des essais de Calvino, que la référence à Proust, si elle est inexistante dans les années 50‑60, apparaît sur le tard, dans les textes des années 80. Avec les notions de « multiplicité » et de « consistance », développées dans ses « Notes pour le prochain millénaire » (dans Leçons américaines), Calvino se sait proche du Proust moderniste de La Prisonnière. On peut cependant regretter que l’auteur ne délaisse pas la question des essais pour s’intéresser à la présence — qui nous paraît nodale — d’un Proust moderniste dans l’œuvre narrative de Calvino. Au lieu de cela, I. Poulin élabore une confrontation compliquée entre la lecture par Calvino d’un poème d’Eugenio Montale, « Forse un mattino », et la description des trois matinées dans La Prisonnière. Selon Calvino, l’air transparent comme le verre, dans le poème de Montale, indique l’expérience d’un devenir néant, irréel du monde extérieur, qui va de pair avec la conscience aiguë de la restriction du champ visuel (on voit devant soi, mais non derrière soi). Or si, dans les matinées relatées dans La Prisonnière, se trouve bien cette transparence de l’atmosphère, on ne trouve nulle menace de disparition de l’univers sensible. Sauf que, comme l’observe I. Poulin, le volume se soldera par la disparition d’Albertine… Mais est‑ce vraiment comparable ? Pourtant, sur le plan de la perception sensible — fragmentation, multiplicité des facettes — il y aurait eu une comparaison à faire entre Proust et par exemple le merveilleux conte Palomar…

10Cependant, la plupart des articles ne sont que trop conscients de la distance qui sépare Proust de l’auteur comparé. Au point de commencer, le plus souvent, par nier toute proximité. Ainsi, A. Teulade constate en ouverture : « La référence à Dante n’est sans doute pas essentielle dans la Recherche » (p. 15). I. Squarzina renchérit en prétendant, de manière générale, « préserver, et même renforcer la part d’incertitude que recèle toute hypothèse de nature intertextuelle ou comparatiste » (p. 37). Sont‑ce de simples précautions oratoires ?

11Ce n’est manifestement pas le cas d’I. Squarzina qui persiste à présenter ses idées sur le mode de l’hypothèse, en se servant d’ailleurs d’un conditionnel, dans un emploi proche de celui qui en est fait en italien : « la vraie dette de Proust serait donc à rechercher […], le second volume du Quichotte aurait donc fasciné Proust […]. » (p. 47) On préfère alors A. Watt qui, discernant des emprunts précis à Proust dans le texte beckettien, montre très exactement comment Beckett transpose et modifie ce matériau, lui faisant dire autre chose. Comme dans le passage où le narrateur beckettien allume, éteint et va d’une fenêtre à l’autre. A. Watt y perçoit l’écho de deux célèbres passages de la Recherche — l’incipit et le voyage en train vers Balbec — mais montre comment les éléments proustiens prennent une toute autre dimension chez Beckett : les meubles, menaçants dans l’incipit de la Recherche, deviennent au contraire rassurants chez Beckett ; et, inversement, l’ensevelissement se teinte d’une coloration positive chez Proust (songeons à la chambre-nid) quand elle est angoissante chez Beckett. Ainsi, tout en découvrant des harmonies surprenantes, A. Watt met en valeur le caractère irréductible des deux œuvres.

12C’est également le cas de Vinciane Boudonnet dans le rapprochement qu’elle propose entre Proust et Kerouac, entre la Recherche et On the Road. Ici, les recoupements thématiques intéressants — le temps perdu représenté de manière spatialisée, l’expérience de la désorientation dans l’espace, la réflexion sur le fonctionnement de la mémoire — n’empêchent pas que l’entreprise proustienne demeure fort éloignée de l’extase beat, qui transfigure le temps mais sans en faire un moment d’éternité. Le temps perdu ne saurait être récupéré, revécu dans son ensemble. Une même perspective guide l’analyse de K. Haddad, qui s’intéresse au Livre noir de Pamuk. K. Haddad y voit une véritable réécriture de la Recherche, à travers non seulement les nombreuses références explicites à la Recherche, mais également par le biais d’une écriture parodique, comme c’est le cas du vieux personnage atteint de « marcellisme ». Cette dimension parodique laisse à entendre que le rapport est ici de ressemblance mais surtout aussi de différence et de distance critique. La Recherche n’est plus seulement un modèle à suivre, mais un des nombreux intertextes autour desquels se tisse le roman contemporain, postmoderne. Proust apparaît alors comme un arrière‑plan culturel, qui appartient à l’air du temps avec lequel on compose.

13En somme, ce volume très riche comporte d’indéniables et de nombreuses réussites. Les principales réussites de ces approches nous apparaissent lorsque les analyses proposées ne s’en tiennent pas aux seuls essais ou à la seule réception critique, pour s’aventurer vers ce qui nous apparaît comme le cœur de cette démarche : la comparaison de textes romanesques. Comparaison entre deux œuvres dans leur ensemble et, mieux encore, de passages précis. C’est alors qu’on dépasse l’étude thématique pour s’attacher au motif, plus limité, et surtout, plus textuel, inséparable du style, de l’écriture. C’est un domaine qui reste largement à explorer après ce volume. Pourtant, les meilleurs articles de cet ouvrage considèrent déjà l’œuvre proustienne non comme une source possible de citations et d’allusions, ni comme un texte-modèle — à imiter ou à parodier — mais comme un intertexte, permettant de faire jouer la comparaison dans les deux sens : visage proustien de Beckett mais aussi visage beckettien de Proust. Une étude formelle renforcerait encore cette perspective.