Acta fabula
ISSN 2115-8037

2012
Mai-Juin 2012 (volume 13, numéro 5)
Marjorie Rousseau

Les nouvellistes oubliés de l’anarchisme

DOI: 10.58282/acta.7002
Nouvelles anarchistes. La création littéraire dans la presse militante (1890-1946), textes réunis et présentés par Vittorio Frigerio, Grenoble : ELLUG, coll. « Archives critiques », 2012, 269 p., EAN 9782843102165.

1À la suite d’Émile Zola au pays de l’Anarchie paru en 2006,Vittorio Frigerio poursuit ses recherches dans les journaux anarchistes et fait paraître un nouvel ouvrage, Nouvelles anarchistes.La création littéraire dans la presse militante (1890-1946), dans la collection « Archives critiques ». Cette collection grenobloise s’efforce d’offrir des documents inédits, ou non réédités, généralement difficiles d’accès de l’histoire littéraire des xixe et xxe siècles. Zola au pays de l’Anarchie réunissait, à partir de la presse anarchiste parue entre 1892 et 1935, un corpus d’articles consacrés à Zola, et se concluait sur trois nouvelles inspirées de l’œuvre zolienne, et signées Charles Mercier, Henri Rainaldy et Louis Grandidier. V. Frigerio attirait déjà notre attention sur cette frange de la littérature libertaire souvent oubliée qu’est la nouvelle et qu’il remet ici à l’honneur dans un recueil qui lui est entièrement consacré. Ce spécialiste de Dumas et de la littérature populaire du xixe siècle, par ailleurs également romancier et nouvelliste, réunit des nouvelles oubliées de la presse militante anarchiste parues entre 1890 et 1946, depuis l’apogée de l’anarchisme que représentent les années 1880 en France, jusqu’à la seconde guerre mondiale qui marque au contraire l’éclipse du mouvement libertaire.

2Le recueil se veut une contribution à l’histoire de l’anarchisme en France et participe du regain d’intérêt pour ce mouvement observé depuis plusieurs années1. Thierry Maricourt, à travers son Histoire de la littérature libertaire (Albin Michel, Paris, 1990), a sans doute été l’un des premiers à vouloir faire une place à la littérature libertaire au sein de l’histoire littéraire française. Dans son sillage, Caroline Granier a récemment publié, en 2008, Les Briseurs de formules. Les écrivains anarchistes en France à la fin du xixe siècle (Coeuvres, Ressouvenances, 2008). Issue d’une thèse de doctorat, cette étude se présente comme un panorama de la fiction anarchiste fin de siècle, parue dans les années 1880‑1900. Les deux ouvrages cités font référence dans le domaine de la littérature anarchiste et pourtant l’un comme l’autre n’accordent que peu d’attention au genre de la nouvelle en lui‑même. Si le premier s’arrête sur le surréalisme, le roman policier, ou la poésie, et le second sur quelques formes courtes de l’écriture anarchiste comme le conte ou la chronique politique, la nouvelle n’y occupe que bien peu de place. C. Granier a déjà cherché à pallier cette absence en réunissant dans la revue Brèves des nouvelles anarchistes. Le spicilège que nous offre aujourd’hui V. Frigerio se construit comme un pendant à ce recueil : si le numéro de Brèves réunissait en 2008 des grands noms de la littérature proches du courant libertaire tels que Louise Michel, Jules Vallès, Alphonse Allais, ou Octave Mirbeau, le parti-pris de V. Frigerio est aujourd'hui tout autre.

