Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2013
Février 2013 (volume 14, numéro 2)
titre article
Thomas Barège

Clés anglaises de Proust

DOI: 10.58282/acta.7588
Adam Watt, The Cambridge Introduction to Marcel Proust, Cambridge : Cambridge University Press, coll. « Cambridge Introductions to Literature », 2011, 154 p., EAN 9780521734325.

1La collection des « Cambridge Introductions to Literature » répond à un principe simple : mettre à disposition des lecteurs un ouvrage court qui aborde l’essentiel des problématiques en jeu dans l’œuvre d’un auteur, dans un mouvement littéraire ou une période donnés. Le public visé est essentiellement composé d’étudiants et de non‑spécialistes de l’auteur. Bref, chaque volume se doit de donner des clés incontournables de lecture.

2Le volume consacré à Proust est un peu particulier dans la mesure où c’est le premier de la collection qui est consacré uniquement à un auteur de fiction français1. Ainsi ce Cambridge Introduction to Marcel Proust d’Adam Watt vient compléter l’offre critique de l’éditeur sur Proust, à savoir le Cambridge Companion to Proust, publié dix ans plus tôt sous la direction de Richard Bales2 et qui, selon le principe de la collection, confie chacun des chapitres à un contributeur différent. L’inconvénient de ce type d’approche étant bien sûr le risque que le volume donne une impression de manque d’unité. Le nouvel ouvrage devait aussi se démarquer du Reader’s Guide to Proust’s In Search of Lost Time, paru en 2010 et que l’on doit à David Ellison3.

3A. Watt n’ignore pas les précédents et fait référence à plusieurs reprises à ces deux autres volumes cités à l’instant. On l’aura compris, dans le monde anglo‑saxon, et même uniquement chez Cambridge University Press, les ouvrages introductifs consacrés à Proust ne manquent pas, dès lors, on peut se poser la question de l’intérêt d’un nouveau livre de ce genre (en dehors de l’intérêt économique pour l’éditeur évidemment — ce qui, par parenthèse, suggèrerait que Proust fait vendre et serait en soi une demi‑satisfaction !), d’autant que le but pour les auteurs n’est certainement pas de renouveler l’approche critique sur un auteur, mais bien au contraire d’en faire une synthèse ou un bilan, comme on voudra.

4La bonne idée est peut‑être d’avoir fait appel à quelqu’un qui est associé à l’équipe Proust de l’ITEM, Adam Watt en l’occurrence, (que les proustiens français connaissent) pour qu’il soit au fait des dernières recherches en matière de critique génétique proustienne. De plus, A. Watt s’intéresse à la réception anglo‑saxonne de Proust et était peut‑être plus à même de faire le point sur l’histoire de la traduction de Proust en anglais. On regrettera d’ailleurs que ce point, qui conditionne en partie la lecture du public anglophone, ne soit abordé que très rapidement par l’ouvrage (le deuxième paragraphe de l’introduction, p. 1), même si quelques remarques commentent ici ou là la traduction heureuse ou moins heureuse de certaines expressions. A. Watt souligne par exemple la réussite concernant l’adaptation du surnom donné à Charlus par Mme de Guermantes4, « Taquin le Superbe […] beautifully transmuted in English as “Teaser Augustus” » (p. 68), le traducteur ayant joué en anglais sur la paronomase entre teaser (taquin) et Caesar.

5Le livre d’A. Watt se présente de manière assez classique. Cinq chapitres le composent : le premier est un chapitre biographique, le second procède à la contextualisation, le troisième traite des œuvres mineures de Proust et les deux derniers sont consacrés à la Recherche puis à la critique proustienne.

6Dans son traitement de la biographie (qui rappelle les principaux faits de la vie de Proust tout en défaisant certains clichés5), A. Watt veille à ce que le lecteur distingue bien le Narrateur de l’homme, ce qui reste une mise en garde essentielle pour tous ceux qui s’aventurent pour la première fois dans le Proustland. On notera d’ailleurs de la part du critique un souci assez constant d’adopter la position du lecteur novice : sur cet aspect, le contrat plus ou moins exigé par la collection est rempli. Le parcours biographique est aussi l’occasion d’une explication de la genèse de la Recherche en quelques paragraphes seulement — ce qui est loin d’être évident, tous ceux qui ont eu à le faire le savent bien.

