Acta fabula
ISSN 2115-8037

2011
Septembre 2011 (volume 12, numéro 7)
Alexandra Borsari

Élaboration & réception de l'Histoire naturelle de Buffon : la littérature au service de la science

DOI: 10.58282/acta.6485
Maëlle Levacher, Buffon et ses lecteurs, Les complicités de l'Histoire naturelle, Paris : Éditions Classiques Garnier, coll. « L’Europe des Lumières », 2011, 400 p., EAN 9782812402166.

1L'Histoire naturelle de Buffon est souvent considérée comme un monument. Monument au sens littéral puisque, du fait de sa longueur et de sa diversité, cette œuvre reste difficile à appréhender dans sa globalité. À cette difficulté s'ajoute sa popularité qui lui assure d'être pratiquement connue de tous mais rarement lue. Buffon est ainsi, dans un certain sens, victime de son succès : succès auprès du grand public qui croit le connaître et ne le lit plus ou alors seulement dans le cadre d'éditions de morceaux choisis ou remaniés pour convenir à une classe particulière de lecteurs ; succès auprès des publics savants qui le considèrent comme une figure importante dans l'histoire des sciences mais dépassée. Son caractère de monument au sens institutionnel du terme contribue ainsi à empêcher tout examen critique et actualisé.

2Avec la postérité, l'image du naturaliste s'est d'ailleurs figée : les clichés ont pris le dessus et il reste, pour la mémoire populaire, un savant un peu désuet, engoncé dans ses préjugés et ses erreurs, pris au piège de sa tour d'ivoire. Pourtant, si Buffon jouissait de son vivant d'une réelle reconnaissance des milieux savant et mondain — il était homme de cour et participait activement aux débats et controverses des champs du savoir auxquels il s'intéressait —, cette reconnaissance ne le rendait pas inaccessible. Le statut d'auteur reconnu et admiré ne le laissait pas imperméable aux critiques. Son œuvre, et c'est tout l'intérêt de l'ouvrage que Maëlle Levacher lui consacre, est le résultat d'une compréhension fine des codes de son temps, des attentes de ses différents lectorats mais aussi d'un échange permanent avec ses lecteurs.

3Le travail d'analyse de M. Levacher offre ainsi une vision plus nuancée, plus riche de l'Histoire naturelle et invite à une relecture de cette œuvre. En effet, trop vite jugée comme naïve ou comme un simple miroir des préjugés des classes dominantes de l'époque, l'Histoire naturelle est rarement lue pour ce qu'elle est : une œuvre de science mais aussi une œuvre littéraire écrite sur une longue période charnière à partir de laquelle les différentes disciplines vont progressivement s'organiser pour donner le cadre contemporain de segmentation des champs du savoir. Au fil de ce travail d'analyse, Buffon se révèle ainsi bien plus complexe que l'image qu'en donne la pensée populaire. Au‑delà des clichés, que le naturaliste savait d'ailleurs manier à la perfection, Buffon apparaît ainsi non seulement comme un homme de son temps, contrôlant parfaitement la rhétorique de l'époque, ses codes et habitudes, mais aussi comme un précurseur. Son œuvre est donc un « pur produit » du xviiie siècle, ne serait‑ce que par son ambition encyclopédique, mais elle est aussi un jalon important dans l'histoire des sciences, dans la mesure où elle n'oppose pas le savant et le grand public. Bien que le grand public dont il est question soit relativement restreint comparé à l'époque actuelle, cette vision de la science pouvant cohabiter avec la littérature est à la fois un dernier témoin d'un temps où les disciplines commençaient de se distinguer, mais aussi un ouvrage indéniablement moderne au sens le plus contemporain du terme : sans être un vulgarisateur au sens strict, Buffon n'établit pas de hiérarchie entre ses lecteurs et met à disposition de tous ses écrits, qu'il est possible de parcourir en fonction de son niveau d'intérêt et surtout d'expertise.

4Dans cette recherche articulée en deux volets, M. Levacher dresse, dans un premier temps, un panorama de l'horizon d'attente des lecteurs de Buffon et donc également de l'univers culturel complexe du naturaliste. Dans un second temps, l'auteure s'attache à démontrer ce qui, jusqu'à présent, avait largement été minoré : la participation des lecteurs dans l'élaboration de l'Histoire naturelle et leur implication dans sa diffusion en France depuis ses premières éditions jusqu'à aujourd'hui.

