Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2013
Janvier 2013 (volume 14, numéro 1)
titre article
Ioana Vultur

Pour une Europe des nations : politique, culture, littérature

DOI: 10.58282/acta.7451
L’Autre Francophonie, sous la direction de Joanna Nowicki & Catherine Mayaux, Paris : Honoré Champion, coll. « Littérature de notre siècle », 2012, 347 p., EAN 9782745324085.

1L’Autre Francophonie rassemble des articles d’universitaires, de chercheurs et de traducteurs français ou d’Europe centrale. Le titre fait référence au livre de Cszeslaw Milosz, Rodzinna Europa (L’Europe familière), traduit en français sous le titre L’Autre Europe, que celui‑ci avait écrit « pour rendre l’Europe plus familière aux Européens1 ». Le constat de départ est qu’il y a une autre francophonie que celle du Nord (Belgique, Québec) ou du Sud (les pays colonisés) dont on traite habituellement, et qui est celle des pays du Centre et de l’Est de l’Europe.

2Les articles, pris au cas par cas, sont bien informés ; l’organisation en quatre parties n’est, en revanche, guère convaincante, d’autant que les articles ne correspondent pas toujours au titre de la section dont ils relèvent. Relevons, par exemple, ceux de la première partie, La Belle Époque et l’entre‑deux‑guerres, qui portent également sur la période de l’après‑guerre ; il en va de même, dans la troisième partie intitulée Kultura en France, avec deux articles ne portant pas sur Kultura ; la quatrième partie, enfin, Enjeux et prolongements de la francophonie, beaucoup plus courte que les autres (elle ne contient que deux articles), ne semble pas mener plus avant la réflexion ni proposer de véritables prolongements. Le volume se clôt par une bibliographie générale qui se borne cependant à reprendre les ouvrages et articles cités dans les diverses contributions du recueil, ce qui limite quelque peu son utilité et sa pertinence pour le domaine sur lequel elle porte : on y trouve de multiples entrées, dont on a du mal à évaluer la pertinence à l’aune du sujet traité (Barthes, Braudel, L. Dumont, Heidegger, etc.), alors que des contributions importantes en sont absentes2.

3Je m’intéresserai ici, plus particulièrement, à la construction de l’idée de nation à la fois dans le discours politique, culturel et littéraire, ces trois dimensions étant liées dans le contexte de l’après‑guerre.

La Francophonie comme relation entre nations

4Le fil rouge du livre est l’idée de francophonie, telle qu’elle se manifeste dans les échanges culturels, politiques, littéraires entre la France et l’Europe centrale tout au long du xxe siècle : dialogue intertextuel entre œuvres3, traductions4, échanges d’idées, de courants artistiques, contributions d’écrivains d’Europe centrale exilés en France à la littérature et à la culture françaises (par exemple Kundera, Cioran, Kristeva, Todorov, etc.)5. Tous les pays ne sont pas représentés de façon égale. La Pologne occupe une place centrale : un article de la première partie est consacré aux relations culturelles entre la France et la Pologne au xxsiècle, mais, surtout, la troisième partie porte essentiellement sur l’activité de l’Institut Littéraire Kultura6 pendant la période d’après‑guerre. Trois articles sont consacrés à la Hongrie, deux aux relations entre la France et la Roumanie7. Les cas de la Tchécoslovaquie et de la Bulgarie sont encore moins représentés8. Cependant, quelques articles portent sur l’Europe centrale dans son ensemble.

5Les colloques et les publications consacrés à la francophonie sont certes nombreux mais, par le passé, ont rarement porté, de manière privilégiée, sur l’Europe centrale et l’Europe de l’Est. Le numéro 6 des Cahiers européens de la Sorbonne nouvelle : « Les Nouveaux visages de la francophonie en Europe » (sous la direction de Svetla Moussakova, Éditions Academia‑Bruylant, 2008) porte par exemple sur la francophonie en Europe de manière générale, n’accordant que peu de place aux pays qui sont au centre du présent recueil. Le colloque « Vers une nouvelle francophonie en Europe ? » — organisé en décembre 2008 au Palais du Luxembourg par le Cercle Richelieu Senghor de Paris — portait certes sur l’Europe centrale mais abordait surtout la question de la situation du français dans ces pays aujourd’hui. Le présent recueil est, à ma connaissance, la première étude qui analyse cette « autre francophonie » tout au long du xxsiècle et en accordant une place centrale aux échanges littéraires et philosophiques.

