Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2014
Décembre 2014 (volume 15, numéro 10)
titre article
Guillaume Artous-Bouvet

L’absolu, l’archive, l’ascèse

DOI: 10.58282/acta.7265
Jean-François Favreau, Vertige de l’écriture. Michel Foucault et la littérature (1954‑1970), Lyon : ÉNS Éditions, coll.  « Signes », 2012, 520 p, EAN 9782847883039.

Recours

1Le recours foucaldien à la littérature fut le signe d’un temps : celui, pour citer Alain Badiou, du « moment philosophique français1 », durant lequel les penseurs les plus décisifs d’une époque (Sartre, Ricœur, Derrida, Deleuze, pour ne donner que quelques noms) requirent, à des titres divers, mais dans une communauté d’intention, la « littérature2 ».

2Jusqu’aux années 80 (au moins), c’est ainsi presque un demi‑siècle de philosophie qui s’écrivit dans un rapport endurant et méthodique aux œuvres littéraires. Et si la littérature y fut si souvent convoquée, c’est qu’elle joua un rôle stratégique dans un dispositif philosophique animé — quoi qu’on ait pu en dire — par une volonté de vérité. Elle fut dès lors déterminée par la philosophie comme un discours radicalement autre, porteur de vérités inaccessibles à l’exercice solitaire du philosophe.

3C’est donc dans la clôture d’une époque que s’inscrit le rapport de Michel Foucault à la littérature ; c’est bien d’ailleurs ce qui légitime la datation ajoutée au sous‑titre du livre de Jean‑François Favreau : 1954‑1970. Après 1970, Foucault va en effet abandonner progressivement le recours à la littérature, au profit de la convocation d’un discours infra‑littéraire, soustrait aux règles de l’institution lettrée, comme il l’écrit dans un article de 1973, intitulé « De l’archéologie à la dynastique » :

[…] plus ça va, moins je m’intéresse à l’écriture institutionnalisée, sous la forme de la littérature. En revanche, tout ce qui peut échapper à cela, le discours anonyme, le discours de tous les jours, toutes ces paroles écrasées, refusées par l’institution ou écartées par le temps […], ce langage à la fois transitoire et obstiné qui n’a jamais franchi les limites de l’institution littéraire, de l’institution de l’écriture, c’est ce langage‑là qui m’intéresse de plus en plus3.

4S’il fait l’horizon à la fois logique et chronologique de l’ouvrage de J.‑F. Favreau, cet adieu foucaldien à la littérature n’en constitue pas toutefois l’objet propre. L’ambition de Vertige de l’écriture est avant tout d’expliciter la constance d’un « recours », dont il faut en effet restituer la spécificité, à l’intérieur d’un moment philosophique déterminé — où, nous venons de le rappeler, il n’avait rien d’original en soi4. Nous verrons cependant que, par la cohérence qu’il confère au trajet de Michel Foucault, ce livre rend intelligible son terminus, à savoir une certaine déprise du littéraire.

5J.‑F. Favreau propose de déployer l’itinéraire foucaldien, dans son rapport à la littérature, selon trois « périodes », dont, notons‑le, les limites demeurent relativement poreuses (ainsi, certains textes sont convoqués de manière « anachronique » à l’égard de ce découpage, de manière à respecter des effets d’entrecroisement et de déplacement conceptuels5) : la première période, de 1954 à 1962, est celle du « cheminement vers la littérature », à partir d’Histoire de la folie (1961) ; la seconde, de 1962 à 1966, se situe « entre penser et parler », et évoque « trois expériences de la limite » : la transgression (Georges Bataille), le simulacre (Pierre Klossowski), et le neutre (Maurice Blanchot) ; la troisième, de 1963 à 1970 (qui déborde donc sur la seconde en son amont), interroge, autour de Raymond Roussel, « le lieu sans lieu de l’écriture ».

