Acta fabula
ISSN 2115-8037

2011
Octobre 2011 (volume 12, numéro 8)
Anne Reverseau

Publie.net : tentative d’épuisement d’un catalogue in progress

DOI: 10.58282/acta.6535
Site Internet « publie.net, le contemporain s’écrit numérique », coopérative d’édition fondée et dirigée par François Bon.

1La rentrée universitaire s’y prête. Il faut parler de publie.net au moment où l’aventure éditoriale numérique portée par François Bon prend sa vitesse de croisière et où le catalogue enfle à vue d’œil. Au moment où il commence à inquiéter : et si l’on n’avait pas le temps de tout lire… Comme dans une bibliothèque, comme dans une librairie, comme devant des « vrais livres » en somme. Sans faire l’éloge du fonctionnement de cette plate-forme ni exposer les enjeux du livre numérique (pour cela il y a Tierslivre, Actualitté ou Œuvres ouvertes par exemple), on tâchera simplement de rendre compte du catalogue et des formes littéraires nouvelles qui y apparaissent, qu’elles soient particulièrement mises en avant par publie.net ou qu’elles soient l’un des effets d’Internet sur la littérature. Outre ses 500 titres bientôt disponibles, à l’unité, sur abonnement, à lire chez soi ou en bibliothèque, en ligne ou à télécharger, publie.net propose surtout à ses lecteurs une expérience fascinante, celle de voir un catalogue se constituer sous ses yeux.

2Pour ceux qui ne connaîtraient pas publie.net, il s’agit d’une maison d’édition en ligne, lancée en 2008 par François Bon et appelée « coopérative » car les auteurs participent au processus d’édition, entièrement numérique. Le catalogue comprend plusieurs rubriques et certaines collections sont parfois complètement autonomes. Parmi les classiques, on reconnaîtra les affinités littéraires de François Bon : Rabelais, Rimbaud, Lautréamont, Baudelaire, Balzac, Hugo, Poe, Flaubert, Marivaux, Nerval, Maupassant, Zola et même Bossuet, Chateaubriand, Mme de Lafayette, Perrault, ainsi que les poèmes d’Ossian ou Sade. On trouve aussi des œuvres plus rares ou des textes cultes comme Bartleby de Melville, Le Droit à la paresse de Paul Lafargue, Ubu roi d’Alfred Jarry, les Vies imaginaires de Marcel Schwob, Locus Solus et Comment j’ai écrit certains de mes livres de Raymond Roussel, les Faits divers de Félix Fénéon ainsi que d’autres « bizarreries » de l’entre‑deux siècles.

3La littérature contemporaine est la mieux représentée. Aux côtés de quelques grosses pointures — Régis Jauffret, Éric Chevillard, Olivier Rolin ou Leslie Kaplan —, il y a beaucoup de surprises et de découvertes dans ce catalogue. Une section « poésie », une section « nouvelles », une section « essais », une petite collection « récits du monde » composée de journaux et carnets de route. Il faut signaler également une collection de polars en train de prendre son indépendance, et, parmi les curiosités, une collection de science‑fiction ancienne — ou comment le début du xxe siècle imaginait les années 1950 —, ainsi qu’une collection stimulante consacrée à la littérature québécoise la plus contemporaine : « Décentrements ». On conseille les textes de Mahigan Lepage, qui dirige la collection, de Sarah-Maude Beauchesne ou encore de Josée Marcotte, auteur de Marge, version féminine du « Plume » de Michaux.

4La collection « Écrire » mérite le détour : il s’agit d’un ensemble riche et original sur la pratique littéraire (ateliers des écrivains et ateliers d’écriture). On trouve les ouvrages de François Bon entre le Contre Sainte‑Beuve de Proust et les Lettres à un jeune poète de Rilke, un manifeste de l’autofiction par Chloé Delaume (S’écrire mode d’emploi) ou encore une expérience de résidence bien menée, Je suis un écrivain, de Laurent Herrou. On lira aussi attentivement les réflexions stimulantes de Jean Sarzana et Alain Pierrot sur le livre numérique, Impressions numériques. Depuis la Lettre sur le commerce de la librairie de Diderot, le catalogue comporte de nombreux textes sur les enjeux du livre, comme le très complet Après le livre, auquel Roger Chartier vient de consacrer un article. François Bon y propose un historique du rapport au livre/écran et défend l’idée que le livre n’est qu’un des moments du texte. On peut lire avec profit les pages sur l’idée de chapitre, sur la notion de format ou de brouillon, ou aller directement au chapitre hilarant sur les « écrivains imperturbables ».

