Acta fabula
ISSN 2115-8037

2012
Octobre 2012 (volume 13, numéro 8)
Philippe Richard

« Je veux lui faire voir là‑dedans un abîme nouveau. » Pascal & la fidélité de Port‑Royal

DOI: 10.58282/acta.7302
Marie Pérouse, L’Invention des Pensées de Pascal. Les éditions de Port‑Royal (1670‑1678), Paris : Honoré Champion, coll. « Lumière classique », 2009, 606 p., EAN 9782745319128.

1À partir de la réévaluation critique du travail des éditeurs port‑royalistes de Pascal par Victor Cousin — « Port‑Royal n’avait pas une imagination capable de comprendre celle de Pascal, les troubles de son cœur, les inquiétudes de sa raison, l’immortelle originalité de son style1 » —, le présent ouvrage propose une nouvelle réévaluation de ce même travail appuyée sur une considération génétique de la notion de fidélité éditoriale à Port‑Royal :

Doit‑on en effet estimer “infidèle” une entreprise destinée à faire accepter par un lectorat du xviie siècle un texte radicalement illisible dans l’état de sa découverte.(p. 10)

2Lorsque Cousin estime ainsi que le texte pascalien fut scandaleusement adouci pour devenir plus édifiant et incroyablement corrigé pour devenir plus régulier — ses premiers éditeurs s’étant donc mépris tant sur la singularité que sur la grandeur de l’original —, Marie Pérouse considère alors que ledit texte s’est vu habilement reconsidéré pour devenir plus accessible et finement réorganisé pour accéder à un seuil minimal de lisibilité — l’infidélité littérale désirant alors prévenir une infidélité intellectuelle autrement plus essentielle. Or c’est bien ce changement de paradigme d’une lecture scientifique à une lecture empathique qui rend cette étude de l’imaginaire classique au moins nécessaire et peut‑être salutaire. Si l’édition port‑royaliste des Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets ne semblait donc plus avoir aujourd’hui d’autre intérêt que bibliophilique ou génétique, en tant qu’elle se voyait bien souvent considérée comme une simple étape dans la série des énonciations établissant peu à peu ce « texte-de-Pascal » certes aussi original que fondamental mais peut‑être aussi partiellement rêvé que définitivement inaccessible — Prosper Faugère, Léon Brunschvicg, Louis Lafuma2 —, cette même édition pourrait sans doute être reconsidérée par la critique contemporaine en sa capacité paradoxale d’éclairer la pensée de leur auteur avec autant sinon plus de force qu’en ses publications modernes et assurées dont il est pourtant de bon ton de suivre les repentirs permanents. Jean Mesnard avait certes déjà compris que « lorsque les éditeurs ont remanié le texte et bouleversé le classement que leur offraient les sources, plus encore lorsqu’ils se sont livrés à des gloses, lorsqu’ils ont ajouté au texte des commentaires de leur cru, ils ont pu chaque fois nous faire bénéficier de la connaissance personnelle et intime qu’ils avaient de Pascal », et que « plus souvent qu’on ne le pense, ils fournissent au commentaire un précieux excitant, par l’apport d’interprétations suggestives, éclairantes, voire lumineuses »3 ; mais son juste constat n’en supposait pas moins que l’édition port‑royaliste n’existât toujours qu’à la manière d’un faisceau désignant un état textuel authentique, seule production finalement digne de se voir considérée en elle‑même. L’ouvrage de M. Pérouse choisit donc d’assurer sa démarche grâce aux travaux plus positifs d’Antony McKenna, persuadés que l’anthropologie pascalienne trouve son équilibre en une double expression non seulement entée sur la critique pyrrhonienne de la certitude métaphysique mais également exprimée par l’aval de penseurs authentiquement cartésiens comme Arnauld et Nicole4. S’il s’agissait en somme, pour les éditeurs port‑royalistes, de concilier en Pascal une logique de l’évidence et une philosophie de l’incertitude, le texte finalement obtenu ne pouvait que témoigner d’une crise qui, en elle‑même, conférait aux Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets « sa cohérence argumentative, idéologique, rhétorique et stylistique »(p. 14). M. Pérouse entend donc proposer ici une lecture totale et compréhensive de la logique interne du texte pascalien liminairement proposé par Port‑Royal.

3Il ne s’agit pas de nier ici les infléchissements réels qui furent alors imposés à la lettre pascalienne ; Cousin ne s’y trompait pas, mais il s’agit de considérer l’authentique mouvement intellectuel présidant à l’élaboration textuelle de la pensée pascalienne selon Port‑Royal. M. Pérouse le reconnaît du reste :

nous ne pouvons pas dissimuler que malgré notre volonté de neutralité nous n’avons pu nous empêcher d’éprouver, alors que progressait notre étude, une admiration croissante à l’égard du livre paru en 1670, et de l’intelligence qu’il manifeste tant de fois, malgré ses indéniables défauts. (p. 14)

4Pour se rendre capable d’informer les lectures contemporaines de l’écriture de Pascal, l’ouvrage s’engage donc d’abord dans une génétique matérielle de son invention, puis dans une analytique ordonnée de son exposition soutenue par une génétique virtuelle de son élocution, enfin dans une problématique humaniste de la vaste opération de réécriture qu’elle n’a pas manqué de susciter. Les éditions établies par Jean Jehasse et Georges Couton pour le texte port‑royaliste et par Philippe Sellier et Gérard Ferreyrolles pour le texte objectif servent ici de référence, en ce qu’elles limitent le plus possible la marge d’indétermination inhérente aux études pascaliennes et facilitent la présentation claire de concordances en fin de volume5.