6Chaque période ainsi délimitée revendique une quadruple unité : un moment, une partie du corpus foucaldien (livres ou articles), un problème, et un (ou des) écrivain(s). L’une des forces de l’ouvrage de J.‑F. Favreau réside d’ailleurs dans cette détection méthodique des textes incontournables de l’œuvre de Foucault, qui ne se limite pas aux livres les plus connus ; ainsi (entre autres) de l’insistance sur « Préface à la transgression », article consacré à Bataille, et paru en 1963 dans la revue Critique, et sur « La pensée du dehors », paru dans la même revue en 1966. Il y a donc, dans ce Vertige de l’écriture, un véritable effort pour situer et exploiter les lieux d’intensité conceptuelle de l’archive foucaldienne.6

7Nous allons tenter un bref parcours7 à travers les trois périodes distinguées par J.‑F. Favreau, moins pour en répéter, à chaque fois, la singularité et le sens, que pour faire apparaître la manière dont elles s’articulent et transportent Foucault, dans son rapport à la littérature, de la fascination à la répudiation.

Sacres (1954-1962)

8La première période (« Cheminement vers la littérature ») suppose donc un moment (1954‑1962), un livre (Histoire de la folie à l’âge classique, qui paraît en 1961), un problème (la relation entre raison et déraison) et un écrivain (Sade — central sans être seul). J.‑F. Favreau la place sous le signe de l’expérience, au sens fort : il s’agit en effet, pour le discours philosophique de Foucault, de faire l’épreuved’une altérité absolue, qui se donne comme le dehors même de la raison philosophante. Dans cette première confrontation avec la littérature, la pratique philosophique foucaldienne se trouve alors face à un « objet insaisissable », « rétif et irréductible », dans lequel elle saisit, écrit J.‑F. Favreau, « la résurgence d’une certaine tradition souterraine de la pensée occidentale écartée par l’ordre dominant »(p. 8).

9En ce premier moment, la littérature demeure donc à l’extérieur du discours philosophique ; dans l’économie conceptuelle de l’archéologie, elle joue au fond le rôle d’un analogon fonctionnel de la folie8 — d’autant que les écrivains convoqués (Nerval, Hölderlin, Artaud) furent tous factuellement fous. Il s’agit en tout cas pour Foucault de marquer clairement une extériorité, et de refuser le « modèle continuiste » du commentaire heideggérien, dans lequel la poésie prenait « le relais de la philosophie » là où celle-ci ne pouvait « plus aller » :

À ce modèle continuiste […], on est en droit de penser que Foucault substitua celui, plus agonistique […] dans lequel la philosophie joue plutôt le rôle d’un garde‑fou et la littérature celui d’une ressource de violence. (p. 34)

10L’Histoire de la folie détermine donc, selon J.‑F. Favreau, la relation entre littérature et philosophie comme une agonistique — agonistique fascinée, cependant, dans laquelle le recours à la littérature s’instaure comme une règle de méthode pour l’archéologie. C’est que l’expérience de la déraison se produit comme convocationde la raison à en rendre compte, c’est‑à‑dire comme condition, au sens fort, du discours rationnel lui‑même :

Désormais, et par la médiation de la folie, c’est le monde qui devient coupable […] à l’égard de l’œuvre ; le voilà requis par elle, contraint de s’ordonner à son langage, astreint par elle à une tâche de reconnaissance, de réparation : à la tâche de rendre raison de cette déraison et à cette déraison9.

11Toutefois, cette première période ne révoque pas le fonctionnement traditionnel du commentaire philosophique, dans lequel le texte littéraire joue essentiellement un rôle de témoignage et d’attestation ; comme l’écrit Mathieu Potte‑Bonneville :

Peinture et littérature prennent ainsi, dans le fonctionnement du texte, une triple valeur : valeur d’expression, déployant ce qui ailleurs demeure caché ; de synthèse, puisqu’elles rassemblent dans l’expérience dont elles témoignent les traits épars d’une époque ; de vérification enfin, par la manière dont elles soutiennent l’ordre démonstratif du propos10.

12En somme, le discours foucaldien de la première période se tient dans une attitude « préfacielle » à l’égard de la littérature : ainsi, comme l’écrit J.‑F. Favreau, de son rapport à Bataille, tel qu’il s’explicite dans « Préface à la transgression » (1963) :

Le texte de Foucault ne serait qu’une préface, rendant hommage du dehors à l’entreprise de franchissement de Bataille qui le dépasse, et s’arrêtant avant de devenir elle-même transgressive. (p. 125)

Fictions (1962-1966)

13Nous voici donc, avec Bataille, dans la seconde période, située « entre penser et parler », selon l’intitulé suggéré par Vertige de l’écriture. Elle rassemble plusieurs livres (Naissance de la clinique, Raymond Roussel, Les Mots et les choses) et articles (« Préface à la transgression », « La pensée du dehors ») importants, et situe une question — qui est bien la question centrale soulevée par l’enquête de J.‑F. Favreau : celle de la relation entre littérature et philosophie.