5Autre collection emblématique de la démarche de publie.net, la collection « Temps réel ». Il s’agit de littérature de témoignage et de compte rendu d’expérience. On recommande particulièrement Qu’est-ce qu’un logement ? de Guillaume Vissac, les textes de Christine Jeanney, Fichaises, Cartons, Signes cliniques et Les Corpulents de Régine Detambel, récits teintés d’humour à propos de troubles alimentaires. Dans la lignée de Perec, de l’archive anecdotique, de la consignation du quotidien et des relevés documentaires — qui s’épanouissent particulièrement en ligne —, publie.net propose trois concentrés des sites pléthoriques ou labyrinthiques de Philippe De Jonckheere (Désordre), Thierry Beinstingel (Feuilles de route) et Philippe Didion (Notules dominicales de culture domestique). Dans un autre genre, « Art & Portfolios » est une collection pleinement autonome, dirigée par Arnaud Maïsetti et Jérémy Liron, tous deux présents dans le catalogue. Cette collection ambitieuse propose des ouvrages réalisés en collaboration entre écrivains et plasticiens ainsi que des livres d’artistes. Elle mérite qu’on en suive les développements.

6On voudrait s’arrêter davantage sur la revue numérique d’ici là, laboratoire de textes, d’images et de sons orchestré par Pierre Ménard, créateur du bien connu Liminaire. Chaque numéro s’articule autour d’une phrase — pour le prochain numéro, ce sera Baudelaire et « La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des mortels » — et fait appel à des textes et des créations sonores ou plastiques. Outre une mise en page souvent innovante, la revue d’ici là propose des liens internes qui ne sont pas seulement ludiques. Le dernier numéro comporte par exemple d’intéressants photomontages et les textes, jouant tantôt sur l’extrême fragmentation tantôt sur le déferlement langagier, raviront ceux qui se demandent où est passée la littérature expérimentale. Dans publie.net, celle-ci avait été groupée dans la collection « Zone risque », mais elle s’est aujourd’hui dispersée dans tout le catalogue, et c’est heureux.

7François Bon a fait ainsi le pari d’un catalogue large, qui réussit à tenir l’équilibre entre les « classiques » et l’ultra‑contemporain. Le noyau est impressionnant et ne peut que se développer maintenant. On pourra suivre son actualité ici, par exemple.

8Parce qu’on ne peut pas être exhaustif, il faut insister sur les points les plus susceptibles d’intéresser la recherche littéraire dans publie.net. Dans son mémoire, « Publie.net (un autre visage d’internet) », Valentin Burger (Master « Monde du livre », Université Aix‑Marseille) posait une question qu’on se permet de reprendre ici : y a-t-il une littérature publie.net ?

9Le plus frappant dans publie.net est la prise en compte du bouleversement de l’acte de lecture. C’est là sans doute que la plate‑forme de François Bon se distingue profondément des éditeurs qui se contentent trop souvent de numériser leur catalogue. Certains auront l’impression de retomber en enfance et de retrouver les Livres dont vous êtes le héros, grands classiques des années 1980 : lecture non linéaire, fragmentaire, liberté de navigation, etc. La dématérialisation permet l’addition de fichiers audio et de liens hypertextes, comme dans d’ici là. Elle force aussi l’auteur à se projeter sur son lecteur, par exemple en lui fournissant des images, des textes ou de la musique dont il a été question dans l’ouvrage. L’auteur se met à la place de son lecteur, mais il l’écrase aussi de son ombre. Le livre numérique tel qu’il est créé et diffusé par publie.net semble en effet inséparable d’une écriture du « Je » aux formes les plus variées et s’oppose à un certain roman français. Par ailleurs, publie.net fournit les mises à jour des livres achetés — ce n’est pas une simple déclaration d’intention : voir les Anticipations d’Arnaud Maïsetti — et incite à suivre ses poulains où ils se trouvent, c’est‑à‑dire sur Twitter, sur leurs blogs et sur leurs sites. Cela fonctionne déjà très bien. On peut imaginer d’autres effets de dématérialisation comme des liens aléatoires, des coulisses accessibles (brouillons, commentaires…), ou des images de lieux (webcam en direct, vidéo ou simples photographies), puisqu’il est beaucoup question de lieux chez publie.net. Mais l’interactivité à laquelle on pense tout de suite quand on parle de numérique n’est sans doute pas l’essentiel de ce qui se trame ici, à partir du moment où l’écrivain est soumis à une « traçabilité » minimale (un contact). Ce qui en jeu ici, c’est la liberté du lecteur devant un texte, les possibilités de se l’approprier, de le relire où et quand il veut, sous des formats divers — d’où l’importance de l’absence des protections appelées « DRM ».

