Acta fabula
ISSN 2115-8037

2011
Novembre-Décembre 2011 (volume 12, numéro 9)
Corinne Bayle

Une histoire littéraire de l’extra-monde

DOI: 10.58282/acta.6588
Daniel Sangsue, Fantômes, esprits et autres morts-vivants. Essai de pneumatologie littéraire, Paris : José Corti, coll. « Les Essais », 2011, EAN 9782714310675.

1Cet essai qui étudie la revenance dans la littérature française du xixe siècle a de quoi réjouir. D’abord parce qu’il travaille sur un corpus varié qui va des grands textes hantés de fantômes à des redécouvertes, non pas seulement d’auteurs mineurs mais d’écrivains majeurs qui n’avaient pas été envisagés sous cet angle — car Daniel Sangsue l’affirme, pas un seul auteur du xixsiècle qui ne se soit frotté à quelque esprit ou du moins à la question des esprits, prégnante en une époque de matérialisme galopant et de désacralisation concomitante. Rapportant des rives de l’oubli les œuvres qu’il a retrouvées lors d’une enquête où le hasard objectif jouait son rôle, le lettré qu’est ce professeur de littérature1 est lui-même un passeur de fantômes que la lecture fera se lever magiquement en « une communication d’âme »2, selon la formule de Gautier.

2Mais il y a plus que cette ressouvenance. Il faut aussi que l’érudit médite sur ses découvertes et les confronte à d’autres champs disciplinaires, la théologie, la philosophie, voire des pseudosciences, magnétisme et autres palabres paranormaux, et encore la psychanalyse, l’anthropologie, l’histoire, afin d’interroger le rapport du xixe siècle à la mort3. Privilégiant « l’imaginaire littéraire des fantômes » (p. 23), ce livre exalte l’esthétique que ne prennent pas en compte les sciences humaines et propose des rapprochements entre les motifs et les images, si bien que « la véritable revenance est celle des textes » (ibid.). La langue a reconnu depuis longtemps cette capacité de la littérature à faire parler les morts, sous la dénomination de « prosopopée », le poète étant cet Orphée descendu aux royaume des ténèbres pour en ramener les êtres aimés et leur donner voix ; l’écriture ressortit à un pouvoir nécromantique que dévoilent les récits de revenants, et singulièrement de revenantes, et encore les poèmes tombeaux ou le théâtre des jeux de rêves.

Typologie littéraire et spirituelle

3La première partie est une tentative de typologie dont le relevé détaillé frappe par son sérieux autant que son heureuse légèreté de style teinté d’humour. Mi savant mi ironiste, D. Sangsue s’attelle à définir des objets aussi labiles que fantômes, spectres, esprits, morts prétendus, cataleptiques et autres Poltergeister. Du Romantisme à la Décadence, le xixsiècle est habité de toutes sortes de figures évanescentes qui traversent la littérature, par le courant premier de la poésie des cimetières née en Angleterre, autant que par le fantastique venu d’Allemagne, jusqu’à la photographie d’art naissante. La vie courante même témoigne de cet engouement à partir du moment où les sœurs Fox ouvrent la porte au spiritisme dont les plus grands adeptes ne seront pas tous des charlatans à la manière d’Allan Kardec, mais des savants, tel Camille Flammarion, ou des écrivains du plus grand sérieux, comme Arthur Conan Doyle, auteur d’une Histoire du Spiritisme, en dépit de la palinodie des rusées Américaines quarante ans plus tard. On saura ainsi quand et comment apparaissent les fantômes, leurs heures préférées de sortie, leur taille et leur physionomie, à quels privilégiés, rêveurs ou fous (surtout s’ils sont Allemands et se prénomment Octave), les esprits s’adresseront en priorité, avec quel regard, quelle voix4, quel vêtement même, les spectres hanteront les mortels ; on apprendra les raisons de leur retour parmi les vivants terrifiés par ceux qu’ils n’ont pas su aimer ou qu’ils ont privés de sépulture, ou au contraire délicieusement étonnés d’être encore et toujours adorés de ceux qui ne sont plus et qui désirent les aimer toujours par-delà la mort et la poussière des corps.

