Acta fabula
ISSN 2115-8037

2012
Mai-Juin 2012 (volume 13, numéro 5)
Noro Rakotobe d’ Alberto

Échos de l’étranger sur la littérature française du XXe siècle

DOI: 10.58282/acta.7058
La Littérature française du xxe siècle lue de l’étranger, sous la direction de Dominique Viart, Villeneuve d’Asq : Presses universitaires du Septentrion, coll. « Perspectives », 2011, 281 p., EAN 9782757402078.

1L’édition de La Littérature française du xxe siècle lue de l’étranger1 par Dominique Viart participe de l’état des lieux des recherches vingtiémistes entrepris depuis plusieurs années par la Société d’Étude de la Littérature Française du xxe siècle. Elle fait suite à la publication en 2004 de La Traversée des thèses2, qui présente unevuegénérale de la structuration du champ des recherches vingtiémistes françaises en interrogeant les corpus de thèses et les méthodesprivilégiées. La Traversée des thèses dresse une cartographie des auteurs et des genres les plus étudiés ainsi que de ceux qui sont délaissés. Elle signale aussi déjà la nécessité de prendre en compte l’internationalisation des apports dans un bilan d’étapes des recherches en littérature du vingtième siècle. La dernière partie de l’ouvrage ouvre de manière restreinte des pistes sur la recherche doctorale hors de l’hexagone. Madeleine Frédéric se penche sur le cas de la Belgique et Antoine Compagnon sur celui des États‑Unis. Le présent recueil élargit le propos. Il se penche sur l’ensemble du champ de recherches, de la recherche doctorale à celle effectuée par des chercheurs installés. Il diversifie aussi les horizons géographiques. Les échos viennent autant de lieux appartenant à la francophonie comme le Québec, la Belgique francophone ou la Suisse que de pays étrangers moins proches comme la Chine et l’Australie. Dans sa préface, D. Viart3 souligne le regret qui peut être éprouvé à la lecture de l’ouvrage face au constat que d’importants territoires manquent à l’appel, Maghreb, Afrique noire, Océanie… Les dimensions de l’ouvrage ainsi que les contraintes de l’organisation du colloque n’ont manifestement pas permis d’intégrer plus d’interventions. Le panorama reste riche malgré les manques.

2Le recueil s’organise en cinq grands ensembles, l'approche romanistique en Allemagne, en Flandre, en Scandinavie et aux Pays‑Bas, la littérature française dans les universités francophones en Belgique francophone, en Suisse, au Québec et au Liban, la littérature française dans les universités anglophones, en Grande‑Bretagne, aux États‑Unis, au Canada anglophone et en Australie, les relations historiques privilégiées avec l’Italie, la République Tchèque, Israël, et enfin la littérature française dans les pays de l’Est, Japon, Chine et Russie.

Délimitations du champ d’étude

3Certains constats faits dans la Traversée des thèses sont reconduits dans cet ouvrage. La structuration de la recherche doctorale reflète en partie les tendances générales de l’ensemble de la recherche en littérature du xxsiècle. On peut en repérer quatre principales. La première concerne le déséquilibre entre les genres au profit du roman. Le théâtre comme la poésie restent globalement peu étudiés. On peut dans un second temps noter la surreprésentation de certains auteurs canonisés comme Proust ou Beckett au détriment d’autres écrivains comme ceux du Nouveau Roman par exemple. Seuls Duras et Robbe‑Grillet semblent échapper au marasme. La présence d’un spécialiste dans une équipe peut parfois sauver un auteur. Ainsi, en Norvège, les études sarrautiennes se portent bien. Les études culturelles permettent aussi de renouveler le panorama des études. Le développement des queer studies, qui prennent en compte l’orientation sexuelle, impulse la recherche sur Genet ou Gide alors que d’autres auteurs de leur génération, comme Supervielle, sont peu étudiés. Grâce aux gender studies, qui s’attachent au genre, certains auteurs sont réévalués. Karin Gundersen note ainsi qu’en Norvège, les études sur Beauvoir rivalisent avec celles sur Jean‑Paul Sartre. C’est également le cas aux États‑Unis. La troisième tendance qui organise les études vingtiémistes concerne la percée des littératures francophones. Charif Majdalani du Liban note la nécessité de « mesurer les enjeux réels et le rôle effectif de la littérature de langue française dans son ensemble au sein de la géographie littéraire mondiale entièrement chamboulée aujourd’hui par la puissance inattendue des littératures émergentes » (p. 137). Le quatrième grand fait marquant de la recherche vingtiémiste hors de France concerne le développement des études portant sur l’extrême contemporain. Colin Nettelbeck d’Australie note dans la répartition des recherches l’existence d’« une sorte d’amalgame des vestiges d’un canon presque complètement oublié et d’un désir de prendre en compte des phénomènes d’extrême actualité » (p. 184). Si La Traversée des thèses fustigeait ponctuellement la timidité des jeunes chercheurs français qui hésitent à sortir des sentiers battus dans le choix des auteurs, on ne peut que constater la plus grande liberté et prise de risques dans les recherches sur l’extrême contemporain effectuées hors de l’hexagone. À côté d’auteurs reconnus comme Annie Ernaux, Jean Rouaud ou Marie N’Diaye apparaissent aussi des figures plus discrètes comme celles d’Henri Deluy ou de Jacques Jouet, pour ne citer qu’eux.

