Acta fabula
ISSN 2115-8037

2012
Mai-Juin 2012 (volume 13, numéro 5)
Magdalena Delescu

La pluralité du moi artaudien, entre poésie & clinique

DOI: 10.58282/acta.7063
Patrick Wateau, Antonin Artaud, « foudre du tact personnel »,Saint‑Denis : Presses universitaires de Vincennes, coll. « Intempestives », 2011, 108 p., EAN 9782842922689.

1L’étude de Patrick Wateau constitue une interprétation personnelle de l’œuvre et de la personnalité controversées d’Antonin Artaud, mêlant les élans lyriques aux méditations philosophiques concernant la condition humaine. Passionné du spectacle de la pluralité du moi qu’Artaud se donne à lui‑même à travers sa pensée et son écriture, l’auteur choisit une grille d’interprétation plurivalente de ce qu’il appelle « plus qu’une expérience de lecture » (p. 12), à savoir une violence originaire du discours artaudien, en directe connexion avec son vécu tumultueux. Au‑delà du symbolisme, de la grammatologie textuelle, de la psychanalyse, l’œuvre artaudienne reste irréductible, séduisante et intrigante. Ainsi que le souligne Jean‑Michel Rey dans son Avant-propos, sa forte subjectivité, son allure disparate, ses contradictions internes fréquentes donnent à la fois son originalité et sa difficulté d’approche (p. 5). Une approche que tente courageusement le présent ouvrage, à travers ses rythmes différents de lecture, adaptés à l’écriture discontinue d’Artaud. D’ailleurs, les nombreuses citations qui le parsèment montrent la résolution de l’auteur à ne pas recenser les travaux universitaires menés en la matière, mais plutôt à confronter deux subjectivités intransigeantes, la sienne et celle qui se dégage des textes analysés, afin de trouver les points convergents.

2Au long de son étude, P. Wateau explore minutieusement les particularités du psychisme artaudien, dans son souci d’éclairer les aspects fondamentaux des rapports de l’écrivain à son propre moi, à l’altérité, à Dieu, à son corps et à la sexualité. Ce sont, d’ailleurs, les thèmes centraux de sa réflexion et de son écriture, tellement ardents qu’ils ont nécessité la création d’un nouveau langage qui puissent les exprimer. Selon Artaud, toute signification universellement reconnue est déjà dépourvue de véridicité, morte, forçant l’esprit à se renfermer dans la mécanique infernale de l’habitude. Ainsi le langage doit-il faire éclater ses limites, retrouver son pouvoir originaire de suggestion, marier les catégories, redevenir une axiomatique pure. Reflétant les tourments d’un esprit fondé sur des contradictions irréductibles, le langage artaudien surgit d’une pensée radicale, délibérément singulière et provocatrice. Ainsi que l’auteur du livre l’affirme dans la dernière partie intitulée Du débat-battement, Artaud assène ses vérités objectivement indépendantes les unes des autres dans l’ordre de sa subjectivité (p. 87), ce qui les rend très souvent hermétiques.