4S’il s’appuie sur la matière littéraire pour préciser les différences subtiles entre les multiples formes de la revenance, l’auteur de cet « essai de pneumatologie littéraire » n’en questionne pas moins de nombreux domaines pour comprendre la formidable multiplication de ces étranges phénomènes en un siècle qui brille par l’essor de la science et la croyance au progrès. Depuis les décollations massives dues à la guillotine, l’imaginaire des écrivains meurtris par la Révolution5 s’est développé vers des régions encore inconnues de têtes coupées qui parlent et de corps décapités qui marchent. Le motif de la résurrection s’est amplifié avec l’émigration puis l’amnistie générale du Consulat qui a fait revenir en France des nobles tenus pour disparus ; les retours tardifs des guerres napoléoniennes ont fait surgir de l’oubli des êtres passés pour morts, sans compter les épisodes successifs du choléra meurtrier dont certains malades réchappaient miraculeusement. Sur ces sujets, le lecteur attendait Nodier et Dumas, Balzac et Maupassant, Walter Scott et George Sand, Poe et Nerval, Hugo et Gautier, Jules Verne et Henry James, moins les philosophes champions de la sagesse, du choix de la lumière contre l’ombre, du midi de la raison au rebours la nuit de l’égarement.

Les surprises de la philosophie

5L’une des surprises de cet ouvrage est en effet le chapitre consacré aux « philosophes et [aux] fantômes », surprise, car le philosophe est considéré comme cet esprit fort qui recherche méthodiquement la vérité et non la croyance, à l’instar d’Épicure, « chasseur de spectres » (p. 130). D. Sangsue rappelle des controverses qui agitèrent nombre de penseurs parmi les plus arides. Ainsi Spinoza ne croit pas aux chimères de l’imagination, tandis qu’en 1766, Kant dialogue par œuvre interposée avec Swedenborg, Rêves d’un visionnaire expliqués par des rêves métaphysiques (Träume eines Geistersehers durch Träume der Metaphysik) vs Les Arcanes célestes (Arcania caelestia), parvenant à la conclusion que l’être humain appartient au monde sensible autant qu’au monde invisible, sans communication entre les deux (« ce que je pense comme esprit, je ne m’en souviens pas en tant qu’homme », cité p. 136). L’ambivalence de l’analyse kantienne déroute non par sa négativité mais son ouverture : si les âmes et les esprits des morts ne nous peuvent apparaître, ils nous influencent, et si Swedenborg est un illuminé, les histoires de revenants demeurent intéressantes à discuter. En 1851, c’est Schopenhauer qui publie un Essai sur les fantômes et ce qui s’y rattache (Versuch über das Geisterseher und was damit zusammenhängt), en grande partie consacré au rêve et au somnambulisme, au sommeil magnétique, qui conditionnent les apparitions comme hallucinations de la fièvre ou de la folie, de sorte que « le philosophe louvoie constamment entre la possibilité d’une existence réelle, extérieure des esprits, et celle d’une existence purement intérieure », liée à sa conception de la volonté (p. 148). Quant à Bergson, considérant que les phénomènes ne pouvant être vérifiés scientifiquement ne sont pas forcément à rejeter, il s’attache surtout, plus qu’aux fantômes, au psychique qui échappe aux modèles, à l’occasion de conférences reprises dans L’Énergie spirituelle en 1925. Refusant l’absurde équivalence entre la pensée et le cerveau, il conclut à la survivance de l’âme, sinon déjà à l’existence des revenants, « un pas que le philosophe ne franchit pas » (p. 155). Pour finir, Jacques Derrida et les Spectres de Marx (1993) sont convoqués, où l’on découvre que le chantre du communisme était obsédé par les fantômes selon le Zeitgeist de l’Europe entière, tandis que Derrida tranche en faveur de l’indétermination du spectre (« C’est quelque chose qu’on ne sait pas, justement, et on ne sait pas précisément si cela est, si ça existe, si ça répond à un nom et correspond à une essence », cité p. 160). Ce qui souligne les limites de la philosophie classique et la nécessité d’introduire la hantise dans tout concept, déconstruction dénommée hantologie que Derrida oppose à l’ontologie. D. Sangsue achève ce parcours parmi ceux qui ont intégré le fantôme à leur réflexion avec Clément Rosset, lequel s’est intéressé à l’ombre, à l’écho, au reflet, et ainsi au fantôme, dans Impressions fugitives en 2004, comme ce quelque chose qui subsiste au moment de la mort, différenciant le vivant de son cadavre. Idée séduisante qui prouve la logique des œuvres littéraires débordant de spectres et esprits diaphanes.

