Acta fabula
ISSN 2115-8037

2011
Novembre-Décembre 2011 (volume 12, numéro 9)
Sabrina Parent

De « l’effet » en poésie : la théorie de l’évocation de Marc Dominicy

DOI: 10.58282/acta.6633
Marc Dominicy, Poétique de l’évocation, Paris : Classiques Garnier, coll. « Théorie de la littérature », 2011, 404 p., EAN 9782812402838

1Pour les happy few qui sont familiers des travaux de Marc Dominicy, Poétique de l’évocation a été l’objet d’une longue attente et a été accueilli tel qu’il est présenté par l’éditeur, à savoir comme la somme des recherches que le poéticien a entrepris depuis une vingtaine d’années. L’on sait gré à l’auteur de n’avoir pas simplement fait de cet ouvrage une compilation d’articles, car, la pratique étant répandue, la tentation devait être d’autant plus grande. Outre que le livre remet la théorie de l’évocation sur le métier, « combl[ant] certaines lacunes », voire revenant sur des « points essentiels1 » (p. 9), il a le mérite d’avoir été conçu telle une démonstration, dans une démarche logique qui le rend auto‑suffisant. Quitte, évidemment, à ce que le chercheur‑toujours‑cherchant le mette à jour au fil des rééditions éventuelles.

2Quant à ceux qui sont intrigués par le fonctionnement cognitif de la poésie et par la manière dont celui‑ci est intimement lié aux contraintes formelles sous lesquelles elle se donne, ils seront fascinés par cet ouvrage. De plus, au fil de la lecture, M. Dominicy apporte des réponses séduisantes et des explications convaincantes à des problèmes et problématiques suscitant le débat tels que l’autotélicité supposée du texte poétique (p. 51 et p. 81‑82), son iconicité (p. 88‑106), ce que d’aucuns considèrent comme « l’hérésie de [s]a paraphrase » en langage courant (p. 166‑172), le statut de vérité des textes fictionnels ou poétiques (p. 147‑210), ce qu’il faut entendre par le caractère « intentionnel » de l’écriture (p. 72‑73), l’impression contradictoire que peut causer le texte poétique à savoir « celle d’un texte nouveau que nous découvrons dans l’instant, et celle d’un discours “préfabriqué” ou “déjà dit” » (p. 248), etc.

3Nous nous attacherons à décrire le raisonnement poursuivi par le poéticien et à mettre en évidence ses principaux apports, la théorie de M. Dominicy s’élaborant à partir d’acquis de divers domaines (poétique, linguistique, pragmatique, philosophie du langage, philosophie de l’esprit, etc.), dont il montre les limites avant de proposer de les dépasser. Disons déjà, en guise de mise en garde, que ce que l’on reprochera principalement à l’auteur, ce n’est évidemment pas l’érudition de son étude, mais l’aridité de son propos, dont l’effet direct est que le lecteur doit s’accrocher, voire se cramponner, pour comprendre la démonstration, ses étapes, ses détails. Faisant preuve d’une formidable connaissance dans des domaines très variés et traitant d’un sujet compliqué, M. Dominicy facilite peu la tâche de décryptage de son lecteur, qu’il ne peut envisager moins savant que lui. Ce qui pose problème car, même si cela est flatteur, il faut, nous semble‑t‑il, pouvoir et savoir être pédagogue. Le style est malheureusement trop souvent compact, condensé, là où les reformulations ou paraphrases auraient rendu l’ouvrage moins rébarbatif. Un glossaire, par exemple, reprenant les termes clés de la théorie de l’évocation, aurait pu faire office de gourde pour le lecteur. En attendant la parution de La Poétique de l’évocation pour les nuls, plus d’une lecture sera sans doute nécessaire pour capturer et saisir la densité de cette étude. Celle que nous proposons procède pas à pas, en mettant en évidence les avancées, chapitre après chapitre.