14Cette question se décline selon trois modalités, supposant à leur tour trois noms d’écrivains : la limite (Bataille), le simulacre (Klossowski), et le neutre (Blanchot). Ces trois modalités, précisons-le, ne s’articulent pas à l’intérieur de cette séquence comme les étapes d’une chronologie ; elles coexistent en réalité, dans une tension féconde qui donne sa dynamique à l’écriture foucaldienne. Il est toutefois possible de les saisir comme les moments d’une dialectique (irrésolue), conduisant ultimement le discours philosophique de Foucault à intérioriser, en quelque sorte, son extériorité littéraire, par un usage spécifique de la fiction.

151/ La limite entre philosophie et littérature, nous venons de le voir, avait été interrogée dès la première période ; toutefois, avec Bataille, si la littérature demeure un extérieur fascinant pour le discours philosophique, c’est le « jeu » transgressif avec la frontière générique qui devient, pour Foucault, l’objet propre de l’investigation. Pour le dire autrement, la lecture de Bataille permet à Foucault d’assumer thématiquement et discursivement sa fascination pour la littérature, conçue comme l’autre (impraticable) du discours philosophique :

La position de Foucault est ambivalente, car il reconnaît son absence de courage quant à l’écriture littéraire, lui qui n’accéda jamais à la littérature par son versant pratique, en même temps qu’il se dit concerné, et même hanté, par l’écriture. (p. 142)

16Cette assomption ne conduit toutefois à nulle confusion : comme l’écrit encore J.‑F. Favreau, « les frottements entre un régime littéraire et une élaboration philosophique ne débouchent […] jamais chez Foucault […] sur une forme mixte réconciliée […] mais manifestent et gardent une disjonction »(p. 143).

172/ Avec Klossowski, toutefois, la répartition des discours se déplace : l’écriture klossowskienne se fonde en effet, comme l’écrit J.‑F. Favreau, sur les « ruses du même » et la logique du simulacre, en quoi se révèle l’essence du langage — appariant littérature et philosophie. C’est pourquoi le Foucault lecteur de Klossowski cherche à « rendre poreux l’espace de la philosophie à ce qui a toujours été “l’être du langage” »(p. 183). L’enjeu du travail foucaldien, quant à la littérature, est alors d’intérioriserl’espace littéraire, sous les aspects de la fiction :

Ainsi le penseur s’installe-t-il pendant une période dans un espace interstitiel, entre le discours qu’il ne quitte jamais […] et la fiction qu’il n’écrit pas mais à laquelle il emprunte et dont il tire un discours. (p. 185)

18À cet instant de l’itinéraire foucaldien, « la littérature », bien plus qu’une influence, vaut en effet « comme un modèle ou une modalité » (p. 14, nous soulignons) de l’écriture du philosophe, comme l’avait supposé J.‑F. Favreau dès l’introduction de son livre.

193/ La découverte de l’œuvre de Blanchot, enfin, ouvre à Michel Foucault l’expérience du « ni l’un ni l’autre », en quoi, sans nul doute, s’avive le point le plus « vertigineux » de cette troisième période. Voici comment J.‑F. Favreau récapitule le déplacement de la question de la limite à celle du neutre, qui passe, nous venons de le voir, par la révélation des simulacres :

Le glissement du « je mens » au « je parle », d’un ordre de l’impossible à un ordre du miroitement, accompagne […] le changement de paradigme entre 1963 et 1966, la substitution de la référence à Blanchot à celle de Bataille. (p. 211)

20Avec Blanchot, Foucault rencontre un discours proprement in-différent au discours philosophique. Non plus son autre ou son « dehors », ni même sa doublure fictive, mais son semblable indifférent et pensif. Pour en rendre compte, il faudrait que le discours philosophique soit capable se porter au‑delà de l’ordre de la réflexion, des fantasmes de la transgression, comme des gestes de la fiction — nous citons « La pensée du dehors », qui définit précisément l’extrémité de cette aporétique :

Extrême difficulté de donner à cette pensée un langage qui lui soit fidèle. Tout discours purement réflexif risque en effet de reconduire l’expérience du dehors à la dimension de l’intériorité […]. Le vocabulaire de la fiction est tout aussi périlleux : […] il risque de déposer des significations toutes faites, qui, sous les espèces d’un dehors imaginé, tissent à nouveau la vieille trame de l’intériorité11.

