Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2012
Juillet-Août 2012 (volume 13, numéro 6)
titre article
Delphine Vernozy

Le rythme, terme-clé de la critique de la civilisation en Allemagne au début du XXe siècle

DOI: 10.58282/acta.7139
Olivier Hanse, À l’École du rythme… Utopies communautaires allemandes autour de 1900, Saint‑Étienne : Presses de l’Université de Saint-Étienne, coll. « Les scripturales », 2010, 305 p., EAN 9782862725680.

1En y pensant rapidement et à l’aune des problématiques littéraires, on pourrait être tenté de faire de l’esthétique ou de la poétique le terrain privilégié de l’analyse du rythme. Or, dès son introduction, Olivier Hanse nous montre combien le rythme est un objet de pensée qui a divisé les intellectuels et été mis au service des idéologies. Autour de 1900, le concept de rythme profite d’une véritable mode. Il se place au centre de nombreux discours qu’O. Hanse se propose d’examiner, en scrutant plus particulièrement les milieux de la gymnastique et de la danse qui occupèrent le devant de la scène dans la redécouverte des prétendus bienfaits du rythme. La démarche d’O. Hanse est avant tout celle d’un historien des idées. Il s’agit pour lui d’étudier comment le concept de rythme fonctionne à l’intérieur d’un contexte particulier, sur une période qui va de la dernière décennie du xixe siècle au milieu des années vingt. Cette étude est notamment redevable au travail d’Inge Baxmann1, mais O. Hanse choisit d’adopter une perspective plus resserrée, en s’attardant très précisément sur les figures de cette pensée du rythme que furent le danseur et chorégraphe Rudolf Laban2, le musicien Émile Jaques‑Dalcroze3, le philosophe Ludwig Klages4 et le gymnaste et musicien Rudolf Bode5. Tous les six furent porteur d’utopies sociales au sein desquelles le rythme jouait un rôle central. O. Hanse choisit dès lors de se demander : « par quoi, dans leur situation précise et dans celle de leur(s) groupe(s) d’appartenance, sont-ils conduits à élaborer de tels rêves et à vouloir placer leurs espoirs dans la danse et dans le rythme ? » (15).

Comment, pour la bourgeoisie éclairée, le rythme devient l’« un des mots-clés de la critique de la civilisation » (67)

2Tous les protagonistes cités ci‑dessus appartiennent à la bourgeoisie cultivée, dont O. Hanse démontre très clairement qu’elle joue un rôle central dans cette redécouverte du rythme. Écartée du pouvoir depuis le xviiie siècle, au début du xxe siècle elle se sent de plus en plus menacée, d’un côté par la bourgeoisie industrielle et commerçante, de l’autre par le monde ouvrier. Ce sentiment de décrochage est à l’origine d’une « révolte des clercs6 » qui donne le jour à de nombreux projets de réformes ainsi qu’à la fondation de groupes voire de communautés ; autant de tentatives d’agir sur l’ordre social que l’on désigne communément par l’expression « réforme de la vie » [Lebensreform]. Il faut d’emblée préciser que cette « révolte » se fait dans la douceur, héritière qu’elle est des ambitions qui animent la bourgeoisie depuis le xviiie siècle et qui consistent à résoudre par la pensée des problèmes qu’elle n’est pas en mesure de régler sur la scène politique. Dans la lignée de Schiller, les réformes sont envisagées à l’aide de moyens essentiellement physiques et esthétiques. Leurs principaux leviers étant l’art et l’éducation, elles se veulent indolores et, par là même, susceptibles d’agir sur le long terme.

3C’est dans ce contexte que le rythme devient pour les clercs un « mo[t]-cl[é] de la critique de la civilisation » (67). Les discours sont unanimes : le rythme, si important par le passé, malheureusement n’est plus. Les dysfonctionnements de la société tels qu’ils sont perçus par la bourgeoisie cultivée sont, dans le sillage de la pensée de Nietzsche, mis sur le compte d’une perte du rythme et associés à l’idée de décadence. Les clercs, dans leur contestation d’un ordre social qui ne leur accorde plus autant de pouvoir qu’avant, s’emparent ainsi de ce concept de rythme qui devient porteur d’utopies sociales et se présente comme un support propice à l’édification d’une nouvelle culture qui leur redonnerait une place dominante.

