Acta fabula
ISSN 2115-8037

2011
Novembre-Décembre 2011 (volume 12, numéro 9)
Ioana Bota

Apollinaire & les limites

DOI: 10.58282/acta.6591
Willard W. Bohn, Apollinaire on the Edge. Modern Art, Popular Culture, and the Avant‑Garde, Amsterdam : Rodopi, coll. « Faux Titre », n° 355, 2010, 143 p., EAN 9789042031098.

1Écrivain protéiforme, Apollinaire frappe par la nouveauté déconcertante de son œuvre et pose à la réception critique des problèmes de classement littéraire. Cherchant toujours de nouveaux moyens d’expression littéraire, il ne renie pas pour autant les apports de la tradition. Sa position ambiguë, entre ordre et aventure, confère à son écriture une logique à part qui ne s’affirme pas par la cohérence d’un discours théorique, mais par l’effervescence des expérimentations poétiques.

2Le livre de Willard Bohn exploite cette tension interne de l’œuvre apollinarienne qui, loin d’être destructrice, s’avère productrice et hardie. W. Bohn traduit les contradictions d’Apollinaire en termes d’aventures et de prises de risques, jusques et y compris dans la vie du poète. Conçu en quatre chapitres, l’ouvrage dévoile un Apollinaire plus obscur que de coutume, qui transforme la marginalité en matériel poétique et la situe ainsi au centre de l’esthétique moderne. Par sa démarche critique, W. Bohn propose de réhabiliter certains écrits d’Apollinaire qui passent le plus souvent pour des textes de seconde main ou des tentatives littéraires échouées. L’enjeu est de montrer que ces textes ne sont pas, comme on pourrait le croire, mineurs ou dépourvus de vision artistique, mais qu’ils témoignent, au contraire, qu’ils de la nature curieuse et exploratrice d’Apollinaire.

Le Bestiaire, un livre à lire et à voir

3Paru en 1911, Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée est un « livre d’artiste » qui réunit en parfaite symbiose les poèmes d’Apollinaire et les illustrations de Raoul Dufy. Bien qu’il s’inscrive dans la tradition des bestiaires, le recueil se démarque par l’exemplaire complémentarité qui s’établit entre vers et images. Les gravures n’accompagnent pas seulement le texte, mais elles le font véritablement parler. Les poèmes, parfois trop hermétiques, à la fois en raison des références personnelles et de l’influence néo-symboliste, deviennent intelligibles grâce aux illustrations de Dufy. W. Bohn propose de distinguer images verbales et images visuelles, dialectique qui constitue les deux grandes sections de ce chapitre. Dans la première, consacrée aux images verbales, il note le phénomène suivant : à la différence des bestiaires classiques, celles‑ci ne placent pas l’animal en position centrale. « La chèvre du Tibet », par exemple, loin de décrire une chèvre tibétaine, se révèle être une métaphore des cheveux de la bien‑aimée. Ce n’est pas la description de l’animal qui prime, mais la métaphore implicite que ce dernier engendre. Les titres reflètent le goût d’Apollinaire pour un sens plus connotatif, jusqu’à contredire parfois le texte et l’illustration, comme pour « Le Bœuf », qui présente en dépit de son titre une gravure représentant un taureau ailé, tandis que le poème fait référence à un ange. Ce type de discordances reflète deux visions artistiques différentes : d’une part, il y a l’approche indirecte d’Apollinaire qui transforme l’animal en symbole, d’autre part, il y a l’abord de Dufy qui décrit directement l’animal et en cela reste fidèle aux bestiaires traditionnels. Cependant, les gravures ne sont pas non plus purement descriptives, et offrent une interprétation du poème. Dans « Le Serpent », W. Bohn, notant au passage le symbolisme phallique de l’animal, associe les exploits amoureux d’Apollinaire aux grandes histoires fondatrices, d’Ève à Cléopâtre en passant par Eurydice. Pour lui, le sens des gravures est souvent suggéré par leur arrière-plan. « Le chat » renvoie à un espace intime et domestique non seulement par la présence de l’animal au centre, mais aussi par le décor, constitué d’objets familiers comme la lampe, le vase, ou le livre. C’est par le second plan de l’illustration que l’œuvre renvoie à l’autobiographie. « Le chat » puise ainsi sa source dans la réalité la plus prosaïque, le chat d’Apollinaire, Pipe, mais aussi son culte pour l’amitié.

4L’étude de ces images verbales donne à W. Bohn l’occasion de faire appel à un article de Barthes, « Le message photographique », pour en proposer une lecture inverse : partant de l’image pour arriver à la parole. Il emprunte à Barthes ses outils méthodologiques, et essaie de déterminer dans quelle mesure les mécanismes photographiques identifiés par Barthes peuvent s’appliquer aux stratégies artistiques de Dufy. Cependant, W. Bohn s’émancipe de la grille barthienne et, à côté des procédés évoqués, comme la photogénie, la syntaxe ou l’esthétisme, il remarque l’absence d’autres éléments tels que la notion de composition, curieusement remplacée par la position que prennent les animaux dans la gravure.

5Grâce à une analyse minutieuse et percutante, W. Bohn montre que la vive collaboration entre Apollinaire et Duffy offre dès le début du xxe siècle un excellent exemple d’interdisciplinarité.