5Tout au long de son analyse, M. Levacher choisit de s'appuyer sur les théories consacrées par l'École de Constance à l'esthétique de la réception. Cette démarche aboutit à des résultats intéressants qu'une plus grande connaissance des études sur l'imaginaire aurait sans doute permis d'approfondir. En effet, l'auteure n'en a, semble‑t‑il, qu'une vision tronquée. Les études sur l'imaginaire ne promeuvent pas l'analyse psychologique des œuvres. Elles se focalisent sur le  fonctionnement de la pensée symbolique, en particulier sur le temps long. Il semble qu'une meilleure perception de ce domaine transdisciplinaire par essence aurait pu permettre à l'auteure d'aller plus loin dans ses analyses et peut-être de mieux cerner les mécanismes de transmission qui ont accompagné et assuré le succès de l'Histoire naturelle1.

6À sa décharge, il faut rappeler que l'ouvrage de M. Levacher est issu de sa thèse de doctorat. A ce titre, son travail se devait de rester ancré dans sa discipline. Du fait des contraintes de l'exercice, le style est parfois un peu pesant (l'emploi de la première personne du pluriel par exemple), les expressions convenues comme si l'auteure s'observait elle‑même et se restreignait. De même, dans un souci bien légitime d'exhaustivité optimale, l'auteure a parfois tendance à fonctionner sur le mode du catalogue. Cependant, ces quelques réserves mises à part, il faut souligner le caractère novateur de ce travail et l'intérêt de son approche transverse de sa matière première : tout en restant dans le cadre de l'analyse littéraire, M. Levacher s'appuie sur l'histoire des sciences mais questionne aussi l'histoire des mentalités et le fonctionnement de la mémoire collective.

L’horizon d’attente des lecteurs contemporains de Buffon : une même communauté de pensée

7Le succès rencontré par Buffon a eu tendance à en déshumaniser le souvenir. La première partie replace le naturaliste dans son époque, dont elle dresse un tableau vivant. Loin des représentations du savant enfermé dans son cabinet, le portrait qui se dessine de Buffon est celui d'un homme aux prises avec son temps, dans un milieu très privilégié certes, mais ouvert sur le monde, curieux et avide de nouveautés. Pour autant, cette curiosité et cette soif de savoir ne supposent pas une remise en question radicale des préjugés et des lieux communs de l'histoire naturelle que Buffon n'hésite pas à mettre au service de son propos.

La rhétorique des lieux communs : la mémoire collective et la science

8L'analyse littéraire du texte de l'Histoire naturelle réalisée par M. Levacher met tout particulièrement en lumière les ressorts des lieux communs. La rhétorique des lieux communs, héritée de l'Antiquité, est parfaitement maîtrisée par Buffon. La méconnaissance de cet usage des lieux communs encore en vigueur au xviiie siècle est sans doute pour beaucoup dans les jugements hâtifs qui ont pu être fait de l’œuvre du naturaliste. En effet, si le lieu commun est un passage obligé, il est également un lieu de débat. En amenant son lecteur sur un terrain connu, l'écrivain peut le bousculer et l'entraîner vers d'autres explications du monde. L'éloquence de Buffon lui permet de manier avec brio la rhétorique des lieux communs. Certains de ses adversaires, effrayés par son pouvoir de persuasion, l'estiment dangereux pour le grand public. Cette verve et cette éloquence du naturaliste sont indéniablement des atouts. Mais cette faculté de parler — et d'écrire — avec les mots justes, de manier les émotions pour transmettre sa pensée plus efficacement est mise au service d'un véritable projet scientifique. Il ne s'agit pas de manipuler le lecteur, mais bien de transmettre des connaissances d'une manière plaisante.

