Acta fabula
ISSN 2115-8037

2012
Octobre 2012 (volume 13, numéro 8)
Christel Brun-Franc

Jacques Doucet ou la constitution d’un « panthéon littéraire »

DOI: 10.58282/acta.7244
Édouard Graham, Les Écrivains de Jacques Doucet, Paris : Bibliothèque littéraire Jacques Doucet / Rectorat de Paris, 2011, 408 p., EAN 9782867421907.

1Après Passages d’encres1, qui nous donnait à voir la bibliothèque de Jean Bonna, voilà qu’Edouard Graham s’intéresse aux Écrivains de Jacques Doucet et propose une balade érudite parmi les auteurs les plus reconnus du début du xxe siècle2. Alors qu’une rétrospective consacrée au grand couturier et mécène, qui aurait dû avoir lieu l’année dernière au musée des Arts décoratifs de Paris, est reportée en 2014, l’aide de la Fondation Pierre Bergé‑Yves Saint‑Laurent a permis à la Bibliothèque littéraire et à Edouard Graham de publier ce qui aurait dû être une partie du catalogue de l’exposition. C’est l’occasion de rendre hommage au grand collectionneur dont le nom est associé à deux bibliothèques parisiennes bien connues. Ici, ce n’est pas la Bibliothèque d’art et d’archéologie dont il est question mais bien de la Bibliothèque littéraire, témoignage d’un mécénat consacré pendant une quinzaine d’années à la littérature, de Baudelaire aux surréalistes.

2Ce livre‑catalogue est avant tout un bel objet, tant par le format que par la qualité du papier ou la beauté des reproductions des manuscrits. Mais, en plus d’être un objet remarquable, son intérêt est de reconstruire les relations qu’entretenait Jacques Doucet avec les plus grands écrivains de la première moitié du xxe siècle. Avantagé par la première lettre de son nom, Apollinaire3 ouvre le bal, suivi par quarante‑neuf autres écrivains comme Blaise Cendrars, Marcel Proust, Louis Aragon, Pierre Reverdy et bien d’autres ; ces choix opérés par Edouard Graham lui permettent de mettre en lumière un mouvement intellectuel épris de modernité. Ces reliques (manuscrits, correspondances, livres illustrés ou reliures confectionnées par les décorateurs Pierre Legrain et Rose Adler) montrent le goût très sûr de Jacques Doucet qui ne se fiait pas, comme le disait Gide, « aux rumeurs des salons et de la presse ». Durant quatre cents pages, le lecteur déambule donc au gré de sa lecture, découvrant les documents déposés « provisoirement » en décembre 1932, dans une salle de la bibliothèque Sainte‑Geneviève : placards corrigés par Proust d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs, portrait de Rémy de Gourmont par Raoul Dufy, lettre de Germain Nouveau à Paul Verlaine...

3Cette énumération de documents précieux, conservés dans de prestigieux écrins (des portefeuilles en papier de bois à dos et coins de parchemin réalisés par Rose Adler), bien que superbement illustrée et remarquablement éditée, possède néanmoins les inconvénients du livre‑catalogue : le choix du classement alphabétique rend la lecture moins fluide et il est parfois décevant de passer sans transition d’un auteur à l’autre. Chaque section s’apparente ainsi à un recensement des documents rassemblés par le mécène et sélectionnés par le chercheur. Certes, Edouard Graham  donne au lecteur de précieuses indications factuelles, mais l’ouvrage n’offre pas un examen approfondi du contenu des missives. Dans des notices savantes, il raconte comment tel auteur a connu Jacques Doucet, quels étaient leurs liens, pourquoi celui‑ci a fait l’acquisition de certains manuscrits et dans quelles circonstances. Edouard Graham met ainsi en lumière deux éléments : d’une part, pour venir en aide à des écrivains qu’il jugeait dignes de reconnaissance, Doucet était prêt à acquérir des manuscrits à des prix élevés4 ; d’autre part, il rappelle l’importance des conseillers dont le mécène s’entourait : André Suarès, Louis Aragon, André Breton ... L’influence initiale de Suarès est d’ailleurs décisive : il convainc Doucet d’organiser sa collection en fonction de l’idée de filiation et recommande ainsi d’acheter des œuvres parnassiennes et symbolistes qui ont été les sources et les repoussoirs du quatuor initial composé d’André Gide, de Francis Jammes, de Paul Claudel et de Suarès lui‑même. Après le remplacement de ce dernier par Aragon et Breton en 1922, la collection prend une nouvelle direction qui n’étonnera personne : la littérature contemporaine prend une plus grande place dans les écrits rassemblés par Doucet (avec des manuscrits d’Artaud, Baron, Desnos, Eluard, Péret, Vitrac…). Autrement dit, le but du chercheur est bien de reconstituer l’histoire de la bibliothèque au moyen des manuscrits autographes des écrivains : Edouard Graham essaie de tenir une chronique des rapports du mécène avec ceux qu’il finance. Émerge alors distinctement une « méthode » Doucet qui se constitue en quatre temps : un guide doit d’abord attiser la curiosité du collectionneur, attirer son attention sur un écrivain pour qu’il commence ensuite à découvrir son œuvre. Dès lors, il se propose de parrainer un projet littéraire afin, en dernier lieu, de créer un lien particulier avec l’auteur. Il apparaît alors clairement que les écrivains de Doucet se situent de trois façons distinctes dans le champ littéraire : soit ils créent une œuvre originale grâce à son soutien pécuniaire (tel Aragon pour Le Paysan de Paris), soit ils commentent leur propre ouvrage déjà en possession du mécène (Doucet demande par exemple à Leiris « une petite ou longue lettre explicative de ce qu’[il a] voulu faire, dire, prouver »), soit, enfin, il leur est demandé d’effectuer un « cheminement critique » (ainsi de Radiguet écrivant sur le cubisme littéraire ou Desnos sur les mouvements dadaïstes et surréalistes).

4Cet ouvrage a par conséquent le mérite de donner un bon aperçu des collections d’une bibliothèque qui peut parfois être difficile d’accès. Mais il possède une autre qualité : il est une mine d’informations sur la vie de Jacques Doucet dont l’historiographie est plutôt mince5. Les documents venant du collectionneur lui‑même sont plutôt rares et n’apprennent pas grand‑chose (le fonds Jacques Doucet, par exemple, conservé à l’Institut national d’histoire de l’art à Paris, contient essentiellement des articles de revues et des documents concernant ses collections d’œuvres d’art, sa maison de couture et la décoration de ses résidences) : on ne trouve quasiment pas de documents personnels. C’est donc à travers le regard des autres que l’on apprend à mieux connaître le mécène. Et c’est grâce à la correspondance qu’il entretient avec « ses » écrivains qu’Edouard Graham parvient à dresser un portrait assez précis de Jacques Doucet qui, semble‑t‑il, avait horreur des honneurs. Ce refus d’être sur le devant de la scène explique peut‑être sa manie systématique de détruire toute trace concernant sa vie. Il appartient donc au lecteur de flâner au milieu de ce travail d’exégèse considérable. Cette bibliothèque, représentative d’une époque, s’ouvre au regard du curieux et de l’amoureux de littérature, qui peut, de page en page, se faire une idée de son contenu et de son importance.