7Le chapitre consacré au contexte me semble appeler deux commentaires. Ne pouvant évidemment pas s’attarder sur tous les personnages et le rôle que Proust leur fait jouer dans la représentation d’un contexte socio‑politique très spécifique et très présent dans son œuvre, A. Watt choisit le personnage de Saint‑Loup comme point de focalisation majeur pour son analyse : « Robert de Saint-Loup-en-Bray […] is a pivotal figure in the Search’s social drama as a character who challenges conventions. » (p. 20) C’est indéniablement une bonne idée car effectivement Robert est à la croisée de toutes les problématiques sociales et politiques de la Recherche : à lui seul, il permet de les aborder toutes (dreyfusisme, nationalisme, germanophilie, snobisme, homosexualité, perméabilité des classes, etc…). Mon autre commentaire portera sur la seconde section du chapitre, intitulée Science, technology and medicine6. Dans un ouvrage de synthèse assez court, on ne s’attendait pas forcément à ce que cet aspect de l’œuvre proustienne soit traité, en tout cas sous la forme d’une section à part entière. Cela permet probablement de modifier sensiblement le regard porté sur Proust par ceux qui ne l’ont pas encore lu. On regrettera cependant qu’A.Watt, qui fait le parallèle entre la Recherche et la théorie générale de la relativité d’Einstein, ne mentionne pas, même en note ou en bibliographie, l’ouvrage de Jean-Christophe Valtat à ce sujet7.

8Les œuvres mineures de Proust sont abordées de manière traditionnelle dans leur confrontation avec le « magnum opus » (p. 32), illustrant l’idée qu’elles contiennent de manière plus ou moins développée les idées et les obsessions de la Recherche. En revanche, la présentation de la Recherche est peut‑être un peu déconcertante pour des lecteurs français. La stratégie choisie est de parcourir les différents tomes les uns après les autres, en leur consacrant, à chaque fois, un résumé et une analyse qui, elle‑même, suit le déroulement de la diégèse interne à chaque volume avec, parfois, quelques développements un peu paraphrastiques. Le critique s’arrête sur les passages essentiels et renvoie de temps à autres à des événements qui surviendront ultérieurement dans le récit, mais il n’y a jamais d’analyse synthétique globale des problématiques sur l’ensemble de la Recherche, ni même à la fin du chapitre qui aurait pu contenir une sorte de conclusion récapitulative permettant au lecteur de mieux s’y retrouver. Ce manque de perspective synthétique rend probablement ce quatrième chapitre le plus difficile à suivre et le moins intéressant paradoxalement alors qu’il traite de ce qui est le plus important chez Proust. On m’objectera sûrement que cette approche synthétique est celle du Cambridge Companion to Proust que le lecteur anglophone pourra aller consulter s’il a besoin d’approfondir tel ou tel aspect et que cette progression dans la Recherche, chapitre par chapitre, sera bien utile à l’étudiant paresseux ou mal organisé qui n’aura pas pu lire tout le roman à temps pour telle ou telle échéance8

9J’en viens au dernier chapitre qui me paraît tout à fait essentiel, et qui traite de la critique proustienne. Sa présence est en soi significative : A. Watt aurait pu se contenter d’étoffer ou de commenter sa bibliographie, par ailleurs déjà rubriquée, mais il a choisi de consacrer un chapitre entier au sujet. Ce procédé suggère que la critique proustienne est devenue un élément presque à part entière du Proustland. C’est presque là une spécificité proustienne : l’œuvre a suscité tellement de commentaires critiques, et ce, dans des directions tellement différentes (voire a servi véritablement de socle à certaines perspectives théoriques et critiques nouvelles, pensons à la Nouvelle Critique française qui a souvent fait de Proust un de ses fers de lance) que la critique sur Proust apparaît comme une excroissance de l’œuvre de Proust. Et, dès lors que l’on a décidé d’aborder cette œuvre, il faut se confronter aussi à sa critique pour laquelle une introduction, un Companion ou un Reader’s guide serait presque nécessaire ! Sans aller jusque‑là, le lecteur anglophone trouvera largement de quoi s’orienter dans son exploration de la critique avec le chapitre d’A. Watt.

10Avant d’aborder la double bibliographie, anglophone et francophone, qui clôt le volume, le lecteur rencontrera une conclusion intitulée « Proustian afterlives » qui a le mérite de rappeler que Proust n’est pas un auteur poussiéreux et que son œuvre fait toujours naître de nombreuses créations ou adaptations (bande dessinée, cinéma, danse, etc…). Dans l’ensemble, le panorama est plutôt complet : Adam Watt remplit donc son contrat qui était de donner au lecteur novice les clés essentielles pour la compréhension et la connaissance de Proust. Il lui reste encore à trouver son public dans un rayon où la concurrence est rude et nombreuse.