Traduire l’invisible

6Il ne s’agit pas seulement pour D. Sangsue d’étudier le passage de l’Europe des Lumières à celle de l’obscur6, mais de réfléchir à des représentations littéraires d’impalpables figures, d’inaudibles chants, de l’invisible enfin. C’est là une dimension critique essentielle du livre : avec finesse, il montre comment la littérature donne voie (et voix) à l’impossible, avec l’ambition de traduire le hiéroglyphe du réel, dans une perspective profondément poétique7. C’est, au théâtre, l’art de faire voir les ombres : si le spectre de son père n’est visible que pour Hamlet (est cité un merveilleux texte de Mme de Staël peignant le talent de l’acteur Talma capable d’orienter cette lecture par le seul roulement de ses yeux épouvantés, p. 66‑67), alors il se pourrait que le Prince du Danemark soit lui‑même coupable, le fantôme revenant toujours hanter son meurtrier, car la psychanalyse permet aussi de relire les œuvres sous un autre angle, revisitant le mythe littéraire à la lumière d’autres outils. C’est, en poésie, l’art de donner à entendre le dialogue des morts avec les vivants, tel celui de la jeune fiancée avec le ver du tombeau dans La Comédie de la Mort de Théophile Gautier, dont l’œuvre entière est traversée de fantômes, depuis La Morte amoureuse jusqu’à Spirite, récits inspirés d’abord par La Fiancée de Corinthe de Goethe, texte fondateur, puis par l’Aurélia de son ami Nerval dans ce dialogue désespéré avec une Eurydice « une seconde fois perdue »8. Ce dernier fait parler Cazotte, dans l’un des chapitres des Illuminés, pour appuyer l’idée que les esprits revêtent des degrés différents de transparence ou d’opacité, idée que l’on retrouve chez le Gilliatt des Travailleurs de la Mer de Victor Hugo. Elle explique également la crainte de Balzac envers le daguerréotype censé ôter une couche de la série de spectres dont l’homme est composé (p. 169), ce que le même Nerval, étayant sa croyance sur le Second Faust de Goethe qu’il a analysé et en partie traduit (le prologue, l’acte d’Hélène, l’épilogue), élargit à l’univers tout entier, composé à ses yeux de régions concentriques conservant les siècles écoulés et leurs cohortes de fantômes. Le point de jonction entre le monde des vivants et celui des morts est le rêve auquel Aurélia donnera pour finir ses lettres de noblesse magiques.

7Tous ces éléments de rêveries littéraires attestent la volonté d’accorder une explication aux manifestations de l’extra-monde qui a agité le xixsiècle ; ainsi la Nature perçue comme surnaturelle chez une Elisabeth Browning (p. 176). Le magnétisme exprime cette croyance, largement véhiculée par la littérature, un Dumas par exemple jugeant là une science capable de « rendre l’âme visible » (cité p. 179). Aurait-il en effet écrit son Joseph Balsamo sans le sommeil artificiel du marquis de Puységur, prolongeant les expériences du docteur Mesmer ? Et Gautier son Avatar où le docteur Charbonneau est capable d’échanger les âmes d’Octave et du comte polonais dont il convoite la belle épouse ? Mais cela est réversible, les œuvres nourrissent la foi en l’invisible par la beauté des descriptions, la virtuosité des fictions, la magie des images éclatant en fleurs spirituelles sous la plume des poètes. Et cela est vrai encore pour le spiritisme avec lequel « une véritable révolution s’opère dans la relation de l’humanité avec l’au-delà » (p. 182), car les vivants deviennent actifs et peuvent appeler les défunts pour être visités d’eux, comme en témoignent symboliquement les tables parlantes de la famille Hugo en exil à Jersey où, par la grâce de son fils medium, le grand Victor converse avec l’ombre de ses pairs, André Chénier ou Shakespeare. D. Sangsue souligne qu’il y a là un premier pas, décisif, vers la découverte de l’inconscient (p. 201), même si Freud dénoncera la supercherie des expériences mediumniques, voyant ces apparitions comme des produits de l’activité psychique, des fantasmes, tels ceux de la Gradiva de Jensen, sinon l’expression du refus du deuil. Pour Jung, les fantômes relèveront d’une mentalité primitive qui confond rêve et réalité (p. 205-207). Ce concept est peu pertinent pour les œuvres littéraires dont l’intérêt majeur tient au contraire à la spécificité de l’invention, mais dont on peut retenir l’idée de la croyance aux fantômes comme un « reliquat de l’enfance de l’humanité » (p. 213), ce que ne désavouerait pas la poésie.

