Acta fabula
ISSN 2115-8037

2013
Février 2013 (volume 14, numéro 2)
titre article
Daniel Benson

Le renouvellement de la dialectique

DOI: 10.58282/acta.7522
Bruno Bosteels, Badiou and Politics, Durham & Londres : Duke University Press, coll. « Post-Contemporary Interventions », 2011, 464 p., EAN9780822350767.

1Badiou and Politics présente une lecture nuancée de la pensée politique d’Alain Badiou. Le livre se compose d’articles et de chapitres, consacrés au philosophe, publiés par Bruno Bosteels auparavant, notamment dans Alain Badiou, une trajectoire polémique1et Badiou o el recomienzo del materialismo dialéctico2. Ces livres proposent une relecture de la pensée de Badiou en l’inscrivant dans la pensée dialectique. Dans le présent travail, Br. Bosteels se penche plus particulièrement sur la réception de Badiou, notammentdans le monde anglophone où le philosophe jouit depuis une période récente d’un lectorat important. Selon Br. Bosteels, l’œuvre de Badiou — immense et toujours croissante — serait lue à rebours et à contresens. En effet, on a tendance à lire Badiou à partir de L’Être et l’Événement3,publié en 1988.

Un projet paradoxal

2Avec la grande synthèse ontologique qu’est L’Être et l’Événement, Badiou s’est assigné la tâche de refonder la philosophie « elle‑même », c’est‑à‑dire une pensée systématique de l’être, de la vérité et du sujet4.Cette tâche est explicitée dans le Manifeste pour la philosophie, publié en 1989. C’est à partir de la publication de ces deux livres que Badiou assume pleinement la figure du philosophe, en donnant un nouvel essor à la philosophie dont Jean‑François Lyotard ou Philippe Lacoue‑Labarthe avaient proclamé la fin. Badiou, en effet, n’accepte pas cette mise à mort de la philosophie et s’attache, au contraire, à rétablir les origines platoniciennes de la discipline pour l’isoler de tout autre forme de discours et de pensée. Cette tentative de« purification » de la philosophie est un projet qui continue de l’occuper encore aujourd’hui, comme le montre la récente publication de son « hypertraduction » de LaRépublique de Platon5.

3Dans cette perspective, selon Br. Bosteels, la philosophie de Badiou se prête non seulement à une interprétation de notre époque mais aussi à la théorisation d’une politique émancipatrice qui permettrait de dépasser le courant de pensée négative issu d’Heidegger et de Lacan. Cependant, le propos de Bosteels pourrait sembler quelque peu contradictoire, car dans sa vision, ce ne sont pas seulement les interprètes de Badiou qui faussent son œuvre, mais aussi le style emphatique, affirmatif et déclaratif du philosophe, un style qui va de pair avec la systématicité extrême de la philosophie de Badiou. C’est alors le projet philosophique lui-même de Badiou qui empêche une compréhension de son œuvre. Mais en réalité, le propos de Bosteels est double, car d’un côté il se propose de rétablir la penséede Badiou, et de l’autre il essaie d’en tirer une nouvelle conception de la théorie critique fondée sur le matérialisme dialectique.

Commencer par le (re)commencement : l’héritage dialectique

In order to get to the heart of the disagreement, I thus propose to go back in time. (p. 186)

4Cette phrase résume bien l’approche de Br. Bosteels: remonter dans le temps consiste à saisir la pensée de Badiou entre 1965 à 1980, pendant ce que le philosophe appelle la séquence « rouge6 », la période précédant le système philosophique fondé sur l’ontologie mathématique. Br. Bosteels entreprend ainsi une généalogie de la pensée de Badiou, et, ce faisant, il contextualise sa pensée politique et philosophique de saformation jusqu’au présent. Louis Althusser, Jacques Lacan, Mao Zedong, Slavoj Žižek, Ernesto Laclau, Daniel Bensaïd, Jacques Rancière, Martin Heidegger, Jacques Derridaet Jean‑Luc Nancyy sont tous évoqués. En outre — chose rare pour ce genre de travail contextuel — Br. Bosteels réussit à analyser de manière très habile cette diversité de théoriciens et philosophes, même si parfois son argumentation se fait inévitablement complexe. Dans son propos, il s’agit d’écarter les interprétations (partiales) qui font de Badiou un penseur de l’événement radical et miraculeux. Car, cette façon de lire le philosophe entrainerait toute une série de mésinterprétations que Br. Bosteels tente de rectifier.