3L’auteur veut avant tout sortir de l’oubli plusieurs générations d’écrivains politiques et littéraires méconnus, en ouvrant le « canon » de la littérature anarchiste. Il ne se concentre pas sur l’apogée des idées libertaires, sur les années 1880 où l’anarchisme est une mode, à tel point qu’« écrivains » et « anarchistes » semblent rimer, qu’ils soient naturalistes, symbolistes ou décadents, qu’il s’agisse de Zola ou de Mallarmé. V. Frigerio s’aventure ici dans les marges de la « littérature officielle », écarte les principales revues culturelles de l’époque, préférant aller dépouiller des « canards épisodiques » comme il les appelle lui‑même. De ce voyage au pays des « feuilles d’informations et de propagande » et des « torchons incendiaires » (11) de l’anarchisme, le critique nous ramène plus d’une quarantaine de nouvelles parues dans des revues souvent éphémères, aux noms évocateurs comme La Révolte, Le Libertaire, Les Hommes du jour, l’Anarchie, L’insurgé, Les Humbles, L’Unique, L’Idée libre, Pendant la mêlée, Par delà la Mêlée, L’Éveil Social, ou L’Endehors… À l’image de ce mouvement d’idées privé d’une organisation politique claire, l’ouvrage préfère s’appuyer sur le foisonnement d’imprimés souterrains et souligner la dispersion et l’éclatement de la production littéraire anarchiste. Nous n’y retrouvons pas les repères littéraires que sont Louise Michel, Georges Darien ou Félix Fénéon. Sur la quarantaine d’auteurs donnés à lire, seule une petite dizaine apparaît précédemment citée dans les ouvrages de C. Granier ou de Th. Maricourt consacrés à la littérature libertaire. Si les noms de Han Ryner, Jean Richepin, Victor Méric, Albert Libertad, Manuel Devaldès, Lucien Descaves, ou Victor Barrucand peuvent réveiller des souvenirs chez le spécialiste du xixe siècle, les autres écrivains restent le plus souvent de parfaits inconnus, on en citera quelques uns tel que Xavier Mirbel, Lucie de la rue Monge, K. X., Madel, Ferdinand Castagné, Pierre Bertrand, pour lesquels trouver des indications biographiques relève de l’exploit. Ces écrivains militants sont le plus souvent des autodidactes, des polygraphes qui signaient par ailleurs des articles dans différentes feuilles anarchistes. Ont été retenus également plusieurs écrivains étrangers, comme Benjamin De Casseres, Joseph Southall, ou Allen Upward, rappelant ainsi l’ampleur des échanges internationaux qui entouraient alors le mouvement anarchiste. La nouvelle a été retenue pour sa forme brève, qui témoigne des impératifs du temps : un récit court, à la compréhension immédiate, permettant de s’adresser à un public large et d’agir sur les sentiments pour mieux toucher et ébranler la raison. Le choix des textes ne répond pas à une sélection basée sur leurs qualités littéraires, mais sur leur représentativité. Après une introduction présentant la démarche de l’ouvrage, les choix de composition, et une analyse des différentes sections retenues, le critique donne à lire un corpus étoffé de nouvelles, organisé en sept sections, qui guideront notre propos. L’organisation du recueil s’appuie en grande partie, comme l’auteur le précise, sur les thèmes récurrents que Th. Maricourt dégageait dans la première partie de son ouvrage : la parole ouvrière, l’antimilitarisme, l’illégalisme, le monde nouveau, et l’enfant se retrouvent et s’enrichissent à travers « l’imaginaire de la violence », « paraboles et allégories », « le rêve », « l’amour et les femmes » , « la parodie et l’humour », « tranches de vie » et « contes de Noël », les sept rubriques retenues.

« L’imaginaire de la violence »

4Violence et anarchie sont intimement liées dans les représentations populaires. Le personnage poseur de bombes, le terroriste solitaire cachant ses explosifs sous son manteau hantent l’imaginaire de l’époque. L’attentat anarchiste est souvent présenté dans les journaux et la littérature bourgeoise comme un acte prémédité, touchant des personnalités, des dirigeants, et commis par un individu froid et insensible. Il n’en est rien ici, et c’est une toute autre image de la violence anarchiste que les anarchistes eux‑mêmes dépeignent. Les actes de violence sont de l’ordre de l’instinct, commis à reculons, en dernier recours, par des hommes acculés aux extrémités. La violence anarchiste n’y est pas spectaculaire, publique, mais relève davantage du cri de désespoir et de la colère intime et personnelle. Un profond sentiment d’injustice en est toujours à l’origine, naissant souvent d’un décalage cruel entre la misère du protagoniste et la vue d’un bourgeois cossu qui provoque le vol dans la nouvelle d’Oscar Méténier, « Libre », ou bien le meurtre du bourgeois dans le récit de Chaumel, « Le Meurtre ». Le peuple joue un rôle ambivalent au sein de ces récits dans lesquels il est tantôt victime, comme dans « Un provocateur » d’André Savanier, où le peuple venu pacifiquement se recueillir sur le mur des fédérés à la mémoire des communards, se voit soudain agressé injustement par la troupe, ce qui déclenche le meurtre d’un officier, tantôt persécuteur dans « Tant pis pour eux ! » d’Hermann Sterne où un individu est poursuivi par la troupe, puis par les passants, des ouvriers, des commerçants, des ménagères ; tous se joignent spontanément à sa poursuite. « Tant pis pour eux ! » martèle chaque section de la nouvelle qui conclut la course épique de cet insoumis par l’embrasement d’une bombe, recours ultime face à la force répressive du collectif. Les insoumis de ces récits sont bien loin du froid Souvarine zolien.