4Il semble que ce soit à l’école et dans la formation des individus que le rythme et le constat d’arythmie semblent se doter des enjeux les plus brûlants. Le pédagogue Émile Jaques‑Dalcroze va notamment s’intéresser à la possibilité d’une éducation de l’enfant par la musique et la gymnastique, qui aurait vocation à soigner l’homme moderne de son arythmie, c’est‑à‑dire de son manque de rythme et de coordination, de la dislocation dont il souffre entre son esprit et son corps7. Au contraire, l’école telle qu’elle existe, trop centrée sur la volonté et l’intellect au détriment du corps, entretiendrait cet état d’arythmie. L’ouvrier soumis à sa machine, qui effraie tant la bourgeoisie cultivée, apparaît comme le pur produit de cette éducation arythmique qui fragmente les individus, atomise les activités et les savoirs humains, s’opposant à l’idéal de formation des études humanistes dont sont issus les clercs et qui perd peu à peu du terrain. C’est là encore une façon pour la bourgeoisie éclairée d’exprimer sa peur du prolétariat et la menace qu’elle sent peser sur sa classe, à une époque où les figures triomphantes sont celles de l’ingénieur et de l’industriel. O. Hanse montre ainsi avec une grande clarté combien

en tant que membre de la bourgeoisie cultivée, [les auteurs de ces théories] se sentent menacés de perdre leur prestige social et se servent du terme « arythmique » pour dénoncer tout ce qu’ils considèrent comme étant les piliers d’un système qui est en train de les marginaliser. (118)

5Le choix du terme d’« arythmie », qui désigne en médecine l’irrégularité du rythme cardiaque, dénonce une nette tendance de la part des clercs à pathologiser une société dont ils se sentent de plus en plus exclus, ainsi qu’une propension à se poser en médecins du peuple dans une stratégie de réappropriation du pouvoir.

Réactiver le rythme présent en chacun de nous : le ciment d’un projet de société rêvé par les clercs

6Il s’agit donc pour la bourgeoisie éclairée de trouver comment réactiver le rythme pour faire de cette force « le ciment d’une véritable alternative sociale et culturelle » (121). Mais où réside ce rythme ? Pour élucider un premier aspect de cette question et suivant la démarche pluridisciplinaire qui est la sienne, O. Hanse nous conduit du côté de l’histoire de la psychologie et de la psychanalyse. La bourgeoisie cultivée, en prônant le rythme comme alternative sociale, s’appuie en effet sur des travaux scientifiques de son époque. Au début du xxe siècle, un certain nombre de médecins et de psychologues travaillent à mettre en évidence que le fonctionnement de notre organisme et de notre conscience serait fondamentalement rythmique. Et non seulement le rythme est ce qui détermine tout être humain, tant biologiquement que psychiquement, mais c’est aussi ce qui le relie au cosmos. Ces conceptions scientifiques rencontrent les idées de la réforme de la vie, au sens où leur objectif se situe dans une approche globale du vivant et de l’univers, censée mettre en lumière la cohésion des groupes humains dans le respect de l’individualité. On comprend bien pourquoi les clercs furent sensibles à de telles théories qui leur permettaient de dénoncer une vision morcelée de l’homme et de l’univers véhiculée par une science devenue trop spécialisée.