10Le deuxième effet de l’édition numérique telle que la pratique publie.net. est le poids donné à l’illustration. On pourrait penser que l’édition numérique réduit à néant les coûts de fabrication qui ont ralenti le développement du livre illustré et sont encore aujourd’hui un obstacle majeur à l’illustration de qualité. Mais les obstacles ne sont pas seulement d’ordre économique, ils sont aussi techniques et juridiques. Il y a aussi un problème de mise en page car il faut laisser sa souplesse au livre numérique. Petit à petit, publie.net travaille l’ergonomie des livres numériques en confiant l’insertion d’image à des labos de création graphique. Outre la revue d’ici là, dans le catalogue, les livres illustrés sont évidemment ceux de la collection « Portfolios », mais cette tendance se développe et les confrontations texte‑image surgissent un peu partout dans publie.net. On ne peut que s’en réjouir, l’illustration étant une des cartes maîtresses de l’édition numérique. Divers rapports à l’image et plusieurs modalités d’illustration cohabitent dans le catalogue. Dans À louer sans commission, Didier Daeninckx insère des petites annonces, coupures de presse et publicités. Sarah-Marie Beauchesne, dans ses Je-sais-pas, a ouvert ses pages à des amis artistes et photographes. Les microfictionsque sont les Fichaises de Christine Jeanney utilisent des photographies cadrées comme des lettrines. Arnaud Maïsetti illustre de photographies ses petites nouvelles que sont les Anticipations. Dans Va t’en va t’en c’est mieux pour tout le monde, Christophe Grossi agrémente ses aventures de représentant en librairie de photographies et de liens vers de la musique en ligne. Les images de Sarah Cillaire rythment efficacement les fragments autobiographiques de Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ? On trouve aussi des livres illustrés plus traditionnellement, comme des recueils de poésie, par exemple Clairvision deNathalie Riera, avec les images de Lambert Savigneux.

11D’autres ouvrages développent des rapports texte‑image plus complexes, comme Movies, pastiche d’une méthode d’une gymnastique qui donne une bonne idée du travail de Véronique Vassiliou, ou Webobjet, journal d’artiste du plasticien et photographe Alain François, qui adapte sous forme de livre une expérience en ligne (Le Portillon). Dans un autre genre, on aime beaucoup Entre-deux de Nicolas Aiello, série photographique sur les papiers trouvés dans les livres des bibliothèques publiques, et, de Jérôme Schlomoff (photo) et Didier Arnaudet (texte), Les Rideaux de la bibliothèque Carnegie, sur une bibliothèque de Reims. Jérôme Schlomoff est aussi l’auteur des images au sténopé de Hoboken plan fixe, accompagnées des textes de François Bon centrés sur la perception de la ville. Dans le catalogue de publie.net, nombreux sont les ouvrages consacrés à une ville qui fonctionnent sur une interaction entre texte et image. L’importance de l’image apparaît clairement quand il est question de lieux et de territoires. On pense en particulier au duo Laurent Herrou (texte) et Jean-Pierre Paringaux (photo) qui signe L’emploi du temps, à la fois traversée de New York, histoire d’amour et réflexion sur l’écriture urbaine, et Bruxelles Plic Ploc,oùl’écriture quotidienne du journal se marie à la pratique photographique du snapshot. On aime aussi beaucoup Jusqu’où cette ville ? de Fabienne Swiatly, avec des triptyques photographiques de Jean‑Pierre Maillet, quête d’une frontière aux limites d’une ville. La réflexion théorique sur l’image et l’illustration peut être poussée, par exemple dans La Mancha,de Jérémy Liron et Arnaud Maïsetti, qui joue sur le rapport entre texte et photogrammes. On ne peut qu’espérer voir se développer encore les livres illustrés chez publie.net. Nombreux sont en effet les ouvrages, fruits d’une collaboration artistique ou simplement illustrés, qui mériteraient une édition numérique de qualité. On pense aux classiques de la photolittérature, de Bruges-la-Morte (Rodenbach, 1892) aux Passagers du Roissy‑Express (François Maspero et Anaïk Frantz, 1990), en passant par Let us praise famous men (James Agee et Walker Evans, 1941), mais aussi à des ouvrages plus confidentiels, comme ceux de Marie-Françoise Plissart.