Fonction poétique et poéticité

4Qu’il s’agisse du paradigme stylistique — qu’exemplifie la position de Wordsworth pour qui la poésie est particularisation de l’universel —, du paradigme organiciste — représenté par Coleridge soutenant, à l’opposé, que la poésie rend universel le particulier —, ou de la position de Jakobson, entre les deux paradigmes, M. Dominicy met en évidence, dans un premier chapitre, leur inadéquate explication de ce qu’est la poésie et de ses effets. De l’investigation dans la théorie de Jakobson, dont il pointe plusieurs insuffisances, l’auteur propose tout d’abord de reconsidérer la définition de la fonction poétique, que le linguiste russe cernait essentiellement par la présence de parallélismes. Ainsi, dans une perspective néo‑jakobsonienne, la fonction poétique s’appréhende à la fois par l’intention du poète, le « facteur‑usager », qui souhaite « susciter au moins un effet chez son interprète » (p. 79) ainsi que par une structure double, celle de l’organisation linguistique et de l’organisation poétique (rythmique, métrique), présentant des parallélismes a priori et a posteriori2. M. Dominicy prend enfin soin de distinguer clairement fonction poétique et poéticité : il n’y a poésie que si la fonction poétique se manifeste, mais toute manifestation de la fonction poétique ne déclenche pas ipso facto la poéticité du « message ». Le fameux exemple « I like Ike »3 illustre cet aspect : on y détecte la fonction poétique sans que l’on puisse dire que cette expression elle‑même soit « poétique ».

L’effet poétique

5Comment cerner la poéticité et l’« effet poétique » ? La poéticité « se définit sur la base d’un effet que le facteur‑usager aurait l’intention de produire au moyen de la structure double » (p. 80, nos italiques). Autrement dit, pour qu’il y ait effet poétique, il faut que l’interprète reconnaisse la structure double du message. Cette contrainte entraîne deux conséquences : (1) « la perception d’une organisation à base rythmique ne suffit pas à ce que l’interprète reconnaisse la fonction poétique, ni donc à ce qu’un effet poétique soit produit » (p. 85) et (2) « ni la fonction poétique, ni la poéticité ne se laisseront reconnaître à partir d’un trait relevant de la seule organisation linguistique » (p. 86). C’est la double structure, et non pas seulement l’une ou l’autre organisation (linguistique ou poétique), qui est indispensable pour « produire un effet bien déterminé — à savoir, la “monstration” (showing), par le texte, de certains sentiments » (p. 99)4. En d’autres termes, la structure double va provoquer un rapport d’« iconicité » (p. 88), ou une « motivation directe » (p. 105), entre le message et la « réalité » ou le « monde » dont il parle. Les « effets sonores » (p. 106) — par exemple, « les voyelles nasales [qui] provoquent un effet perceptuel de “voile” ou d’obscurcissement » (p. 89) mimant le contenu du poème — sont ainsi un des éléments constitutifs de l’« effet poétique », dont M. Dominicy dénombre six aspects (p. 107‑145) : la cohésion du texte, les parallélismes et déviations, la non-pertinence, la traduction de l’ineffable, la singularité et la généricité et, pour finir, l’expression et la communication. Ces six phénomènes sont autant de caractéristiques attribuées à la poésie et dont la théorie de l’évocation doit tenter de rendre compte.