4La liste des auteurs étudiés est également largement tributaire d’une part de l’effort de traduction effectué et d’autre part du dynamisme des sociétés littéraires. En République Tchèque, la traduction est considérée comme « un huitième art, avec le Prix de la meilleure traduction et certains traducteurs renommés à l’égal des écrivains » (p. 219), selon Petr Kyloušek. Le Japon attribue aussi, d’après Fukio Chiba, un « Prix de la Culture de traduction » qui a notamment récompensé la traduction de l’œuvre intégrale de Céline comme celle d’À la recherche du temps perdu. L’action des instituts, des associations et des sociétés littéraires est aussi déterminante pour organiser la recherche vingtiémiste. Gerald Prince note qu’aux États‑Unis, la société des amis de Claudel invitée chaque année au congrès de la Modern Langague Association (MLA), permet de maintenir vivace les recherches sur le dramaturge. La André Malraux Review dynamise la recherche sur l’auteur engagé. L’inscription de l’Université d’Israël à l’Agence Universitaire de la Francophonie permet, d’après Ruth Amossy, de célébrer tous les ans une journée de la francophonie et d’élargir la saisie de la littérature d’expression française.

Questions identitaires et contextualisations

5D. Viart note l’importance des apports étrangers dans la constitution des méthodes d’analyse de la littérature française qu’il s’agisse de l’École de Francfort, de l’École de Genève ou du Formalisme russe. Les territoires se décloisonnent et les influences d’une littérature à une autre sont réciproques. Cependant la délimitation des « frontières » de ce qu’on nomme « littérature française » peut conduire à des questions identitaires. Ainsi, du côté belge comme du côté suisse se pose la question de savoir si la littérature nationale doit être séparée de la littérature française ou intégrée d’office dans cette catégorie. Paul Aron, qui évoque le cas de la Belgique francophone, note que dans son pays, la littérature française « n’a pas le statut d’une littérature nationale, mais d’une littérature qui franchit nécessairement les frontières ». Il souligne « la tension permanente entre les auteurs locaux et les auteurs considérés comme français » (p. 98). Réfléchissant au cas de certains auteurs comme Michaux, Ramuz ou Senghor, il propose ainsi de parler de « littératures françaises » au pluriel (p. 98), plutôt que d’une « littérature française » unifiée. Sans entrer dans un possible débat, l’universitaire suisse Thomas Hunkeler signale la façon dont la France « de façon significative, ne compte d’ailleurs pour ainsi dire jamais parmi les auteurs “francophones” » (p. 111) des auteurs comme Cendrars, Charles‑Albert Cingria ou Philippe Jaccottet. Gerald Prince note que, dans la bibliographie internationale de la MLA, les littératures suisses et belges sont incluses dans la littérature française. Il souligne qu’en revanche, la littérature martiniquaise ou guadeloupéenne est considérée comme faisant partie de la littérature francophone et non simplement française.

6Certaines variantes dans le choix des auteurs dans différents pays s’expliquent aussi par l’importance de la contextualisation. Le poids de l’histoire des pays joue. Jochen Mecke explique la vivacité des études sur les auteurs engagés en Allemagne par la nécessité de réfléchir sur les idéologies et les dictatures pour que l’histoire ne se répète pas. En revanche, de nombreux auteurs engagés ont été censurés dans plusieurs autres pays pendant des années. L’œuvre de Jean‑Paul Sartre a été « assimilée à de la pollution spirituelle » (p. 259) à la fin des années 70 en Chine, selon Zhu Jing. Nadia Bountman et Galina Kouznetsova rapportent que parmi la liste des auteurs censurés en Russie avant les années 90 figuraient aussi bien Camus pour ses « idées contre‑révolutionnaires » (p. 274), que Gide, Proust, Genet et Cocteau à cause de leur homosexualité ou de façon étonnante, Vian et Queneau « pour avoir inventé des univers fantastiques qui ressemblaient trop à la réalité quotidienne soviétique » (p. 274‑275).