La poésie des fantômes

8Car la poésie des fantômes se distingue de la peur de l’inconnu, des terreurs de la nuit qui innervent maintes fictions. Quand les récits développent les images et se fondent sur d’autres textes, mêlant témoignages et inventions narratives, le poème, le récit poétique, usent du fragment comme éclat visionnaire. Quand le roman gothique abuse d’une « débauche de visions et de spectacles effrayants » (p. 282), quand « ce qui revient dans les histoires de fantômes, ce sont moins des fantômes que des récits sur les fantômes » (p. 295), issus bien plus d’une tradition littéraire que d’une prétendue tradition folklorique, le poème élégiaque est originellement lié à la revenance, célébrant les ombres perdues chez Lamartine, la souffrance d’une trépassée chez Gautier, le souvenir vivace chez Hugo et Mallarmé qui organisent des recueil entiers autour de leurs fantômes chéris, Les Contemplations comme le Tombeau pour Anatole. « Nulle part cette revenance n’est aussi prégnante qu’en poésie, où la hantise thématique est renforcée par toutes sortes de récurrences formelles […] qui aggravent durablement certains vers dans nos esprits et les font revenir de manière obsessionnelle » (p. 357).

9Ainsi, dans la seconde partie du livre, des cas exemplaires sont développés. Nodier, qui ne croit pas aux fantômes dans la réalité extérieure, magnifie la propagation des cauchemars et des rêves dans l’existence diurne comme source potentielle d’enchantement, car les fantômes omniprésents dans son œuvre « sont l’effet magique de la “sorcellerie évocatoire” d’un texte » (p. 405). De même, Mérimée, incrédule et incroyant, n’en produit pas moins une œuvre fortement marquée par les phénomènes occultes que D. Sangsue détaille pour justifier le titre de « pneumatologue » « de premier ordre » qu’il lui décerne (p. 444), tout en trouvant ce lien avec les fantômes beaucoup trop « distant » pour nous faire frémir autant qu’un Gautier (p. 452). Est-ce à dire que l’art nécessite un engagement quasi ontologique pour traiter de questions aussi violentes que celle des fantômes, id est, la question des morts ? L’œuvre de Nerval paraît offrir la réponse, si habité de ses propres hantises et déchiré de ses deuils, maternel et amoureux, lui‑même jugé en mort‑vivant grâce aux médisances d’un Jules Janin et aux maladresses d’un Alexandre Dumas lors d’épisodes bien connus de son existence régulièrement troublée de ses « fièvres », celles-là même dont mourut sa mère inconnue, en terre prussienne, peu après sa naissance. Gérard a foi en « l’existence d’un monde parallèle au nôtre qui serait le refuge des vies et des âmes défuntes et avec lequel le contact serait possible » (p. 412), foi qui sous-tend Les Filles du Feu, toutes mortes aimées et à jamais perdues, mais aussi des textes moins connus comme le Quintus Aucler des Illuminés ou le feuilleton de La Presse du 19 juillet 1839 rendant compte d’un drame, Le Mort vivant de Chavagneux9, dont le mérite est d’inviter le poète à réfléchir au problème de la représentation d’un défunt sur la scène (p. 419‑425), avant de faire, dans ce récit d’apocalypse intime qu’est Aurélia, « une démonstration en acte de cet accès possible au monde des esprits » (p. 431).

10Si le Victor Hugo des tables parlantes réserve toujours des surprises, « en représentation devant son public de spectres » (p. 498), Champfleury et le vaudeville de La Table tournante, expérience de magnétisme, écrit en collaboration avec Eugène de Mirecourt à la même époque que les expériences de Marine-Terrace (1853-1855) en est une version dégradée exploitant un thème à la mode, beaucoup moins intéressante littérairement que la folle aventure de l’île anglo‑normande et le questionnement de la poésie et du drame, mais qui a valeur documentaire à travers la satire du magnétisme comme du spiritisme (p. 517). Maupassant et Bourget sont étudiés encore dans la seconde partie de Fantômes, esprits et autres morts-vivants pour des cas de « mort prétendu ou réincarné » chez l’un, dont les personnages sont sujets aux hallucinations plus qu’à une croyance à la revenance, « refus, de la part de l’écrivain, d’une source littéraire convenue, voire éculée » (p. 538) et, chez l’autre, pour la relation de l’occulte avec la métapsychique, à l’origine de la psychologie qui expliquera Le Fantôme, roman oublié10 (p. 561).