5La première de ces inexactitudes réside dans la rupture du lien entre Badiou et la pensée dialectique, ce qui veut dire qu’on oublie le rapport entre l’ontologie et la vérité, entre l’être et l’événement. C’est ce que fait la critique dominante de l’œuvre de Badiou : soit en partant des quatre procédures de vérité (la science, l’art, l’amour et la politique) ; soit en s’interrogeant sur des méditations mathématiques qui fondent l’ontologie de l’être. En revanche, ce qui compte, selon Br. Bosteels, c’est le rapportentre l’être et l’événement. Il soutient, en effet, que c’est pour penser ce rapport que la philosophie de Badiou implique un remaniement de la dialectique matérialiste. Br. Bosteels essaie donc de mettre l’accent sur la conjonction « et » entre l’être et l’événement, en exposant les raisons qui rendent possibles une lecture dialectique de l’œuvre badiousienne.

6Br. Bosteels voit ainsi dans la pensée de Badiou une continuation directe du projet althusserien. Dans ses textes célèbres tels que Pour Marx et Lire le Capital,Althusser (et ses étudiants) cherche(nt) à ré‑élaborer la question du matérialisme historique (la théorie marxiste de l’histoire) et du matérialisme dialectique (la philosophie « cachée » derrière cette théorie de l’histoire) tiré des textes de Marx. Badiou, lui, élargit les concepts althusserien de causalité structurale, de surdétermination, d’idéologie, et du sujet, et reste fidèle à la conception générale du matérialisme dialectique d’Althusser. Selon cette interprétation, le matérialisme dialectique détermine l’objet propre des discours, en identifiant les aspects « idéologiques » et ceux qui sont proprement « scientifiques ». Enfin, une telle conception anticipe la distinction badiousienne entre le savoir et la vérité, en passant par la dialectique des deux termes dans la pensée de Mao Zedong.

7Par ailleurs, le rapport entre Badiou et le maoïsme constitue la deuxième lacune de la plupart des interprétations de cette œuvre. Oublier le maoïsme de Badiou nuit à une compréhension véritable de sa pensée politique. En effet, l’idée d’une investigation nécessaire pour faire advenir la vérité et forcer un changement dans la situation, aussi bien que le rapport dialectique entre la vérité et le savoir, seraient, selon B. Bosteels, un emprunt direct du maoïsme :

I would contend that the dialectical rapport between truth and knowledge is precisely the place of inscription of most of Badiou’s debts to Maoism. At the same time, the process of fidelity and the sequence of investigations in which such fidelity finds its most basic organized expression also keep the dialectic of truth and knowledge from turning into an inoperative, quasi-mystical or miraculous, duality of the kind that so many critics seem to want to stick on Badiou’s own work. This would seem to confirm the fundamental thesis that only an understanding of Badiou’s ongoing debts to Maoism can give us insight into his proposed renewal of the materialist dialectic, while, conversely, a miraculous and antidialectical understanding of the relation between truth and knowledge is often the result of an undigested failure to come to terms with the Maoist legacy in Badiou’s work. (p. 115)

8Enfin, un troisième défaut des lectures de l’œuvre du philosophe consiste à négliger la Théorie du sujet7. Ce livre est, selon Br. Bosteels, la clé de voûte pour entrer dans le système philosophique de Badiou. Ainsi, les interprétations dominantes — celles de Slavoj Žižek, Peter Hallward et Daniel Bensaïd par exemple — qui ne tiennent pas compte de ce livre, finissent par méconnaitre toute la portée et les enjeux de la philosophie badiousienne, qui serait dans leur vision une pensée dogmatique de l’événement miraculeux et de la Vérité absolue. Br. Bosteels, au contraire, s’oppose à ce fâcheux consensus et privilégie les ouvrages antérieurs àL’Être et l’Événement : De l’idéologie, Théorie de la contradiction, Le Noyau rationnel de la dialectique, et surtout Théorie du sujet8.