« Paraboles et allégories » 

5Si l’anarchisme met en avant la Raison et l’esprit critique comme dans la nouvelle du « Philosophe facétieux » qui invite de manière détournée le lecteur à penser par soi‑même au terme d’un récit où un maître apprend à son disciple à suivre les conseils donnés au fil de sa vie pour ensuite se pendre tranquillement, les écrivains anarchistes ne refusent cependant pas le genre de la parabole et de l’allégorie permettant d’allier efficacité et enseignement. Le récit allégorique permet le plus souvent la dénonciation de la tyrannie des institutions (« Légende du futur — ils étaient trois » de Pierre Bertrand), du bellicisme « cannibale » (« Fable » de Joseph Southall), de l’hypocrisie des bien pensants ou encore de la religion dans « Providence » de Multatuli, dont la parabole démontre clairement l’inefficacité de la prière. La dénonciation se travestit alors souvent sous les voiles de l’exotisme, d’une île imaginaire de l’Océan Antipacifique, ou d’une traduction supposée du sanskrit, mais le message reste assez transparent, affirmant même parfois une « moralité » toute tracée. Le récit allégorique peut aussi offrir une leçon de vie : « sans chercher que ton propre contentement momentané, applique-toi de tout cœur à la tâche, quelle qu’elle soit […], fais‑la patiemment et amoureusement », ainsi se conclut le « Triptyque » de Jean Richepin.

« Le rêve »

6Le rêve est un genre en vogue au tournant du siècle qui offre d’autres modalités à l’écriture allégorique. Comme la parabole et l’allégorie, le rêve permet la critique, la stigmatisation du peuple notamment dans sa bêtise et son inaction attentiste dans le rêve de Mauricius — « Lorsqu’Ivariska s’éveilla… (Prophétie dans la manière de Wells) » — ou de Victor Méric— « La parole des Morts », où les morts de la Commune viennent inutilement adresser leurs reproches voués à l’oubli du narrateur à son réveil. Le rêve devient aussi l’espace d’un espoir possible, celui d’une vision de l’homme redressé, debout, décidé et revendiquant Justice, Liberté, Egalité, Fraternité — « Espoir » de Chaumel —, ou bien celui de la réalisation du « Grand soir », à travers la mise en scène de l’immense brasier régénérateur de « L’Orage » d’Henri Fabre. A l’image des paraboles de la section précédente, le rêve permet d’envisager le jour de la révolte, celui du « Grand soir », sans jamais tracer avec précision les lignes du « monde nouveau » tant attendu, comme si l’écriture allégorique de l’anarchisme se refusait à se faire utopie.

« L’amour et les femmes »