Le rapport au monde

6Étant donné que « le concept de vérité constitue le fondement de toute enquête sur les rapports entre le langage et le monde » (p. 147), si l’on s’interroge sur le rapport du langage poétique au monde, il convient de distinguer « vérité sémantique » et « vérité représentationnelle ». Tandis que la vérité sémantique « ne dépend que de l’état du monde », la vérité représentationnelle, quant à elle, « reflète le “point de vue” entretenu par un esprit vis-à-vis de ce même monde » (p. 155). Pour reprendre l’exemple du livre : « Les énoncés Sarkozy se trouve (assis) à droite de Chirac et Chirac se trouve (assis) à gauche de Sarkozy sont tous deux sémantiquement vrais, et équivalents entre eux dans le contexte envisagé ; mais ils ne représentent pas l’événement en question de la même manière : on peut juger l’un et l’autre sémantiquement vrais mais néanmoins “inadéquats”, c’est‑à‑dire représentationnellement faux. » (p. 155) Contre « l’hérésie de la paraphrase » dénoncée par le New Criticism, M. Dominicy soutient que l’énoncé poétique possède un contenu propositionnel qui peut être représentationnellement et sémantiquement vrai ou faux. En effet, l’énoncé poétique, en tant que pure manifestation d’un comportement intentionnel, se doit d’être compris, interprété par le récepteur du message et ce, même si l’on doit parfois admettre que « l’agent n’a pas choisi la voie la plus simple, la mieux adaptée, la plus efficace... au moment (de tenter) de réaliser son intention » (p. 169).  

7Dans ce quatrième chapitre, en contrastant et comparant la poésie avec le statut de la fiction (p. 158‑166), de la métaphore (p. 172‑191), et finalement du proverbe (p. 191‑210), M. Dominicy tente de cerner ce qui est particulier à la poésie. Mais c’est dans le chapitre suivant, une fois que tous les ingrédients sont mis sur la table que peut s’élaborer la théorie de l’évocation.

L’évocation

8Proche des hypothèses de la théorie de l’interprétation symbolique (Sperber) et de celles relatives au statut des effets poétiques dans la théorie de la Pertinence (Sperber et Wilson), la théorie de M. Dominicy s’établit sur la base que « l’interprétation des messages poétiques diffère du traitement sémantico-pragmatique on line auquel sont soumis les énoncés du discours ordinaire » (p. 211 ; italiques de l’auteur). Alors que le traitement on line ne provoque que rarement des ambiguïtés ou désaccords

l’interprétation des messages poétiques ne connaît aucun état final intrinsèque [...] : l’intention informative du locuteur (de l’auteur) reste toujours indéterminée, de sorte que les allocutaires (les auditeurs, les lecteurs) se divisent souvent sur la véritable signification du texte, et s’engagent volontiers dans des reformulations ou des développements sans cesse recommencés. (p. 211)

9Creusant les notions de « percepts » et « concepts » « inanalysés » (p. 218 et p. 232) ainsi que celle de « croyances réflexives » (p. 226), M. Dominicy nous invite à comprendre comment sont engendrés les concepts dans le processus évocatif (p. 237‑243). Il en arrive enfin à l’hypothèse centrale de son livre suivant laquelle, en poésie, le processus évocatif est double. Ainsi, l’évocation ne concerne pas seulement l’organisation poétique (p. 245-248), mais bien aussi l’organisation linguistique (p. 249‑253), et le tout interagissant à la fois (p. 253‑255) :

[L]a structure double du poème donne lieu à deux processus évocatifs qui se déroulent en tandem : l’un a pour inputs les percepts inanalysés que suscite l’organisation poétique, l’autre, les concepts inanalysés que renferment les contenus propositionnels extraits de l’organisation linguistique. (p. 245)

10Qu’il s’agisse de l’organisation poétique ou linguistique, le processus évocatif se met en branle parce que le traitement on line du langage ne peut se faire de façon optimale, soit que « les parallélismes éligibles, et donc a priori, de l’organisation poétique se soustraient au traitement phonologique et morphosyntaxique », soit que « les déviations et les ruptures ou défauts de pertinence ne sont pas résolubles par le traitement sémantico-pragmatique » (p. 245).