Les basculements identitaires d’Artaud & son rapport problématique à l’altérité

3Le rapport identité-altérité tel qu’il se dégage des écrits artaudiens constitue le cœur analytique de ce livre. La difficulté de la conclusion identitaire chez Artaud est doublée par ses nombreuses fréquentations des prisons, des asiles et des cliniques, tel que le rappelle l’auteur dans la troisième partie intitulée Contre (p. 66‑77). Habitué dès sa jeunesse à la maladie et aux troubles psychiques, Artaud est diagnostiqué par le docteur Toulouse, qui l’accueille en 1920 à l’asile de Villejuif, comme étant touché par le « délire des négations », ce qui attesterait l’altération de sa personnalité et les trous de son raisonnement logique. Bien que P. Wateau s’applique à défendre la poéticité créative de ce « non » programmatique, les choses se compliquent si l’on essaie de l’interpréter en marge de ses nombreux traitements psychiatriques, incluant les électrochocs subis à l’hôpital de Rodez. Ce « sens de la négation qui préfixe et fixe toute son œuvre » (p. 15) nous semble mieux placé à mi‑chemin entre la poésie et la contrainte médicale réitérée jusqu’au refus viscéral. Une souffrance terrible est à l’origine de ce « non » obsessionnel, englobant maladie, privation continue de liberté et conscience lucide au sujet de la condition humaine. Perpétuellement mécontent de sa propre condition existentielle, Artaud s’incarne successivement et théâtralement dans d’autres « moi » afin de s’oublier ou, au contraire, de mieux se retrouver. Son expérience métaphysique est, en fait, une double exclusion (p. 20), car il ne s’identifie tout à fait ni à lui ni au monde, s’en trouvant toujours séparé. Ce qui aurait du être un mouvement rythmique inconscient, heureux, d’ouverture vers autrui et de renfermement en soi est vécu à travers une conscience hypertrophiée qui lui cause un spleen incessant. Toujours à l’écoute de ses processus psychiques, il est convaincu que le centre de sa pensée ne lui appartient pas, se trouvant tragiquement à l’extérieur de lui-même. Cette idée de dépossession l’a hanté toute sa vie, étant directement liée à cette conscience perçante d’une destinée qui nous a été imposée. Autrui devient, ainsi, tantôt une source de désir par besoin de fuir soi-même, tantôt un sommet de l’horreur et de la répugnance. Artaud parle fréquemment d’une altérité élevée au rang de fatum, en employant les termes métaphoriques de « larves » et d’« incubes », pour nommer les mystérieux responsables du régime humain de dépossession (p. 22). Ainsi que le fameux « non », sa difficulté d’individuation peut être rapidement liée à la somme de ses troubles psychiques demeurés constants au long de sa vie. Encore une fois, P. Wateau défend l’écrivain contre les accusations de paranoïa qui lui ont été adressées en s’appuyant sur des arguments dérivés de son affiliation poétique : Artaud a toujours refusé l’identité qu’on lui imposait du dehors, car il a toujours su qui il était (p. 32). En fait, il nous semble qu’il a toujours confusément basculé entre lui-même et les autres, entre le refus et l’acceptation de son destin, à tel point que son basculement est resté sa seule certitude. Ses dilemmes identitaires dérivent de son désir de se faire le seul responsable de sa destinée, ce qui évidemment reste une utopie douloureuse. Son idée du double peut s’appliquer à n’importe quel niveau de la réalité : tout est double, car rien n’est tel qu’il semble être. L’homme n’est qu’une ombre pathétique de ce qu’il aurait pu être s’il n’était pas étranger à lui-même par naissance. À leur tour, le langage et le théâtre ne sont que des formes figées dont le vrai potentiel reste caché derrière leur mécanique stérile1. Aux yeux de l’auteur, la question pour Artaud se pose donc de « savoir si c’est nous‑mêmes qui voulons quand nous allons à la rencontre des événements, ou si ce n’est pas plutôt un autre qui veut en nous et qui, à notre insu, nous trompe nous‑mêmes » (p. 46). À ce dilemme artaudien il répond avec fermeté à la fin de son étude en affirmant : « le sujet-Artaud n’est […] jamais hors sujet et « je » n’est pas un autre, jamais, dans son individualité » (p. 95). Ce serait traiter avec la même indulgence un doute identitaire qui représente le cœur même de la création artaudienne. Malgré son fameux caractère réactif et sa personnalité sulfureuse, dans la succession infinie de ses identités d’emprunt, l’écrivain ne réussira pas, pour autant, à retrouver son identité dont il cherchera les grandes lignes tout au long de sa vie.