De la romanistique aux études culturelles

7Les méthodes privilégiées pour étudier la littérature française du xxe siècle varient de l’approche romanistique aux études culturelles. La romanistique, davantage représentée en Europe (Allemagne, Belgique, Scandinavie, Pays‑Bas), structure la recherche de façon traditionnelle autour du comparatisme entre plusieurs langues latines et autour de l’approche philologique. Pour les romanistes, la division des recherches par siècles n’est pas nécessairement de mise. C’est le cas par exemple en Allemagne, selon Jochen Mecke. En dehors de l’approche romaniste de la langue et des textes, plusieurs grandes tendances structurent les méthodologies utilisées dans les études vingtiémistes. Les approches se font pluralistes, décloisonnées. Si le structuralisme ou le formalisme ont incontestablement décliné, certaines des notions qui en sont issues perdurent parmi les outils des chercheurs. De nombreux apports de la narratologie sont aussi passés dans le bagage courant des universitaires. Le bastion que représentait la French Theory avec la pensée de Michel Foucault, de Jacques Derrida ou de Gilles Deleuze s’effrite. On peut noter cependant que les études culturelles sont largement tributaires de l’héritage de ces pensées. Si la French Theory ne représente plus un bloc solide, une partie des apports a été absorbée par les études culturelles. La majorité des méthodes se conjuguent. Les approches dialoguent, se complètent. L’intérêt des études culturelles réside notamment dans leur maniabilité qui permet des spécialisations parfois pointues. Les études postcoloniales, traumatologiques ou mémorielles côtoient ainsi les disability studies, « études d’infirmités », food studies, « études alimentaires », age studies, « études du troisième âge », que Gerald Prince mentionne (p. 153). Michael Sheringham signale l’apport spécifique de l’Angleterre au domaine de l’ « écriture de voyage » ou « travel writing […], genre qui a reçu ses titres de noblesse dans l’université et l’édition britanniques » (p. 143). L’ouverture de nombreuses perspectives par les études culturelles renouvelle la recherche sur de nombreux auteurs, même si le risque de cette hyperspécialisation peut résider dans un éventuel émiettement des recherches. Il faut aussi noter que dans certaines recherches rattachées aux études culturelles, les considérations socio‑historiques et thématiques peuvent parfois prendre le pas sur le fait strictement littéraire. Selon D. Viart, si on peut partiellement déplorer cette tendance, en même temps, il faut peut‑être y voir non pas tant un « risque pour les études littéraires » qu’« au contraire une chance de survie dans un contexte désormais peu favorable à l’étude de la littérature pour elle‑même, quitte à faire passer en contrebande la matérialité poétique du texte dans des études qui s’affichent extérieurement comme des cultural studies » (p. 25).

8Une autre grande tendance des méthodologies utilisées réside dans le développement important des recherches comparatistes qui mettent en relation le texte littéraire avec un autre medium. Le lien texte‑image, que ce soit la peinture, la bande dessinée, la photographie ou le cinéma constitue un des axes les plus interrogés. Mais au‑delà de ces grandes lignes qui concernent la majorité des pays, on peut aussi signaler ponctuellement des spécificités locales. On note pour l’Allemagne l’importance des recherches sur les liens entre la littérature et la radio4. Le goût des japonais pour la calligraphie et les écritures manuscrites de manière générale impulse fortement le développement des recherches génétiques dans ce pays. Enfin, au Liban, Charif Majdalani signale au sein d’un département de l’Université Saint‑Joseph la poussée « des expériences et des recherches intéressantes sur la théorie des textes possibles et la poétique des variantes, le tout allant dans le sens de l’encouragement à une forme de productivité de textes aux côtés du simple travail de commentaire » (p. 136). En France, les travaux de Michel Charles comme de Pierre Bayard appellent aussi à un développement d’une lecture dynamique des textes par le biais de la rhétorique.

Perspectives

9Du fait des coupes budgétaires auxquelles sont confrontées mondialement les institutions universitaires et dont les différents chercheurs se font l’écho, il devient de plus en plus difficile de ne pas faire passer au second plan l’étude de la littérature par rapport à celle de la langue française. L’enseignement se centre alors parfois davantage sur l’acquisition des compétences linguistiques de base au détriment de l’étude de la littérature en elle‑même. Pour pallier autant le manque d’effectif que le faible nombre d’heures, beaucoup de chercheurs deviennent plus des généralistes de la littérature française que des spécialistes du seul vingtième siècle. En outre, la structuration du champ éditorial oblige de plus en plus les chercheurs à passer par la publication en anglais pour diffuser les travaux de façon large. Publier en français relève pratiquement du militantisme dans certains cas comme le note Barbara Havercroft pour le Canada anglophone. Le constat de Pierre Schoentjes concernant la Belgique sur « la perte d’influence du français comme langue et comme culture de référence » (p. 75) est relayé par plusieurs vingtiémistes étrangers. Si pour la République Tchèque, l’encerclement germanophone joue, pour les Canadiens, les Allemands et d’autres peuples, c’est le milieu anglophone qui attire. Les Australiens se tournent quant à eux de plus en plus vers l’Asie, selon Colin Nettelbeck. Il faut cependant terminer sur une note positive et noter le dynamisme des universités étrangères qui tablent sur la mobilité et l’échange pour faire vivre la littérature française du xxe siècle. Des auteurs comme des universitaires français sont régulièrement invités en résidence à l’étranger. Fumio Chiba rapporte par exemple le fécond dialogue établi entre Michel Butor et une jeune écrivaine japonaise, Itoyama Akiko. Les universitaires étrangers viennent aussi assister aux colloques organisés dans l’hexagone malgré les difficultés logistiques et bon nombre d’entre eux sont des référents mondialement reconnus pour diverses branches de la littérature française du xxe siècle.