5Les grands noms de ceux qui ont édité Pascal à Port‑Royal — Périer, Arnauld, Nicole, Goibaud du Bois, Tréville, Fillaud de la Chaise, ou encore le comte de Brienne et le duc de Roannez — ont tous annoté les copies qu’il leur revenait de travailler. Cette intelligente entreprise est d’autant plus précieuse à observer que la version publiée de 1670 ne tient pas nécessairement compte de toutes leurs remarques — le duc de Roannez, pour ne prendre qu’un exemple, n’ayant pas suivi les prescriptions d’Arnauld pour mettre au net le texte du fameux argument du pari. Il apparaît alors salutaire d’observer la pluralité des points de vue qui scrutent les brouillons inachevés laissés par l’auteur et qui s’éloignent du mythe du livre déjà et spontanément écrit en l’esprit même de Pascal. Une telle démarche permet d’éviter les désirs impossibles de Gilberte Périer :

Elle se livre en effet, dans la Vie, à une vaste entreprise de dénigrement systématique de ces bribes informes, qui, pense‑t‑elle, ne méritent pas même de figurer au titre de restes de la pensée de son frère ; et pourtant, cette position extrême, qui confine au déni d’existence, s’accompagne d’une répugnance tenace à l’égard du processus de réécriture auquel s’applique le duc de Roannez. Manifestement, Gilberte eût préféré que l’on s’abstînt de publier les fragments, mais, dès lors que la décision fut prise, elle considérera qu’il valait mieux donner à lire les brouillons en l’état, dans la mesure où aucun travail sur le texte ne serait capable d’approcher, même de loin, la perfection formelle, rhétorique, intellectuelle et spirituelle par laquelle le livre de son frère se serait très certainement caractérisé. (p. 460)

6Elle permet aussi de comprendre l’entreprise mesurée du comité de Port-Royal

Avec le Discours de Filleau de la Chaise, l’on observe un déplacement net de perspective. Le livre que Pascal aurait pu écrire, ce livre fantasmé qui obsède les Périer et auprès duquel le texte réel n’est rien, n’est plus le point de départ du commentaire : Filleau assure que l’Apologie aurait été écrite à partir des papiers retrouvés, lesquels témoignent bel et bien du projet pascalien. (p. 460‑461)

7C’est cette mesure manifestement toute classique que l’étude de M. Pérouse nous donne ainsi de goûter, ce qui n’est naturellement pas la moindre de ses mérites. Le texte pascalien peut dès lors pénétrer de plain-pied dans cette littérature modulaire si prisée par le xviie siècle et que constituent la forme brève et le fragment réflexif. L’organisation port‑royaliste comprend en effet très bien le rôle propédeutique qu’occupe la réflexion anthropologique en un tel dispositif rhétorique, et peut dès lors en proposer une disposition textuelle tout à fait cohérente — malgré le singulier dédain pour la raison des effets et le modèle du pari, l’enchaînement tout aussi singulier entre religions fausses et religions philosophiques (hors de toute considération de l’ordre des liasses), et la séparation véritablement artificielle entre preuves vétérotestamentaires et néotestamentaires — : après trois chapitres d’exhortation à la recherche de la vérité clarifiant le dialogue énonciatif entre apologiste et incroyant, la raison se voit d’abord comprise en sa finitude par rapport à la transcendance de la religion — ce qui fait de l’argument du pari une simple phase préparatoire ménageant la raison dans l’attente de la conversion véritable — ; puis la parole est donnée à l’incroyant dans l’observation de la religion vétérotestamentaire (crédibilité psychologique de la geste mosaïque, question du symbole et prophétisme de l’apparition christique, contrepoint de la religion musulmane) ; la question anthropologique de la contrariété traite enfin de la place du sujet dans l’univers et de la corruption de son état après la chute ; la prière du dernier chapitre constituant l’élancée de ferveur à laquelle conduit manifestement l’ensemble de la composition au centre de laquelle se situe la figure du Christ.