6Certes, la situation de l’« autre francophonie » est différente de celle des pays francophones « classiques », puisque dans les pays d’Europe centrale le français n’est pas la langue dominante. Cependant, depuis le xviiie siècle, le français y est considéré comme la langue de la culture ou des élites culturelles. Et cela non seulement en Roumanie, qui est un pays de langue latine, mais aussi dans des pays comme la Pologne, la Hongrie ou la Tchécoslovaquie. C’est pourquoi les auteurs de plusieurs articles parlent de la « latinité » entre guillemets de la Pologne (voir Gombrowicz qui parle de la « latinité slave ») ou de la Hongrie9. De plus, la civilisation et la culture françaises ont joué un rôle fondamental dans la modernisation de certains pays de cette région.

7Philippe Mahrer, dans son article « Humeur francophone », distingue la francophonie officielle, institutionnelle et celle de l’Europe centrale, qui se manifeste plutôt à travers une attirance pour la culture et la littérature françaises, qui est de l’ordre d’un art de vivre, ou d’une humeur. En effet, une dimension particulière de « l’autre francophonie » réside dans cette dynamique, qui est plus complexe que celle des figures classiques de la francophonie. En Europe centrale, la francophonie est un idéal trouvant son origine dans un fort sentiment de francophilie. Elle y est donc constitutivement relation à un « autre » et ouverture à cet « autre ». Elle repose sur l’existence, au sein d’une partie de la communauté nationale, d’un désir actif d’intériorisation de cette altérité idéale ou idéalisée. Du même coup, elle déstabilise quelque peu la relation centre vs. périphérie qui régit les relations entre la France et les pays francophones au sens littéral du terme, car l’enjeu n’est pas tant de défendre la pérennité du français comme langue véhiculaire et/ou officielle que de maintenir vivace et de développer un désir de francophonie dont la dimension essentielle est culturelle (et passe donc par les élites).

Deux idées de la nation : l’État‑nation vs. la nation comme culture

8Comme on a pu s’en apercevoir, le livre n’est pas consacré uniquement au discours littéraire, mais aussi aux relations historiques et culturelles entre la France et l’Europe centrale. Plusieurs articles opposent ainsi deux idées de la nation10. En France, la nation s’identifie à l’État. Un des traits essentiels de la culture française selon Philippe d’Iribarne est en effet l’attachement marqué à l’État, conséquence, à ses yeux, du fait que « depuis la Royauté, en passant par la République, la Nation ne s’est constituée que sous la forte pression de la centralisation11 ». Comme on le dit souvent, en France, c’est l’État qui a créé la nation, plus que la culture nationale n’a fait l’État, comme c’est le cas en Allemagne12.

9Dans les pays d’Europe centrale prédomine cette deuxième idée de la nation, qui vient de Herder et Fichte : la nation s’y définit par une langue et une culture communes13. Dans ces pays, l’État s’est formé beaucoup plus tardivement. La Pologne comme l’Allemagne ou l’Italie furent des nations avant d’être des États. Maslowski rappelle ainsi qu’au début du xxe siècle, la Pologne n’existait pas en tant qu’État, que les Polonais étaient des citoyens de la Russie, de l’Autriche ou de la Prusse et que la polonité était par conséquent une question de conviction, de foi14. Avant de devenir des États souverains, beaucoup de nations d’Europe centrale faisaient partie de l’Empire austro‑hongrois (par exemple des parties de la Pologne, de la Roumanie, de l’Italie, la Hongrie, la Tchécoslovaquie, etc.). Le modèle de la nation en Europe centrale est donc aussi celui de la diversité, du multi‑ ou pluriculturalisme. Ce modèle s’oppose à la vision française qui met l’accent sur l’unité de la nation, sur ce qui est commun, gommant par exemple les spécificités régionales.

10Si l’on considère la situation de ces pays pendant le communisme, on retrouve la même dissociation : la nation ne peut pas s’identifier à l’État, dans la mesure où celui‑ci agit au détriment de celle‑là. Maslowski montre que dans ces conditions, ce qui assure l’unité de la nation c’est la culture, qui est une sorte de religion civile15. C’est la culture qui a fait le lien entre les différentes couches sociales polonaises qui se sont opposées au régime communiste, les ouvriers, les acteurs et les intellectuels, c’est elle qui a assuré l’unité de la nation. Selon Maslowski, Solidarność a révélé « un modèle culturel de vivre et d’agir occidental différent de celui qui domine à Paris », à savoir le « paradigme culturel du peuple sans État, peuple‑nation16 ». Ce modèle romantique de type éthique qui va du particulier au général est opposé par lui au modèle français qui vient des Lumières et qui va du général au particulier17. Ainsi, en Tchécoslovaquie, Václav Havel, écrivain dissident, devient président après la chute du régime communiste, réussissant ainsi à rassembler la nation autour de lui. La même vision de la nation comme culture est exprimée par Milan Kundera quand il affirme que « la nation tchèque n’est pas née (plusieurs fois née) grâce à ses conquêtes militaires, mais toujours grâce à la littérature » (cité p. 137).