Répétitions (1963-1970)

21Au terme de cette triple confrontation (avec Bataille, Klossowski, et Blanchot), la relation entre la pratique philosophique foucaldienne et la littérature semble donc s’être imperceptiblement mais profondément modifiée. La littérature n’apparaît plus comme l’autre du discours de savoir (i.e. du commentaire) : c’est au contraire ce discours qui lui révèle son « être » et lui confère sa légitimité, tandis qu’elle en situe, de son côté, les enjeux les plus décisifs, et en oriente la volonté de vérité. Discours « premier » (littérature) et discours « second » (philosophique) sont pris, désormais, dans un rapport de hantise réciproque.

22L’auteur crucial, pour Foucault, est alors Raymond Roussel12, auquel il consacre en 1962 un livre éponyme. Livre qui, écrit J.‑F. Favreau, délivre une « critique créative et jubilatoire, jusqu’au point où elle prolonge l’œuvre »(p. 260). L’ouvrage répond ainsi — par avance — à la proposition foucaldienne formulée dans « La folie, l’absence d’œuvre » (1964), indiquant que les langages seconds « ne fonctionnent plus maintenant comme des additions extérieures à la littérature », mais « font partie, au cœur de la littérature, du vide qu’elle instaure dans son propre langage13 ».

23Ce vide situe, « au cœur » du discours premier, la nécessité d’un discours secondaire : avec Roussel, le discours, dans sa généralité, s’est révélé comme une puissance de répétition et de duplication différentielles. L’archéologie, qui s’était défiée, dès l’origine, de l’ordre du discours (philosophique), pourra dès lors se soustraire au rêve d’un « langage pur », qu’il appartiendrait à la littérature, et à elle seule, d’incarner. Puisque tout discours est langage, et que le langage lui-même n’est que la ferveur trouble de ses répétitions, la « critique », au sens fort, peut et doit se donner comme le genre de discours authentique :

Peut-être même que, secrètement, la critique sembla à Foucault plus proche du cœur de la littérature que le roman, comme si elle en était une forme épurée, où la fiction (c’est‑à‑dire le régime de la narration, le rapport du langage à lui-même et à la littérature) n’a plus besoin du prétexte de la fable. (p. 375)

24Au terme du parcours, la littérature se dissout donc dans la « critique », comprise comme discours de la répétition (du discours), seule apte à délivrer la vérité du langage sans recourir au « prétexte de la fable ». La critique, en ce sens spécifique, ne se produit ni comme philosophie, ni comme littérature : elle constitue l’exercice d’écriture par quoi tout discours s’assume comme un mixte générique, articulant réflexion, narration, citation et fiction14.

25Le renoncement foucaldien à la « littérature », après les années 1970, peut donc aussi bien être perçu comme un changement de définition : c’est la figure d’une « pure » littérature qui se trouve contestée par Foucault, au profit d’une compréhension nouvelle, et visiblement élargie, du fait littéraire. D’où l’enquête sur l’hypomnèse, cette « pratique grecque des carnets », qui, à l’horizon des années 1980, occupe les réflexions littéraires de Foucault, et dont l’évocation clôt le parcours de Vertige de l’écriture.

26Ce qui est perdu, avec la littérature majuscule : le fantasme d’un lieu pur, « lieu de l’art », où s’énonceraient des vérités ultra‑philosophiques. Ce qui demeure, chez Foucault, depuis la littérature jusqu’à l’hypomnèse, en passant par les figures diverses de la critique, c’est l’exigence, ou l’ascèse, par quoi toute œuvre s’enquiert d’une vérité :

Ainsi, le texte, dans les hypomnêmata, n’est-il pas le lieu de l’art, mais un lieu modeste pour l’art, entendu comme héroïsation du présent, dessin des gestes de l’« opérateur ». Il est ainsi la matrice secrète des « ars erotica, ars theoretica, ars politica », et finalement l’archive d’une ascèse. (p. 393)

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