12François Bon propose une expérience de la littérature, et surtout de celle qui est « en train de se faire », selon la formule de Christine Genin. Publie.net sert parfois de tremplin à des livres qui seront édités ailleurs sous forme papier, mais le phénomène reste minoritaire. L’édition numérique n’est en rien un pis‑aller, François Bon est très clair sur ce point. La plupart des livres de publie.net ont forme numérique parce qu’il ne pourrait en être autrement. C’est là le dernier point sur lequel on voudrait insister. Le numérique est pour la littérature une forme nouvelle et non un simple support. On trouve donc naturellement dans publie.net des textes novateurs : une littérature d’expérimentation, comme François Pachet qui travaille sur l’insertion du son, ou d’expérience, comme le beau texte de Louis Imbert, Faces, qui décrit des photographies absentes, des images de visages. On conseille aussi les belles listes de Jean-Louis Kuffer (Ceux qui songent avant l’aube) ainsi que le très réussi France audioguide, de Philippe Adam, pour se faire une idée de cette écriture contemporaine fragmentaire et en transit. François Bon nous montre que le récit — et encore moins le roman — n’a pas le monopole de la littérature : les formats courts, l’expérimentation formelle et la poésie tiennent le haut du pavé chez publie.net. Le livre numérique permet en effet l’audace qui manque parfois aux maisons d’édition papier. C’est là l’occasion de dispositifs complexes ou de projets qui n’entrent pas dans des lignes éditoriales figées — on pense au projet de Béatrice Rilos sur le Musée Dupuytren, Cœurs mis à nu, ou au dialogue poème et photographie, Poussière, de Josiane et Lucien Suel.

13Il nous semble qu’une des plus belles découvertes de publie.net est une littérature d’ambition documentaire, au sens noble. On trouve en effet dans le catalogue toutes les nuances d’écriture sur le vif et d’écriture circonstancielle. Bien sûr beaucoup de choses sur la ville — véritable angle d’attaque de François Bon —, comme Immobilier-services de Denis Montebello, avec des planches d’images de Jean‑Louis Schoellkopf, le livre de Daniel Bourrion sur New York, Cette ville n’existe pas, ou encore Paysages urbains de Bruno Allain. La volonté documentaire touche aussi aux réalités économiques, en particulier à la vie de l’entreprise, par exemple avec Jean‑Charles Massera et les trois volets de Croissance, familles savoyardes et baskets à scratchs ou Point vif dePierre Mari, sur les séminaires d’humanités en entreprise. L’intérêt de François Bon pour la transmission des textes se retrouve dans le catalogue à travers des livres qui évoquent l’école, l’apprentissage et plus largement la place de la culture littéraire dans la société. Dans publie.net, cet intérêt rencontre celui pour les coulisses de la littérature et les ateliers des écrivains. On trouve en effet beaucoup de livres de ce genre dans le catalogue. On conseille par exemple Cambouis d’Antoine Emaz. La fabrique du texte, comme la description de la transmission des savoirs, fait partie de la démarche critique qui est au cœur de publie.net, même et surtout lorsqu’il s’agit de littérature numérique.

14Publie.net est une porte ouverte à la curiosité. Sa dimension expérimentale bien réelle vient parfois voiler une chose indéniable : il s’agit bien d’un catalogue, d’un vrai catalogue, au sein duquel on peut déjà saisir une historicité. La force de cette « coopérative » d’édition est d’avoir saisi, à la différence de bien des éditeurs, ce qui fait la différence entre un livre numérisé et un livre numérique. La continuité qu’elle revendique entre les classiques, les classiques du xxe siècle et le contemporain le plus extrême la situe déjà au niveau d’ambition des maisons d’édition françaises les plus respectées. Et ce n’est que le début, comme on le comprend dès la première visite de la plate‑forme. Comme le dit « Redonnet B » dans les commentaires de l’article du tierslivre qui présente le catalogue : « C’est comme un bon bourgogne de derrière les fagots : tout ça prend de l’épaisseur, du parfum et de la consistance avec les années... ». C’est ainsi que publie.net invite aussi les lecteurs à ne pas être imperturbables.