7Cette section offre une réflexion sur la place de la femme et de la famille dans le discours fictionnel de l’anarchie, un thème bien peu présent dans les ouvrages de C. Granier et de Th. Maricourt, alors que le discours anarchiste se distingue dès la fin du xixe siècle par une image très moderne de la femme et du couple. La condition féminine a tôt fait l’objet d’une dénonciation au sein de l’anarchisme en raison de l’assujettissement qu’elle emblématise. La femme et le travailleur pauvre se rejoignent au sein de ce discours visant l’autorité et les injustices sociales. Les anarchistes s’élèvent contre les abus commis à l’encontre des femmes, s’accordent sur le principe de l’égalité des sexes, et remettent en cause l’institution du mariage, dans laquelle ils ne voient qu’une forme de prostitution officielle. Ils prônent au contraire l’amour libre visant à abolir la jalousie, intimement associée à un instinct de propriété. Deux nouvelles en particulier en témoignent : « Selon la nature », écrite par Maurice Leblanc que l’on peut être surpris de rencontrer ici, relate le naufrage de trois passagers, un couple marié ainsi qu’un Anglais qui échouent sur une île déserte et apprennent à réorganiser leur vie. Au bout d’un certain temps, chacun de leur côté, le mari comme l’épouse, aboutissent à la même conclusion selon laquelle rien n’empêche dans la nature à ce que la femme puisse aller librement se donner à l’Anglais et suivre ainsi les désirs naturels de chacun. Avec un titre très similaire, « Selon le désir » de Catulle Mendès propose l’histoire d’une femme qui se donne à chacun, sans contrepartie, librement, et en vient à tuer son amant lorsque ce dernier lui impose de se vendre, affirmant ainsi jusqu’au bout la liberté de son corps. Dans cette littérature éminemment masculine, la femme peut elle aussi se révéler insoumise. Ainsi, dans « La haine », une prostituée apprenant sa maladie décide d’utiliser la syphilis comme moyen de propagande par le fait, comme arme originale de destruction féconde ouvrant la voie à une possible régénération sociale. La femme n’offre pas uniquement le visage d’une victime de mélodrame : si la prostituée ou la mère misérable sont très présentes dans cette section, c’est sans jamais oublier la notion de responsabilité à laquelle est attaché l’anarchisme. L’image de la femme reste cependant ambivalente : si l’égalité prônée est résolument moderne, son image reste entachée de préjugés : la femme reste plus sensible, plus perverse et plus proche de la nature que l’homme. Les représentations de la maternité sont souvent cruelles : l’infanticide est un thème qui revient de manière récurrente dans le recueil (« Amour et mère » ; « Maternité » de Madel). La mère dans la misère, parfois prostituée, y est représentée tuant sans remords son enfant dès sa naissance, dans un discours oscillant entre condamnation et conviction profonde que ces enfants ne méritent pas non plus de vivre dans un monde aussi cruel et injuste. Les enfants incarnent peu souvent l’espoir dans ce corpus.

« La parodie et l’humour »

8Dans cette partie, le critique met clairement en avant la valeur révolutionnaire du rire et la fonction réelle qu’il possède au sein de l’esthétique anarchiste sous ses formes multiples, ironie, humour noir, parodie, etc.  Les cibles sont très diverses. « L’amateur de gigots (Comment on écrit l’Histoire !) » d’Henri Dorr offre une caricature du travail du journaliste ou comment faire d’un fait divers le haut-fait d’un dangereux anarchiste. « La vieille » de Lucien Descaves met en scène une vieille femme incarnant « La Marseillaise », qui  loue ses services lors des fanfares et des cérémonies, mais n’a plus rien de ses grandeurs passées et révolutionnaires, détrônée comme elle l’est par « L’Internationale » désormais chantée par les grévistes. La parodie vise aussi le roman de bas étage dans « À feu et à sang, ou Le Râtelier du pendu. Roman (idiot naturellement) », qui se présente comme une suite de fragments de chapitres accumulant les histoires invraisemblables, et se conclut sur la nécessité de « nettoyer » les cerveaux imprégnés de ces bêtises. L’humour égratigne la réalité et permet d’ouvrir les yeux sur la bêtise environnante, en favorisant la prise de conscience sans dogmatiser pour autant, un piège qu’évitent plus difficilement les récits allégoriques.

« Les tranches de vie »

9Les « tranches de vie » présentent de brefs tableaux de la misère humaine croquée sur le vif. Victor Barrucand dessine avec justesse la silhouette de quelques mendiants dans ses « Tableaux des misères ». « L’Écolière » est une lettre d’une jeune fille adressée à son frère aîné, lui apprenant l’exécution récente du cadet. Qu’elles relatent les injustices du bureau de bienfaisance (« Au bureau de bienfaisance » de Ferdinand Castagné), le désespoir d’un père alcoolique devant la mort de son enfant (« Les contaminés » de Charles Martray), le meurtre cruel d’une femme par son époux (« Le puits » de Brutus Mercereau), ou la bêtise d’un père républicain (« Fémur est républicain » de Miguel Almereyda), ces nouvelles associent intimement anarchisme et naturalisme littéraire dans une commune volonté de dénonciation, même si les deux courants divergent en particulier sur la question du déterminisme. L’humour grinçant se mêle souvent à la description de ces « tranches de vie », qu’il s’agisse de cet époux meurtrier s’y prenant à deux fois pour tuer sa femme, ou dans le portrait de cet homme poursuivi par les cris éperdus d’une vieilles femmes hurlant à l’« assassin » alors qu’il venait de tuer des pigeons pour se nourrir.