La France vue d’Europe centrale : une image de la nation comme culture

11Le fondement de la francophonie est tout d’abord linguistique. Mais à la langue française est associée une certaine image de la culture française. La culture et la littérature françaises fonctionnent comme une sorte de modèle pour les autres cultures. Cioran souligne par exemple que la grandeur de la France consiste dans le fait qu’à la différence des autres cultures qui la regardent, elle ne regarde personne, mais se contente d’être elle‑même18. Ce qui attire à Paris tant d’intellectuels de « l’autre Europe » c’est une certaine idée qu’ils se font de la France en tant que pays de la culture, une certaine idée de ce que représente la France. Antoine Marès dans « La Francophonie en Europe centrale » montre que cette image de la France est plurielle, qu’elle est le résultat d’expériences historiques diverses, forgées par les Lumières, la Révolution, la victoire de la Première guerre mondiale, la figure du général de Gaulle, le rôle de la culture dans la civilisation française19. Mais cette image est aussi faite de clichés : la France comme le pays de la bonne chère, pays du raffinement et du luxe, pays de la culture, pays touristique (par exemple, le mythe de Paris comme ville‑lumière, comme capitale des lettres et des arts20). Chantal Delsol, dans « Cioran et la France » montre que selon Cioran, le génie de la France est le goût : la France est le pays de la belle forme, ce qui se manifeste notamment dans la perfection de la conversation, dans la cuisine, dans les jardins, dans les parfums21.

12Une autre image est celle de la France comme pays de la liberté et des droits de l’homme. Avec l’installation du communisme, cette image‑là devient symbolique. Les écrivains venus d’ailleurs recouvrent ici leur liberté individuelle, ainsi que leur liberté d’expression22. Dépouillés de leur patrie, ils trouvent en France une patrie d’ordre spirituel. Leur appartenance à la nation française passe par l’adoption de la langue et de la culture. Selon l’écrivain polonais Zagajewski, adopter une langue c’est déjà hériter d’une culture :

Quelqu’un qui écrit en français avec ironie et élégance, et un zeste de poésie, est, fût‑ce à son insu, l’héritier non seulement de Montaigne et de Pascal, mais aussi de Louis xv, du moins dans l’atmosphère de sa cour, ses conversations spirituelles, des bons mots assassins, de l’inquiétude des moralistes, des querelles des démagogues révolutionnaires23.

13Selon Joanna Nowicki, la culture française devient « un moyen de se prémunir contre la barbarie ».(p. 129) Elle évoque ainsi le livre de Czapski, Proust contre la déchéance, dans lequel celui‑ci raconte comment étant prisonnier au camp de Grazowietz en URSS en 1940‑41, il parle de Proust à ses codétenus français. Ici la littérature française est vue comme un moyen de résister à un État destructeur, comme un remède contre l’inhumanité, la dégradation, la terreur. Comme le souligne Brigitte Gautier, la francophonie n’est pas seulement une question de langue mais aussi de valeurs éthiques et esthétiques, propres à la culture française24. Parmi les œuvres littéraires publiées par Kultura, elle choisit le témoignage de Józef Czapski, Terre inhumaine, l’essai de Camus, L’Homme révolté et le recueil de poèmes de Zbigniew Herbert, Rapport de la ville assiégée, pour montrer que ces œuvres appartenant à des genres différents expriment néanmoins des valeurs communes : l’indépendance d’esprit, la révolte, la liberté, la solidarité que ces écrivains associent avec la culture française25.

14À travers la notion de francophonie est reconstruite en fait une image de la nation française vue à partir du point de vue de l’autre, des autres cultures. L’image de la France devient l’image dans laquelle ces nations aperçoivent comme dans un miroir une image d’elles‑mêmes, puisque ce qui est valorisé chez l’autre est ce qu’on valorise soi‑même.

Identité nationale, identité européenne

15La période de l’après‑guerre qui nous intéresse tout particulièrement est marquée par l’installation du communisme en Europe centrale, ce qui mène non seulement à la disparition même du mot Europe centrale des dictionnaires français, comme le montre Jean Pruvost, mais aussi à un clivage entre deux Europe ou plutôt entre deux images ou deux clichés de l’Europe : le mythe de l’Occident et le mythe des Pays de l’Est, image qui réduit tous ces pays à un seul modèle idéologique26. Cette époque est donc, plus que les autres, celle d’un regard biaisé, comme le suggère Alexandru Calinescu dans son article sur Les deux France, ou d’une rencontre manquée dans la mesure où, bien que l’attraction pour la France reste vive, la politique culturelle de la France est bridée et à l’inverse, dans les pays d’Europe centrale, l’image qu’on retient de la France est celle de la « France progressiste » dont parle Mihai Ralea et non pas celle de l’autre France (on traduit par exemple uniquement les auteurs français agréés par le régime communiste pour des raisons idéologiques). Cette image « officielle », idéologique s’oppose à l’image officieuse de la France comme pays de la liberté et des droits de l’homme. La coexistence de ces deux images à l’époque communiste montre l’écart entre le discours mensonger de la propagande et ce que les gens pensent effectivement.