Le faux dieu de la Création

4L’étude de P. Wateau surprend avec finesse le rapport sinueux d’Artaud avec Dieu. Selon lui, la Création est d’emblée partie sur un mauvais pas, car fondée sur une mécanique diabolique d’engendrement, dirigée par un faux dieu. C’est le même dieu qui a dépossédé les êtres dès leur naissance, en les privant de liberté et de vie éternelle. Les termes artaudiens cités par l’auteur sont catégoriques : dévoration, vampirisme, omnivorisme, afin de décrire l’immolation progressive de l’homme sur l’autel de ce dieu cruel (p. 25). Habitué aux extrêmes, Artaud passe successivement d’une attitude à son contraire, dans son désir fiévreux de découvrir la substantielle moelle divine. Son voyage au Mexique, en 1936, le met en présence des rites d’initiation Tutuguri, performés par le peuple Tarahumaras, qui semblent réaliser, à ses yeux, les principes du « théâtre de la cruauté » à l’échelle de toute une civilisation. Croyant y trouver un dieu archaïque, plus authentique que celui chrétien, il pense le surpasser, à sa manière rebelle, en s’autoproclamant maître-sorcier. Si Dieu est le premier « envoûteur », celui qui a trompé originairement l’homme, alors lui, il doit le devancer et devenir lui-même le prototype (p. 69). Ce comportement iconoclaste tournera en adoration avec son épisode d’identification avec le Christ, pendant sa période chrétienne de 1937 à 1945 occasionnée par son voyage en Irlande. Alternant les attitudes athéistes avec celles croyantes, Artaud mène donc une bataille permanente contre la force cosmique qu’il cherche et repousse successivement, dans sa quête existentielle désespérée. Questionner Dieu équivaut pour lui à sonder le sens et le but de son existence, avec une inquiétude toujours renouvelée.

Le corps contradictoire d’Antonin Artaud

5Les premières lignes du livre, celles de l’introduction écrite par l’auteur, avancent : « Peu d’œuvres possèdent, comme celle d’Artaud, autant d’occurrences du pronom « moi », obligeant « je » à être toujours présent à sa vérité ardoyante […] » (p. 11). Le « je » artaudien, incessamment assumé dans ses écrits, correspond à un « moi » pluriel issu d’une imagination riche, coexistant avec un autre « moi » corporel, synonyme indélébile de souffrance. En effet, cette « intentionnalité souffrante » (p. 19) d’Artaud est celle que l’étude de P. Wateau met le plus constamment en lumière. Étant un habitué de la douleur physique, l’écrivain bâtit sur son expérience corporelle concrète ses conceptions contrastées sur le corps, l’inconscient et la sexualité. Son acte de penser est forgé par la douleur et aiguisé par une préoccupation permanente d’auto‑observation clinique. D’ailleurs, il déclare lui-même : « Je ne sépare pas ma pensée de ma vie. Je refais à chacune des vibrations de ma langue tous les chemins de ma pensée dans ma chair » (cité par l’auteur à la page 96). Constamment mis aux épreuves les plus dures, le corps d’Artaud semble devenir une priorité absolue de sa conscience, une obsession autant chérie que répugnée. Sa place paradoxale est celle d’une domination totale et malheureuse. Tous ses processus physiologiques seront décrits par l’écrivain avec un dégoût et une fascination égaux :

[…] je sais que/ l'espace / le temps,/ la dimension,/ le devenir,/ le futur,/ […] le moi,/ le pas moi,/ ne sont rien pour moi ;/ mais il y a une chose […]/ la présence de ma douleur/ de corps,/ la présence/ menaçante,/ jamais lassante/ de mon corps ;/ si fort qu’on me presse de questions/ et que je nie toutes les questions,/ il y a un point/ où je me vois contraint/ de dire non,/ NON/ […] et ce point/ c’est quand on me presse,/ quand on me pressure/ et qu’on me trait/ jusqu’au départ/ en moi,/ de la nourriture,/ de ma nourriture/ et de son lait./ […] en me pressant ainsi de questions/ jusqu'à l’absence/ et au néant/ de la question/ on m’a pressé/ jusqu'à la suffocation/ en moi/ de l’idée de corps/ et d’être un corps,/ […] et c’est alors que j’ai senti l’obscène/ et que j’ai pété/ de déraison/ et d’excès/ et de la révolte/ de ma suffocation./ C’est qu’on me pressait/ jusqu'à mon corps/ et jusqu’au corps/ et c’est alors/ que j’ai fait tout éclater/ parce qu’à mon corps/ on ne touche jamais.2