7O. Hanse met au jour un second ressort de l’argumentation des clercs dans leur remise à l’honneur du rythme. Après avoir montré que le rythme était au cœur du vivant et de ses liens avec le cosmos, il s’agit de mettre en évidence l’importance du rythme en se tournant vers un passé qui savait en cultiver les bienfaits. Autrement dit d’« examiner le passé pour guérir le présent » (147). Et ce passé, pour la bourgeoisie éclairée de l’époque, c’est la Grèce antique qui l’incarne.Le rythmicien Jaques‑Dalcroze et le chorégraphe Rudolf Laban, inspirés par la pensée de Nietzsche, sont ainsi persuadés que les Grecs ont su se faire maîtres du rythme et de la danse, comprenant que tout devrait commencer par le corps et son éducation. Le modèle grec, à l’opposé du modèle matérialiste anglais ou bien français, détiendrait la capacité de réunir le corps et l’esprit pour les entretenir dans un rapport sain au reste du monde. C’est la force civilisatrice des Grecs qui est ici mise en avant, avec l’idée que les Allemands n’auraient qu’à prendre le relais.

8Mais ce rythme qui structure notre être biologique et psychique et qui est le garant d’un haut degré de civilisation, comment le réactiver ? O. Hanse le montre, la réponse passe par le corps qui, à travers la danse et la gymnastique, devient le pivot d’une utopie de l’œuvre d’art totale. La référence à Wagner est ici incontournable8. Les expériences artistiques menées dans le cadre de la réforme de la vie ont ceci de commun avec le wagnérisme que, dotant leur projet d’une intention thérapeutique, elles entendent « opérer, par le biais d’une expérience corporelle particulière et en se fondant sur un modèle grec, une nouvelle synthèse artistique et collective » (173).Les clercs font ainsi le rêve « d’englober le spectateur dans un projet de synthèse des arts, de conduire la vie et l’art à fusionner, et de rendre par là même à la société humaine sa cohésion perdue » (174). L’enjeu est bien de donner corps à un idéal que Wagner n’aurait fait qu’approcher. O. Hanseprend notamment pour exemple le projet d’Émile Jaques‑Dalcroze à Hellerau. Pour le pédagogue, musique et danse doivent en effet être réunis dans un projet général de réforme fondé sur la gymnastique rythmique, c’est‑à‑dire sur l’éducation du corps par le rythme musical. Le projet de la fête scolaire de 1911, conçu en collaboration avec Adolphe Appia comme un véritable aboutissement de ces recherches, remporte un triomphe auprès du public et des personnalités venues y assister, telles que Claudel et Rilke. Nombre de commentateurs ont admiré non seulement la réalisation artistique mais aussi l’utopie communautaire d’un tel projet. C’est que, O. Hanse le rappelle,

les tentatives fondées sur l’éducation rythmique et l’expression corporelle, de construire une « œuvre totale », s’inscrivent dans une volonté de faire de la fusion des arts la prémisse d’une synthèse sociale, c’est‑à‑dire de la reconstruction d’une communauté paisible, fraternelle et stable. (184)

9Face à une société que l’on juge en voie d’atomisation, il devient urgent de recréer des sentiments communautaires et le rythme peut en être la pierre angulaire9. Mais O. Hanse émet un soupçon : le rythme à Hellerau ne serait‑il pas utilisé comme « moyen de pacifier les rapports sociaux en vue d’éviter le dangereux renversement de l’échelle voulu par le prolétariat » ? (190). À terme, il semble bien que l’objectif de toutes ces expérimentations soit toujours d’asseoir la domination des classes cultivées.

Les prolongement antihumanistes du « mouvement du rythme »

10Dans la dernière partie de son ouvrage, O. Hanse retrouve une perspective historique pour observer qu’après 1918, la bourgeoisie se sent de plus en plus tenue à l’écart d’une société qui assiste à la montée en puissance du mouvement ouvrier. Si l’on ajoute à cela l’échec relatif des expériences sociales menées dans le cadre de la réforme de la vie et la défaite de la guerre, on comprend que les discours se durcissent. De fait, on commence à envisager sous un jour pessimiste le projet d’agir sur la société par des voies détournées et certains cercles réformateurs sont entraînés vers une dérive conservatrice, alimentée par des discours nationalistes, voire racistes.