16La conjoncture change après 1989 quand les liens entre la France et l’Europe centrale se rétablissent. Comme le montre Maslowski, aujourd’hui la situation est très différente de ce qu’elle a été il y a quelques décennies, d’abord parce qu’on vit dans un monde où il n’y a plus un centre mais plusieurs, dans un monde dans lequel « les grands récits » nationaux sont déconstruits27. Cela crée les conditions pour que le renouveau puisse aussi venir de l’Est, et donc les prémices d’un dialogue et d’un échange qui va dans les deux sens. Ce dialogue se noue déjà dans les œuvres littéraires si on pense à la façon dont Kertesz dans Être sans destin se sert des textes de Camus, notamment L’Étranger et Le Mythe de Sisyphe comme d’un miroir ou comme d’un intertexte qui lui permet de jeter un regard extérieur sur son expérience des camps.

17Mais ce dialogue pourrait aller aussi dans l’autre sens. C’est ce que semble suggérer Jacques Dewitte dans « Une incarnation de l’esprit européen : Leszek Kolakowski » ou Jean‑François Mattéi dans l’article « Jan Patočka et le soin de l’âme ». Ces articles décrivent deux visions de l’Europe et du rôle de la culture européenne. Les auteurs semblent suggérer que pour construire une nouvelle image de l’Europe, il faut partir de l’autre ou bien qu’il faut s’ouvrir aux autres. Selon Jacques Dewitte, l’expérience polonaise peut être exemplaire pour les autres pays européens : elle implique la conscience de l’importance d’une élite qui se sente responsable envers l’ensemble de la nation et qui est la gardienne d’une culture commune28.

18La problématique du livre dépasse ainsi la question de la nation pour traiter de l’idée de l’Europe et de la question d’une identité commune européenne. L’Institut Littéraire Kultura a joué un rôle notable dans « l’invention intellectuelle de l’Europe » qui fut d’abord un rêve avant de devenir une réalité, ainsi que dans la construction de l’idée de nation en Pologne : la revue Kultura « fut le centre principal de la formation de la pensée politique polonaise, devenue actuellement la doctrine de l’État en matière de politique internationale » (p. 50). Il ne s’agit donc pas tant d’abandonner l’idée de nation que de créer les prémices qui permettent d’articuler identité nationale et identité européenne, comme le montre Jolanta Kiurska dans son article « Bronislaw Geremek, une passion pour l’Europe » (p. 278‑279). Dans la vision de Bronislaw Geremek, l’Europe apparaît en effet comme une fédération de nations. Si pendant le communisme, l’Europe était divisée et si on opposait les pays de l’Est de l’Europe à l’Occident, l’idée d’Europe centrale en tant que construction imaginaire est le relais par lequel est affirmé l’attachement de « l’autre Europe » aux valeurs occidentales, comme le suggère par exemple Andrzej Mencwel dans « L’Europe centrale selon Jerzy Giedroyć ». Cette idée remplace celle de « Pays de l’Est » qui est beaucoup trop générale et réductrice, non seulement parce qu’elle est purement géographique, mais aussi parce que des pays d’origine et de langues différentes s’y voient réunis en fonction de leur seule appartenance à la sphère d’influence du régime communiste soviétique.

19L’enjeu du livre est finalement, comme cela est souligné dans l’avant‑propos, de mettre en évidence le lien qu’il y a entre ces deux parties de l’Europe, « lien créé par les valeurs communes, une sensibilité commune, une vision du monde commune, un art de vivre partagé » (p. 9). Cet air commun se manifeste d’une part dans la façon dont tous les pays d’Europe centrale se sont nourris de la culture et de la littérature françaises, d’autre part dans la façon dont les écrivains de ces pays, obligés de s’exiler en France pendant le communisme, ont contribué de diverses manières à cette culture et à cette littérature. Les écrivains exilés voient dans la culture française une culture éminemment européenne, une ouverture vers l’Europe, comme le montre Joanna Nowicki à propos de Czeslaw Milosz ou de Julia Kristeva, qui plaide pour une francophonie européenne. J. Kristeva souligne ainsi que l’étranger qui passe d’un pays à l’autre, qui parle la langue de son pays et celle des autres, est désormais européen et qu’en Europe nous ne pouvons pas échapper à cette condition d’étranger qui s’ajoute à notre identité originaire29. Beaucoup d’écrivains d’Europe centrale tels Jelenski, Czapski, Cioran et Kundera sont polyglottes et cosmopolites. Leur patrie plus vaste est l’Europe. Tout comme la nôtre.