6Le corps artaudien est donc un tabou dont le caractère incontestable doit être constamment sapé. Cette finesse d’auscultation Artaud l’a sans doute parfaite pendant ses années d’enfermement à l’hôpital de Rodez, où les cinquante‑huit séances d’électrochocs le firent connaître « la musicalité infinie des ondes nerveuses » (p. 76) lui traversant la chair. Afin d’éviter sa propre disparition, il a dû s’aliéner, diviser infiniment son moi, trouver des procédés « poético-cliniques » nouveaux pour « parler le totem » (p. 75). Les affres de la douleur lui ont montré la voie d’une expérience métaphysique à partir du plus profond de son corps, réunissant, à ce point extrême de vécu physiologique, toutes les grandes instances –Dieu, le sorcier, le totem, la magie, l’envoûtement- dans une manifestation commune.

7Face à la dureté quotidienne d’une telle expérience corporelle, la sexualité artaudienne ne pouvait pas trouver un terrain favorable et épanouie. P. Wateau consacre quelques pages à la préoccupation d’Artaud pour la vie et les travaux d’Abélard, en rappelant le développement d’un fantasme artaudien d’autocastration à partir de l’émasculation subie par le théologien français durant sa vie (p. 29). Les organes sexuels, générateurs de concupiscence, dévorateurs d’énergie, ennemis de la pureté, sont un poison de la conscience. La volonté de copulation gaspille du temps précieux nécessaire à l’élévation de l’esprit, à la recherche de la substance divine. Seulement, les appels reniés du corps biologique jouent encore une fois un mauvais tour à Artaud, car, à regarder derrière les lignes radicales du poème vibratoire « Main d’ouvrier et main de singe », il est aisé de percevoir une vérité inconsciemment (sic) cachée. L’ouvrier-poète, assoiffé de création, n’y demande qu’une matière à creuser, labourer, tarauder. Charrueur, le poète est décrit tracer son entaille, dans cette matière passive, par le « soc incarné du verbe » (p. 51). La sublimation poétique d’un acte sexuel perpétuellement manqué y devient évidente. À part une sexualité autant refusée que secrètement désirée, Artaud se désiste à la fois d’un inconscient pour lui non existant. Il se déclare le maître absolu de sa conscience et de son inconscient, dans une volonté d’autocontrôle surpassant le pouvoir du faux dieu qui n’a chargé l’homme que des réalités pesantes. Pendant de la sexualité, l’inconscient est « immoral de naissance » (p. 32) et synonyme du néant. En le refusant, Artaud refoule une partie importante de sa psyché, s’enfonçant ainsi durablement dans la psychose.

8Le « foudre du tact personnel » (expression artaudienne reprise par l’auteur à la page 108) d’Artaud a voulu mettre un ordre individuel dans une réalité par définition multiforme. Il a voulu séparer des aspects existentiels qui demeurent infailliblement imbriqués. Il s’est entêté à demeurer outrancier et visible, par son besoin de compensation d’un anonymat quotidien de la douleur. Son blâme persistant, corrosif, d’une existence humaine foncièrement modeste, chutée dans une corporalité nécessiteuse et fragile, s’est associé à la vision rêvée d’un feu purificateur qui permette de réunir corps et esprit, et d’accorder ainsi deux réalités, à ses yeux, à jamais dissociables. Sa marche contre les lois banales de la vie s’est accompagnée de sacrifices énormes qu’il a dignement assumés au nom d’une poésie existentielle véritable. L’énigme que fut sa vie, ainsi que le conclut Patrick Wateau à la fin de son livre, consiste à s’être identifié au lyrisme (ibid.), dans une démarche utopique éphémère et tragique. Son moment de gloire éclatante reste, néanmoins, incontestable.