Pour un matérialisme historique

9En établissant la généalogie de la pensée de Badiou, Br. Bosteels tente de montrer que l’œuvre du philosophe est essentiellement une nouvelle conceptualisation du matérialisme dialectique. Sa philosophie de l’être, de l’événement, du sujet et de la vérité est alors une nouvelle formulation de la dialectique et non pas une rupture avec celle‑ci. Dans cette perspective, l’aspect le plus intéressant de l’analyse de Br. Bosteels coïncide avec le développement d’un nouveau matérialisme historique à partir de la dialectique matérialiste formalisée par Badiou. Mais, comme nous l’avons déjà suggéré, ce propos de l’auteurimplique en quelque sorte un dépassement de l’œuvre de Badiou, notamment de l’écran formel de sa pensée.

10En effet, Br. Bosteels voudrais employer ce formalisme dans des analyses concrètes et de type historique, ce qui, comme il le remarque, représente l’inverse du projet subjacent du Lire le capital et Pour Marx, qui cherchent à conceptualiser la philosophie latente de Marx à partir de la science du matérialisme historique :

Let us say that the task before us is the exact inverse of the one confronting the reader of Marx. If the author of Capital does in fact present a philosophy, which Engels will label dialectical materialism, we have no access to this philosophy except by reading between the lines of Marx’s explicit work as the founder of a materialist science of history […]. (p. 223)

11Badiou, en revanche, ne nous présente qu’une philosophie formelle, au détriment de tout lien avec l’histoire et analyse historique. Br. Bosteels, lui, veut combler ce vide en dégageant de cette philosophie un matérialisme historique renouvelé. Ainsi, il nous donne une ébauche de ce à quoi ressemblerait un tel matérialisme historique, dont il retrouve des traces possibles dans les écrits politiques de Badiou, notamment dans Circonstances. En conséquence, tout en étant conscient de la nature antihistoriciste de la philosophie de Badiou, Br. Bosteels propose d’y ajouter une théorie critique qui permettrait de situer les vérités « éternelles » dans leurs contextes particuliers :

In the end this plea for renewing the task of theory as part of the recommencement of historical materialism, though firmly anchored in the general atmosphere of the materialist dialectic, comes down to writing a kind of Borgesian “history of eternity.”[...] The underlying challenge, then, is actually to think under the condition of certain historical events, the truths of which are nonetheless eternal and available for all times. […] In other words, there might well be a need to supplement the philosophy of the event with a balanced combination of criticism and theory. (p. 224‑225)

12Du point de vue théorique, le propos de Badiou and Politics est très intéressant. Cependant, d’autres aspects, et notamment le côté institutionnel du discours philosophique, mériteraient d’être pris en compte. Montrer que Badiou reprend le projet althusserien nécessite une discussion sur la portée politique d’Althusser(son quiétisme pendant Mai 68, la dé‑légitimation de sa pensée par J. Rancière et toute la question du rapport entre le discours théorique dans l’enseignement de la philosophie et son lien avec des mouvements populaires). De plus, il nous semble qu’il y a une autre lacunedans la réception de Badiou que Br. Bosteels ne mentionne guère, à savoir le rapport entre Badiou et Sartre. Étant donné que l’œuvre entière de Badiou est consciemment fondée sur celle de Sartre (il suffit de penser au titre même de L’Être et l’Événement, ou au nom de sa série de textes d’actualité « Circonstances », etc.), il est étonnant que si peu d’analystes s’interrogent sur le rapport entre l’auteur de L’Être et le Néant et Badiou. Il serait sans doute utile de considérer comment l’appropriation ou le rejet de l’œuvre sartrienne jouent un rôle stratégique dans la philosophie française de l’après-guerre. De Claude Levi Strauss, à Jacques Derrida, en passant par Michel Foucault et Althusser, Sartre était considéré comme « la bête noire » de l’époque, mais c’est justement pendant ces années‑là que Badiou commence à bâtir son œuvre. Assumer l’œuvre de Sartre, comme le fait Badiou, implique donc un positionnement polémique par rapport à la pensée dominante de la deuxième moitié du xxe siècle. Or, cet aspect du travail de Badiou reste malheureusement inexploré dans le livre de Br. Bosteels.

13Néanmoins,Badiou and Politics permet de dégager une nouvelle dimension très importante de la pensée de Badiou. Ainsi, faisant preuve d’une érudition impressionnante et affichant une prose limpide, Br. Bosteels ouvre un nouvel espace de réflexion théorique.