9Cet usage des lieux communs souligne l'importance des émotions dans la formation du jugement2. Le recours aux lieux communs repose donc sur une intuition juste : pour convaincre, il faut que son interlocuteur soit dans de bonnes dispositions. L'argumentation « froide » recourant aux seuls outils de la raison ne suffit pas. D'ailleurs, la raison elle‑même n'est jamais parfaitement objective. Le sujet pensant est, par essence, un être vivant soumis à des émotions, à l'influence de son milieu et de son histoire personnelle. À ce titre, le fonctionnement de la raison et la formation du jugement ne peuvent pas être considérés comme des mécanismes parfaitement logiques et objectifs. L'usage de la rhétorique des lieux communs par Buffon met ainsi bien au jour un phénomène qui peut sembler à première vue contradictoire : alors que le siècle des Lumières est considéré comme celui de la raison triomphante, ce maniement des lieux communs par l'un des plus grands scientifiques de l'époque est le signe d'une prise en compte de la part affective profonde de la raison — même si cette intelligence du fonctionnement de la pensée n'est sans doute pas totalement consciente. La raison et la science ne peuvent pas l'emporter sur les préjugés si elles ne s'appuient pas sur ces derniers pour mieux les démonter. La constitution de l'histoire naturelle en genre littéraire au xviiie siècle apparaît alors non plus comme une tare, une sorte de défaut de jeunesse pour une science qui aurait du mal à s'extirper des archaïsmes hérités des époques précédentes, mais bien plus comme la marque d'une compréhension particulièrement juste du fonctionnement de l'esprit humain. À ce titre, l'histoire naturelle comme genre littéraire semble bien plus à l'avant‑garde que ce que son succès populaire aurait pu laisser penser.

10Lieu de débat, le lieu commun est aussi un jalon. D'ailleurs, Buffon le dénonce lorsqu'il ne va pas dans son sens (cf. p. 76) ou au contraire, s'en sert lorsqu'il vient conforter ses théories (cf. p. 77). Au fil de son œuvre, Buffon se dévoile ainsi un peu plus. Il choisit ce qui vient à l'appui de ses théories et rejette ce qui le contredit. Il s'agit là d'une attitude qui peut sembler peu scientifique aux yeux du lecteurs du xxie siècle. Pourtant, ce biais imposé par les convictions profondes est un écueil pour tous les scientifiques, quelles que soient l'époque et la discipline.

L'esthétique du sublime naturel

11Le rôle des émotions dans l'argumentation est encore renforcé par le recours au sublime naturel. Tout au long de ses descriptions, Buffon ne se restreint pas à la belle nature maîtrisée. Il peint également la nature sauvage, hideuse, non aménagée par l'homme pour l'homme. Cette nature dépasse l'être humain, l'effraie et le fascine tout à la fois. M. Levacher montre ainsi que l'intérêt de Buffon pour la belle nature, harmonieuse et accueillante, est celui du savant et du philosophe : il décrit la nature telle qu'elle doit être pour l'homme et telle que l'ont imaginée les Anciens. Mais, en tant qu'écrivain, c'est la nature violente, hideuse, brutale, sauvage, qu'il valorise au fil de ses descriptions (cf. p. 124 sqq.). Cette opposition entre le beau, qui est source de sérénité, et le sublime qui transporte parcourt ainsi son œuvre. L'invention du sublime naturel à la charnière des xviie et xviiie siècles va prospérer au siècle suivant avec, entre autres, les développements du romantisme. Œuvre de science, l'Histoire naturelle se révèle également œuvre sensible, faisant appel à l'émotion esthétique pour mieux emporter l'adhésion de son lecteur. L'esthétique du sublime participe ainsi de la conquête de la conviction (cf. p. 156).

12Au service de son projet, Buffon utilise fréquemment l'hypotypose pour subjuguer son lecteur. À ce titre, l'hypotypose fait donc figure de vecteur de transmission de la connaissance scientifique : en rendant sensible au lecteur une réalité à laquelle il n'a pas accès, elle lui permet d'y accéder mentalement. Dans ses descriptions, Buffon s'autorise quelques distorsions par rapport à la réalité. La recherche de la vraisemblance prime alors sur le récit fidèle car cet écart permet de toucher plus facilement l'imaginaire du lecteur, de susciter chez lui des émotions qui le rendront plus réceptif aux théories scientifiques défendues par le naturaliste. L'hypotypose n'est donc pas une arme de manipulation, mais bien d'enseignement par l'image, par le transport.