« Les contes de Noël »

10Le recueil de nouvelles se clôt enfin sur un sous‑genre narratif souvent repris par la littérature anarchiste. La naissance du divin enfant fournit en effet une trame religieuse et littéraire toute trouvée pour annoncer l’avènement d’un nouveau monde, subverti ici en un idéal laïc permis par un Christ anarchiste. « Le noël des pauvres bougres » d’Emile Pouget relit non sans humour cet épisode illustre où le « morveux de Bethléem » naît pour « crampser » aussitôt « atteint l’âge d’homme […], tout ça parce qu’il avait eu l’aplomb de proclamer le triomphe des pauvres » (243). Sa révolte est cependant aujourd'hui doublement oubliée, puisque la nouvelle se conclut sur l’adoration de la dinde en ce jour de fête. Dans « Contes de Noël. La véridique Histoire de l’Enfance du Petit Jésus », Fanny Clar offre une autre parodie de la vie de Jésus en lui donnant un cousin du même nom, rusé et assoiffé de gloire. Noël est aussi l’occasion d’insister sur les cruelles injustices entre les enfants en ce jour de fête. Les contes de Noël se teintent alors d’humour noir pour expliquer pourquoi le « Petit Noël » a décidé de ne pas descendre dans la cheminée des familles nécessiteuses, afin de s’éviter bien des tracas (« Le Noël des enfants » de Victor Snell), ou pour relater comment la pauvre mère qui s’est décidée à se prostituer ce soir-là pour rapporter de quoi nourrir son enfant se retrouve chez le boulanger avec une fausse pièce de monnaie (« Légende de Noël » d’Albert Libertad). Les quatre contes de Noël se présentent ainsi comme une synthèse du recueil, en réunissant la dénonciation des injustices, la critique de la religion, l’annonce d’un monde nouveau, le rôle des enfants, mais aussi sur le plan littéraire, la parodie et le récit allégorique, deux modalités très prisées de l’écriture anarchiste. L’ouvrage se referme sur une bibliographie et sur les notices biographiques des auteurs quand il a été possible de recouper des informations précises à leur sujet.

11Au terme de ce recueil, l’on ne peut que constater la cohérence qui émerge de ces nouvelles réunies. Dans son introduction, Vittorio Frigerio prenait clairement ses distances face à des démarches visant à « l’identification d’un mini-canon littéraire anarchiste représentatif d’un certain état d’esprit et d’un certain moment historique, […] toujours nécessairement marqué par une esthétique cohérente » (10). C’est pourquoi il se concentre ici sur des auteurs méconnus, pour la plupart jamais édités en recueil, à travers ces nouvelles dispersées sur plus d’un demi‑siècle d’une histoire mouvementée et issues d’horizons littéraires très divers. Si le critique se refuse à dégager une esthétique claire et cohérente de la littérature libertaire, force est de constater qu’il aboutit finalement à « l’identification d’un “esprit” libertaire qui transcende les époques » (19). Cet « esprit » partage en effet une certaine mélancolie, une imagerie mystique qui n’est pas nécessairement parodiée, mais aussi et surtout des représentations convergentes de la révolte et des injustices sociales, et ce, de la fin du xixe siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. La littérature anarchiste a su s’approprier ce genre littéraire narratif. La réunion de textes aussi divers, dispersés sur une aussi longue période pouvait sembler de prime abord une gageure, qui se révèle très concluante dans la cohérence des représentations dont elle témoigne. En dépit de la dure réalité le plus souvent dépeinte par ces récits, leur lecture se révèle rafraichissante au regard de la verve vigoureuse qui les soutient et du vocabulaire argotique qui les émaille chaleureusement, un vocabulaire que l’auteur a d’ailleurs veillé à ne pas « traduire » en notes pour en préserver toute la couleur. V. Frigerio signe ainsi un recueil propre à intéresser les spécialistes tout aussi bien que l’amateur de littérature et d’histoire, à travers cette exploration fascinante de la littérature souterraine de l’anarchisme français.