8M. Pérouse décide pourtant de transcender cet ordonnancement par chapitres pour envisager ici un nouvel ordonnancement par pensées — pensées qui n’équivalent nullement aux fragments et dont certaines débordent absolument le cadre strict de l’apologie (l’édition port‑royaliste ne tolérait en effet que des unités closes, grammaticalement et herméneutiquement justes quand bien même leur esthétique de brièveté se trouvait conservée, et suscitait donc ainsi le passage du fragment à la pensée). Or l’édition de 1670 considère justement la continuité d’un texte pouvant être hiérarchisé et organisé par un art de la liaison : dix chapitres des Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets respectent à la lettre le principe de continuité, à la fois hiérarchisés et enchaînés, et occupent une place nodale dans l’économie générale du livre ; huit chapitres se révèlent épouser le principe de la suite logique, à la fois cohérents et homogènes ; quatorze chapitres échappent à tout critère organisationnel et se rapprochent de la liste. En une démarche très cohérente, l’auteur propose ainsi de substituer une écriture du discontinu à l’écriture plus traditionnellement pensée du fragmentaire. Si le principe du classement thématique a certes non seulement perturbé l’organisation dialectique que révèle souvent la manière pascalienne de penser mais aussi favorisé une réelle hétérogénéité d’exposition qui oscille souvent du moral au théologique sans réellement crier gare, il a pourtant gardé l’ouvrage des concepts étrangers et sans rapport à la marche patiente de son élocution qui pensaient pouvoir s’y inviter, ce qui n’est naturellement pas le moindre de ses mérites — la notion de raison des effets n’y apparaît jamais et les logiques anthropologiques de contrariété ou de vanité y reviennent régulièrement pour scander l’objet de l’écriture qu’est la compréhension de la nature humaine. La succession des points de vue s’est en somme retirée au profit de la logique des preuves, mais il n’est pas du tout sûr que la publication finale en souffre de manière aussi radicale que Cousin pouvait bien le laisser entendre, dans la mesure où la méthode heuristique désirée par Pascal peut alors y apparaître avec une clarté que n’aurait sans doute pas rendue lisible une composition à saut et à gambade. Alors se déchiffrent les signes mondains qui mènent l’honnête homme vers les preuves de la vérité de la religion et qui font du texte pascalien un décisif moment de littérature argumentative. À celui qui serait donc tenté de considérer encore l’énonciation retenue par Port‑Royal comme fondamentalement éclatée, passant de la figure du guide spirituel à celle du lecteur incroyant ou de la figure du moraliste parfois ironique à celle du philosophe souvent sérieux, l’auteur montre alors clairement qu’en-deçà de telles inflexions se donne un livre cohérent, au locuteur autoritaire, et à la grille de lecture transparente. Les Pensées deviennent alors une nécessaire et fondamentale expérience.

9La question de la réécriture survient en fin d’étude. Elle est d’abord linguistique — modernisant le lexique, explicitant les vocables spécialisés, précisant les notions (les expressions familières sont proscrites et le vouvoiement remplace le tutoiement) — et syntaxique — remplaçant la figure illustrative par le symbole explicatif, bannissant l’équivoque, adoucissant les provocations. Elle est ensuite théologique, sans que cela ne signifie pour autant que toutes les marques du jansénisme pascalien aient été effacées, comme on le croit souvent, pour préserver l’unité ecclésiale contemporaine — reformulation de l’argumentaire par les preuves concernant la nature ou le pari, adoucissement de quelques pointes relatives à la théorie de la justification, disqualification d’attaques contre l’autorité ecclésiastique (il n’y a là aucune trace de quelque polémique anti-jésuite car l’ouvrage ne se situe absolument pas sur un tel plan). Elle est enfin anthropologique — travaillant les trois concepts privilégiés de l’imaginaire pascalien que sont la vanité, la faiblesse et la misère pour en faire les piliers d’une description morale circonstanciée de l’homme déchu (si la vanité était chez Pascal illusion ou suffisance, elle devient chez les éditeurs de Port‑Royal dépossession consentie pour une chimère ; si la faiblesse désignait pour Pascal la condition de l’homme pécheur, elle précise maintenant pour Port‑Royal la finitude de la raison ; si la misère constituait un autre tableau de la situation de l’homme dans le monde chez Pascal, ontologiquement équivalent mais existentiellement ambivalent en ce qu’il pouvait aussi désigner la grandeur du roseau, elle s’identifie au divertissement chez les éditeurs de Port‑Royal, perdant par la même occasion sa plurivocité et revêtant un nouveau sens exclusivement moralisant6). L’analyse d’une telle démarche de réécriture permet à l’auteur de conclure à l’influence décisive de Pierre Nicole sur l’élaboration de la pensée pascalienne éditée, les thèmes de la chimère, de la dispersion du divertissement, ou de la morale étant à cet égard tout à fait révélateurs.

10Au terme de son travail, Marie Pérouse semble donc avoir réussi son pari : redorer le noble écusson de l’édition port‑royaliste de Pascal en en montrant la cohérence (jusqu’en ses trahisons), l’éloquence (jusqu’en ses nivellements) et l’intelligence (jusqu’en ses modernités). L’ouvrage, aux riches annexes contenant le « Portefeuille Vallant » de Pascal, la « Prière pour demander à Dieu la grâce d’une véritable conversion » de Guillaume Le Roy, et la table des « Prières saintes et chrétiennes » des Heures de Port‑Royal, constitue manifestement une invitation précieuse et stimulante à la relecture d’un texte bien plus grand que l’on ne s’y attend. En cela, il est donc déjà classique.