13L'éloquence de Buffon, dont l'efficacité est décuplée par son usage des stéréotypes et du sublime naturel, est donc mise au service de la transmission du savoir. Loin de vouloir choquer ses lecteurs, Buffon choisit plutôt de les amener en douceur à revoir certaines de leurs positions. Le succès de son œuvre peut ainsi mieux se comprendre. Le naturaliste choisit en effet de ne pas affronter directement les préjugés de son temps mais de les contourner. Sa méthode rappelle celle de Socrate qui amenait, sans brutalité, ses interlocuteurs à revoir leurs propres jugements. Il est aisé de comprendre que cette méthode ait pu sembler peu scientifique à certains de ses pairs. Mais il faut reconnaître son efficacité. Derrière une apparente soumission à l'esprit du temps, Buffon oriente son lecteur et cherche à éveiller sa pensée, bien plus qu'à plaire.

La collaboration des lecteurs à l’élaboration et à la diffusion de l’Histoire naturelle

14La seconde partie de l'ouvrage de M. Levacher porte sur la participation active des lecteurs de Buffon dans l'élaboration de son œuvre et dans sa diffusion. L'importance des échanges entre Buffon et ses lecteurs, dont témoignent ses citations de correspondance destinées à encourager la collaboration de ces derniers, montre à quel point il est indispensable de prendre en compte le lectorat pour comprendre les rapports entre science et littérature au xviiie siècle. Source de divertissement mais également d'enseignement, l'histoire naturelle est une sorte de nouvelle révélation qui enflamme les esprits avides de comprendre la place de l'homme dans la création (cf. p. 259).

Écrits savants et vulgarisation

15Au delà de l'analyse de cette participation des lecteurs, l'un des aspects les plus intéressants de cette seconde partie de l'ouvrage de M. Levacher concerne l'étude des liens entre le savant et le grand public. Les écrits de Buffon sont publiés sur une longue période caractérisée par la propagation des débats scientifiques sur la place publique. La science et les problèmes qu'elle soulève deviennent l'affaire de tous. Cependant, malgré leur pénétration dans le grand public, les écrits de Buffon ne relèvent pas de la vulgarisation telle qu'elle est entendue à l'heure actuelle. Comme le signale l'auteure en introduction : « Buffon ne traduit rien » (p. 13). Il ne segmente pas son œuvre mais la rend accessible par un système de notes et de renvois à tout type de lecteur : du plus savant au moins familiarisé avec son sujet. Cette démarche fait écho à celle de Stephen Jay Gould (1941‑2002), paléontologue et vulgarisateur de talent, qui défendait l'idée qu'il était possible d'écrire des ouvrages à la fois pour ses pairs et pour le grand public. Buffon n'est peut‑être pas le premier à fonctionner de la sorte mais, du fait de son succès, il reste un modèle. En rédigeant des synthèses fluides permettant à tout lecteur de le suivre dans ses raisonnements, il facilite considérablement la diffusion de ses thèses. Mais en renvoyant ses pairs vers un appareil de notes et de preuves, il rend également possible la discussion scientifique.

16Cette manière d'écrire, en rendant disponible à tous non seulement les conclusions mais aussi l'appareil critique, soulève des questions qui sont aujourd'hui d'une brûlante actualité. En effet, trop d'ouvrages dits de vulgarisation choisissent de masquer les controverses. Or, la seule vulgarisation acceptable est celle qui n'omet pas de rappeler que le statut de la vérité en science est, par définition, instable. Encore une fois, la démarche de Buffon se révèle être d'une grande modernité.

17Au terme de ce travail d'analyse, Buffon apparaît donc comme un auteur complet : héritier d'une manière de penser et de codes qu'il maîtrise, mais aussi précurseur dans sa façon d'envisager la science comme l'affaire du plus grand nombre au même titre qu'un sujet de débat entre pairs.

18Ses descriptions de la nature sauvage sont emblématiques d'une époque où le rapport à la nature change à tous les niveaux. Les sciences transforment les « mystères » de la vie en sujets d'études. Quant aux arts, alors que le beau s'affranchit du bien et du vrai au cours du xviie siècle, ils se défont, fin xviiie, de l'objet qui leur était assigné depuis l'Antiquité : l'imitation de la nature3. Ce changement accompagne celui du statut du sujet : l'individu émerge de manière spectaculaire, annonçant la période romantique dont la sensibilité de Buffon permet d'observer les prémices. L'œuvre de Buffon apparaît alors, du fait de sa large diffusion, comme un jalon important dans une société en ébullition qui allait voir l'histoire se précipiter.