11Écrire de la poésie implique donc des stratégies de type communicatif, méta‑communicatif et représentationnel. La stratégie communicative se manifeste via l’organisation linguistique du poème qui fournit des informations « souvent pauvres et défectueuses » (p. 257), au contenu relevant de la vérité sémantique, réaliste ou fictionnelle. Défaillante, cette stratégie communicative s’accompagne d’une stratégie méta‑communicative. Par ceci, il faut entendre que le poète « crée un texte nouveau, dont les particularités découlent, simultanément, de l’intention poétique qui l’anime et des contenus évocatifs qu’il désire promouvoir » (p. 257 ; nos italiques). Cette stratégie va de pair avec le déploiement, à la lecture du poème, d’un mode de représentation qui convient au texte. Tandis que, dans la communication courante, le privilège est accordé à la vérité sémantique et à un énoncé qui la rendra de la façon la plus pertinente, le processus d’évocation « focalise l’attention de l’interprète sur la représentation qu’il doit construire, la vérité sémantique étant acquise par ailleurs » (p. 259). Mutatis mutandis, il en va de la poésie comme des devinettes ou énigmes :

Celui qui tente de résoudre une devinette ou une énigme, qui cherche à élucider un oracle, un charme ou une incantation, en présuppose la vérité sémantique ; encore faut‑il trouver une réponse en découvrant, grâce au processus évocatif, un mode de représentation qui rende compte de cette vérité. (p. 259)

Les procédés évocatifs

12Considérée comme « stratégie intentionnelle » (point de vue de l’auteur) ou comme « mode de traitement » (point de vue de l’interprète), l’évocation en poésie est déclenchée par des phénomènes langagiers et textuels. Bien que l’« inventaire systématique et exhaustif » de ces procédés évocatifs relève du leurre, étant donné que « l’interprétation symbolique ne fai[t] peser aucune contrainte sur ses inputs » (p. 269), M. Dominicy en propose néanmoins un relevé empirique. Il explore ainsi, et par exemple, les phénomènes d’altération de la vérité sémantique, de brouillage des liens de causalité et d’intentionnalité, de « compression » spatio-temporelle (p. 269‑288), les descriptions conceptuelles ou d’instances, à l’accès perceptuel ou épistémique (p. 288‑322) et les cas d’antéposition de l’épithète (p. 322‑347). Tous ces procédés, mis en exergue au cours d’analyses de textes variés, sont autant de moyens déclenchant le processus d’évocation.

13L’on saluera ici la justesse et la finesse des analyses. Les textes analysés ne sont point au service de la théorie, en ce sens que M. Dominicy ne cherche pas dans ces poèmes des exemples qui viendraient « illustrer » son propos. La démarche est en quelque sorte inverse dans la mesure où c’est la théorie elle‑même qui vient éclairer, enrichir l’interprétation du texte, en expliquant certains phénomènes. En outre, derrière le théoricien, se cache aussi un philologue, un connaisseur averti de la langue et du texte, qui s’intéresse de près à sa génétique. Ainsi, les spécialistes de Verlaine, Rimbaud, Homère ou William Carlos Williams — pour ne citer qu’eux — liront les analyses de leurs poèmes avec autant d’intérêt que les généticiens textuels.

14Pour conclure, notons encore que, comme toute théorie scientifique, celle de Marc Dominicy tend à l’universalisme, c’est‑à‑dire qu’elle prétend fournir des explications et prédire des phénomènes, en matière de poésie, qui ne seraient pas limités à l’aire culturelle, en l’occurrence occidentale, dont elle provient. En cela, la recherche de M. Dominicy ne s’inscrit pas dans l’air du temps, qui privilégie les particularismes et spécificités culturels. Bien que la théorie de l’évocation se base sur des analyses de textes variés, d’auteurs antiques, modernes ou contemporains, en grec classique, français ou anglais, l’on peut néanmoins regretter, dans une perspective universaliste, que le corpus demeure occidental. Il faut dès lors souhaiter, à cette théorie de l’évocation, qu’elle suscite l’intérêt de chercheurs d’autres continents, d’autres horizons afin qu’ils la mettent à l’épreuve, en la confrontant à des pratiques poétiques non occidentales.