Banalités et comptines

6La parution des Quelconqueries confirme la nature ludique et aventureuse d’Apollinaire, qui force les limites du littéraire et transforme le banal et le pittoresque en poésie. D’abord intitulé Banalités, le recueil réunit vingt‑deux textes qu’Apollinaire confie à son ami Ardengo Soffici en vue de leur publication dans Lacerba. L’ensemble frappe par sa variété, et son caractère hétéroclite. La diversité sans précédent de l’ouvrage entraîne les réticences de la critique, dont les avis sont très partagés. Si les surréalistes apprécient la nouveauté radicale des textes, certains, tels que le critique Fongaro, leur refusent toute valeur littéraire. W. Bohn considère que c’est le geste de parution lui‑même qui modifie le statut de ces textes. Il les compare à ce sujet avec les ready‑made de Duchamp ; Apollinaire changerait la banalité en objet d’art en mettant en avant cette banalité comme artistique. Associés aux poèmes‑conversation, les Quelconqueries décrivent ce que W. Bohn appelle a slice of life, « une tranche de vie ». Dotés d’une force visuelle évidente, ces textes jouent sur la différence entre langage poétique et langage prosaïque. Ainsi « Le Repas » est‑il un poème bien plus par sa forme que par son sujet trivial, présenté dans le style le plus plat. D’autres textes, comme le poème en prose « Table », partant de la description d’une table de travail pour déboucher sur une écriture logorrhéique, annoncent la dictée automatique de la pensée et préfigurent, selon W. Bohn, l’Ulysse de Joyce. Une place particulière est accordée au texte « À Linda » qui se veut un hommage à Lina Molina da Silva et qui par sa permutation phonétique privilégie la coexistence des plans sonore et typographique. W. Bohn voit dans l’illisibilité du poème l’exploitation sans limite des ressources de la langue, qui contient en creux une critique du langage. De la même manière, un texte comme « 0,50 » tiré d’une grammaire française, rappelle le poème intitulé « Lundi rue Christine », et frôle l’absurde des pièces d’Ionesco. Outre leur bizarrerie, W. Bohn souligne l’humour noir que contient ce recueil, et qui dérive selon lui des différents jeux verbaux, des juxtapositions inattendues ainsi que des associations insolites. Pour lui, les Quelconqueries illustrent le culte d’Apollinaire pour la surprise, le choc, ressentis à la lecture.

7Outre le quotidien, Apollinaire exploite aussi le folklore, un folklore principalement enfantin, particulièrement présent dans ses poèmes de guerre. Par la valorisation des comptines et des jeux d’enfants Apollinaire élargit encore le champ d’expérimentation poétique. Selon W. Bohn, l’appel aux rimes enfantines ainsi qu’à certaines coutumes populaires encourage le primitivisme dans l’art moderne. Prenant le contrepied de Fongaro, W. Bohn relève une influence folklorique non seulement dans les poèmes de guerre, tels que « La Blanche neige », mai aussi dans des poèmes plus anciens comme « La Porte » ou « Salomé ». Le recours aux rites populaires et aux rimes enfantines reconfigure ainsi l’œuvre d’Apollinaire et fait une place de choix au ludique et au collage.

8En privilégiant le marginal, Apollinaire se place à la limite du littéraire et opère une subversion de ce qui est traditionnellement accepté comme création artistique.

« Les Mamelles de Tirésias » : l’aventure continue

9La volonté d’Apollinaire de faire naître la surprise se reflète aussi dans « Les Mamelles de Tirésias », pièce de théâtre controversée lors de sa réception, tiraillée entre le dénigrement et l’enthousiasme. Scandaleuse par son sujet ainsi que par son audacieuse mais spectaculaire mise en scène, « Les Mamelles de Tirésias » relève de l’ambition d’Apollinaire de renouveler le théâtre. L’enjeu est de créer un théâtre nouveau, antiréaliste, qui soit plus proche de la réalité en sapant le concept de mimesis. W. Bohn met à jour l’existence de sources extra‑littéraires, plus précisément l’attachement d’Apollinaire pour des formes de théâtre populaire comme le cirque, le music‑hall, le film muet ou les marionnettes. Centrée autour des thèmes de la repopulation et du féminisme, la pièce favorise l’expérience humaine plus que la perception visuelle. L’originalité de la pièce ne réside pas dans son intrigue (le destin d’une femme devenue homme), mais dans son caractère absurde et provocateur. Écrite après la guerre, on lui donne souvent une coloration patriotique, Apollinaire souhaitant attirer l’attention sur les risques de dépopulation. Conçue pour amuser et surtout pour instruire, son message demeure pourtant ambigu. W. Bohn nous invite toutefois à ne pas prendre trop au sérieux la thèse patriotique, car l’emploi de la parodie, des jeux de mots et du burlesque n’y sont que le signe de la démystification mise en place par Apollinaire. Ce dernier pourrait bien avoir eu recours à la subversion afin de cacher un autre message, plus léger peut‑être, une célébration de la sexualité et une invitation à la procréation.

10Apollinaire on the Edge offre une étude poussée et captivante d’une partie de l’œuvre du poète souvent ignorée par la critique littéraire. W. Bohn révèle au public un Apollinaire méconnu, novateur, qui, au nom de la surprise, joue avec les limites du littéraire. Oscillant entre ordre et aventure, il traduit la sensibilité moderne par un regard curieux et ironique sur le monde.