11Ces analyses toujours éclairantes font jouer les textes avec le point de vue des auteurs, selon qu’ils croient ou non au surnaturel, la dimension esthétique n’étant jamais isolée par D. Sangsue d’un aspect plus intime propre à l’écrivain, comme si un tel sujet ne pouvait pas être traité sans interférences entre le monde de l’art et la réalité de la vie vécue. Si bien que les cas les moins attendus sont ceux de deux écrivains insolents d’intelligence critique : Stendhal et Baudelaire, eux‑mêmes atteints par la fièvre des morts-vivant(e)s. D. Sangsue nous présente Stendhal comme intéressé par les revenants et l’horreur qu’ils suscitent, en tant que source littéraire, fût‑ce pour déjouer les attentes du public (ainsi dans sa nouvelle Le Coffre et le revenant de 1830, p. 460, comme dans Armance qui ironise sur le magnétisme, p. 465, ou Le Rouge et le Noir qui se moque des fantômes, p. 470), et pourtant l’œuvre de Stendhal (faudrait‑il dire d’Henri Beyle) est donnée comme cryptophorique de la disparition d’un frère aîné portant le même prénom, mort un an avant sa naissance (p. 473‑475 ).

12Quant au traducteur d’Edgar Poe, ses « hantises » sont tout à fait singulières et scripturaires. D. Sangsue affirme que « si Baudelaire n’a pas écrit de récits fantastiques, c’est parce que Poe les avait écrits à sa place ! » (p. 481) et que, d’une manière générale, « bien des poèmes des Fleurs du Mal ont un caractère de palimpseste » (p. 482) ; l’analyse de textes hantés non seulement d’images de fantômes, de spectres et de vampires, mais d’images-fantômes, de Gautier en particulier, est tout à fait convaincante. On pourrait y ajouter les fantômes de la peinture (« Les Phares » sans nulle ekphrasis mais des toiles synthétiques imaginaires ou la toile du maître inconnu d’« Une Martyre »), les fantômes de la photographie (« Le Rêve d’un curieux » dédié à Nadar11) et les rimes ou mots fantômes, échos souvent ironiques renvoyant à l’œuvre même de Baudelaire12. Ce n’est pas sans émotion qu’est distingué pour finir « le souci des morts », aussi bien envers Delacroix que Mariette, servante qui a veillé sur l’enfant et dont les larmes de sollicitude s’adressent encore à cet enfant devenu grand, le poème de dédicace révélant « une communication pacifiée, loin des visions hallucinées de vampires et des morts-vivants, et loin des logorrhées spirites » (p. 495). Cette clausule de la phrase a son importance : Baudelaire invente la poésie moderne par sa concision, les dix vers de « Je n’ai pas oublié, voisine de la ville… » évoquant l’ombre de son père, juste avant « La servante au grand cœur… », réduisent à néant des kilomètres d’alexandrins élégiaques. La voix des morts est rare, le poème intériorise la vertu de ce silence.

13C’est, on le voit, dans les chapitres les plus périlleux que le livre de D. Sangsue donne le plus à penser, ouvrant des brèches, invitant à suivre plus avant les traces qu’il a relevées.

14On sort rêveur de ces six cent vingt pages truffées de citations et assorties d’une bibliographie nourrie… Cette somme aurait pu éviter quelques redites, dues au plan choisi, la première partie générale se servant des textes littéraires et la seconde, consacrée à ces textes littéraires, reprenant des analyses précédentes. Il n’en reste pas moins une impression puissante d’avoir exploré les différentes facettes d’un sujet souvent traité de façon fragmentaire (les récits fantastiques, le roman noir, la littérature frénétique, les déliquescences de la décadence, la poésie des tombeaux, etc.). Mise en perspective avec les sciences humaines, la littérature se révèle inépuisable quant à sa capacité d’excès : si le fantôme excède la raison en sortant des limites de la vie et de la mort, la littérature est un art qui excède l’art par sa dimension aléthique, ce que Fantômes, esprits et autres morts-vivants ne nous apprend pas mais développe avec un souci de la justesse, sans omettre les contradictions de la parodie ou de l’humour13, sortant des sentiers rebattus pour apporter des ouvertures personnelles. Car célébrer les textes qui célèbrent les fantômes est un hommage à la littérature et à son pouvoir de rémanence, pouvoir aussi dangereux que jubilatoire.

15Après la lecture de ce nouveau « récit excentrique » de Daniel Sangsue, il ne restera plus qu’à courir au Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg voir l’exposition L’Europe des esprits et la fascination de l’occulte (8 octobre 2011-12 février 2012) laquelle sera présentée ensuite à Berne au Zentrum Paul Klee (31 mars-15 juillet 2012), en terre germanique ou quasi, sur ces lieux frontaliers où les fantômes aiment à se reposer, pour vérifier de visu sur les toiles accrochés aux cimaises que, selon l’expression mélancolique de mon cher Nerval, « c’est nous, vivants, qui marchons dans un monde de fantômes »14.