11Le rythme se charge dès lors de nouvelles significations. Il ne renvoie plus tant à une structure rationnelle capable d’éduquer, de discipliner et de coordonner les masses qu’à un principe vital. Situé non plus du côté de la volonté mais de l’instinct et de l’irrationnel, il n’est plus de nature à être enseigné ni réactivé. Les clercs oscillent alors entre « le pessimisme le plus noir et la foi en un possible “tournant”, qui verrait le vivant et les forces irrationnelles reprendre le dessus sur la raison instrumentale et le rythme, ainsi libéré, réintégrer l’homme dans la “totalité organique du cosmos” » (205). Pour illustrer ce processus de durcissement, O. Hanse fait le point sur deux figures emblématiques : le gymnaste et musicien Rudolf Bode et le philosophe Ludwig Klages10. Il met bien en évidence que, sous couvert de parler du rythme, nous avons là des discours qui vont jusqu’à contester les fondements de la démocratie. Ce courant du « mouvement du rythme » exprime ainsi des idées qui vont à l’encontre des valeurs démocratiques que sont la liberté, la raison et l’égalité, pour leur opposer le règne de l’âme, de l’instinct, de l’irrationnel, autant de valeurs portées par le concept de rythme. Partant, et c’est là que la dérive antihumaniste affleure, il s’agit moins de se préoccuper du bien‑être, de la santé morale et physique de l’homme, que de fonder la société sur un prétendu respect des forces de la nature.

12O. Hanse s’arrête au bord du basculement de ces idées dans l’idéologie nationale socialiste (qui a déjà été étudié pour ce qui est de la danse par Laure Guilbert11), mais avec un double souci qui fait le grand intérêt de son travail : d’une part ne pas escamoter le danger potentiel de certaines tendances, de l’autre, ne pas faire non plus de tout le premier tiers du xxe siècle un lent cheminement vers la catastrophe.

13Le travail d’Olivier Hanse apporte ainsi un éclairage précieux sur l’histoire du concept de rythme. Si son étude aborde les domaines de la psychologie, de la biologie, de l’astrologie, de la musique ou de la littérature, son objet principal est bien le rythme corporel, celui des corps en mouvement. En effet, cet engouement pour le concept de rythme, propre au début du xxe siècle, va de pair avec une volonté, à la suite de Nietzsche et de Schopenhauer, de réhabiliter le corps. L’enjeu consiste pour les clercs à « modifier le rapport de l’homme à son “enveloppe charnelle” et [à] amener celui‑ci à accorder à sa santé et à son bien‑être physiques une importance de premier ordre » (49). Situé du côté du corps, de la sensibilité, de l’âme et l’instinct, le rythme aurait le pouvoir de contrecarrer la domination de l’intellectualisme et du matérialisme, que les clercs identifient comme des menaces. À travers les pratiques de la danse et de la gymnastique, le rythme pourrait donc se faire le garant de l’équilibre entre le corps et l’esprit de l’individu, et de l’harmonie et de l’unité de la société.

14Qu’il soit au centre d’utopies communautaires humanistes ou de théories vitalistes et antidémocratiques, le rythme apparaît comme un « concept offensif12 ». Autrement dit, le concept de rythme intervient pour « combler un manque à une époque où un besoin idéologique et d’interprétation se fait sentir et […] fonder une série d’oppositions permettant aisément de condamner tous les méfaits ressentis de la modernité » (117), devenant « la caractéristique de plus ou moins tout ce qui est uni, cohérent, bien coordonné, harmonieux, et que les progrès de la civilisation répriment chaque jour un peu plus » (Ibid.). O. Hanse, par son étude, apporte ainsi une importante contribution à la compréhension de cette période en Allemagne et de ses enjeux idéologiques, révélant comment la bourgeoisie éclairée a su instrumentaliser le concept de rythme pour lutter contre sa mise à l’écart du pouvoir et tenter de refonder une société dans laquelle elle retrouverait sa place dominante.

15Ne manquons pas pour finir de saluer le projet de nous donner à lire des textes méconnus en France et sur lesquels la majorité des études ont été publiées en allemand, et de mettre ainsi à la portée des non germanophones des réflexions passionnantes.