Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2011
Septembre 2011 (volume 12, numéro 7)
Caroline Foscallo

 La ruse comme clef de (re)lecture des récits tristaniens

Insaf Machta, Poétique de la ruse dans les récits tristaniens français du XIIe siècle, Paris : Honoré Champion, coll. « Essais sur le Moyen Âge », n° 48, 2010, 380 p., EAN 9782745320483.

1Dans son livre Poétique de la ruse dans les récits tristaniens français du xiie siècle, Insaf Machta prend le parti d’aborder le mythe de Tristan et Iseut sous l’angle de la ruse, présentée comme le support d’une vision de l’amour et comme un élément constitutif de la poétique amoureuse. Partant du constat que « la question de la démarche déceptive et son articulation sur la représentation du vécu amoureux et l’idéologie romanesque demeur[ait] marginale dans les travaux consacrés au roman courtois » (p. 10), l’auteur se propose d’expliciter les rapports entre les ruses, celles des amants comme de leurs ennemis, et la vision de l’amour que révèlent les récits tristaniens du xiie siècle afin de montrer dans quelle mesure la ruse constitue un « support polémique de l’amour courtois » (p. 307 sqq).

2Le corpus d’étude de cet ouvrage, fruit de sa thèse de doctorat soutenue à l’Université de la Manouba à Tunis, comprend ainsi les romans de Béroul et de Thomas, le lai du Chievrefoil et les Folies Tristan, mais il accorde également une attention notable aux versions allemandes de Gottfried de Strasbourg et d’Eilhart d’Oberg.

3L’ouvrage, composé de trois parties, passe tout d’abord en revue les dispositifs de la ruse avant d’étudier la fonction de cette dernière dans l’économie du récit et de se clore sur sa portée idéologique.

Les dispositifs de la ruse ou l’aspect mouvant de la déception

4Dans la première partie de l’ouvrage, consacrée à l’analyse des dispositifs de la ruse, l’auteur dresse une typologie des différents stratagèmes mis en place dans les récits, distinguant les ruses purement matérielles de celles qui reposent sur la simulation ainsi que des stratégies discursives.

5I. Machta commence par analyser les ruses qui reposent sur une exploitation ingénieuse d’une configuration spatiale, qu’il s’agisse de lieux de rencontre (le verger, le Mal Pas), de fuite ou de réclusion (la chapelle), en soulignant l’écho que trouve la lutte qui oppose les représentants du pouvoir aux amants dans ces situations, ainsi que la dialectique de la rencontre et de l’isolement, perpétuellement à l’œuvre.

6Le second chapitre, consacré aux ruses matérielles, accorde une place prépondérante au signe et à son déchiffrement, à son interprétation. L’auteur analyse ici l’épisode de la fleur de farine, mais aussi la création d’objets (copeaux, branche de coudrier...) ou la transformation d’objets en supports d’une ruse. L’anneau en particulier donne lieu à un développement qui souligne cette double fonction de substitut de l’être aimé et de signe de reconnaissance que revêt l’objet tout en permettant à I. Machta de mettre en évidence les différences qui existent entre les versions de Thomas et de Béroul, cette dernière étant davantage ancrée dans une exploitation concrète de l’objet support de la ruse.

7Vient ensuite l’étude de l’exercice langagier de la ruse qui se joue de « la porosité entre les catégories de vérité, de mensonge et de fiction » (p. 117) et se décline sur différents modes : l’énonciation d’une contre‑vérité (comme dans la scène du pin), le demi‑mensonge (à l’œuvre dans les serments équivoques) ou le recours à un discours mêlant propos fictifs et réels comme détour pour accéder à la vérité (le discours fantaisiste). L’étude des discours de Tristan, sous l’apparence du lépreux ou du fou, mène tout naturellement au chapitre sur le déguisement et la simulation, laquelle passe à la fois par la modification de l’apparence physique du personnage et l’adoption d’un comportement adéquat, dont I. Machta passe en revue les différentes actualisations. La ruse apparaît ainsi omniprésente dans les récits tristaniens, dont elle est souvent un élément déclencheur de l’action et le moteur de la narration.

8Après une première partie essentiellement descriptive, l’ouvrage prend un tour plus analytique et la ruse est étudiée du point de vue de l’économie du récit.

Rôles et fonctions de la ruse dans l’économie du récit

9La seconde partie de l’ouvrage s’intéresse à la genèse de la ruse et à ses schémas narratifs et met en évidence les disparités entre les récits. En effet, explique I. Machta,

L’étude de la genèse de la ruse et de ses variantes scripturales fondées sur les rapports qu’entretient le désir ou plutôt son expression avec le stratagème devant conduire à sa réalisation [...] permet de déceler la particularité que présente l’écriture de la ruse dans chaque œuvre du corpus. (p. 175)

10Pour ce faire, elle analyse les conditions favorisant l’apparition de la ruse, qu’elle soit le fait des amants ou de leurs opposants, le roi et les felons. Du côté des amants, la contiguïté entre ruse et passion amoureuse est clairement établie et c’est cette dernière qui est à l’origine de la plupart de leurs stratagèmes. Après avoir rappelé comment la « démesure » de leur amour les a amenés à prendre des risques qui finissent par les trahir, l’auteur souligne le lien qui unit la complainte amoureuse à l’élaboration du stratagème, envisagé comme le dépassement du désir mortifère suscité par le manque de l’être aimé. Elle met également en avant les différences qui existent au niveau de l’expression du mal d’amour, tantôt doublement prise en charge par le personnage et le narrateur, tantôt par le premier uniquement. Elle montre également comment le désir d’asenblee constitue la « matrice de l’action rusée » (p. 170) et permet la poursuite du récit.

11L’étude des motivations des félons, qui ne sont pas toujours clairement établies, met quant à elle en évidence des différences marquées entre les versions, qui accordent une place plus ou moins importante aux machinations politiques ou à la jalousie.

12À l’étude de la genèse succède celle des schémas narratifs, opérée à partir des travaux de C. Brémond (« La Logique des possibles narratifs », L’Analyse structurale du récit, Paris, Seuil, 1981, pp. 66-82, 1ère éd. Communications, 8, 1966). À partir des trois fonctions énoncées par le critique (préliminaire, noyau et conclusive), I. Machta isole trois éléments du schéma narratif soit la crise (et la détermination de la conduite à tenir), la ruse et la satisfaction. Elle prend soin toutefois de subdiviser l’analyse de ces différentes fonctions selon la complexité du récit, distinguant les « séquences élémentaires », auxquelles correspondent les récits brefs tels que les Folies et le lai du Chievrefoil, de celles qui présentent des enchaînements de ruses et de contre‑ruses. C’est l’étude de ces dernières qui laisse apparaître les différences majeures entre les récits, notamment ceux de Thomas et de Béroul. Selon l’auteur, « ces différences ont trait principalement à l’écriture de la ruse et à son impact sur la tonalité du récit » (p. 239). La version de Thomas correspondrait ainsi à « une évolution de l’écriture romanesque et plus précisément à cette tendance à rattacher l’action accomplie à une intériorité et à une conscience qui peut se fourvoyer et qui se complaît aussi à cogiter sur ses errements » (p. 239). Au contraire, chez Béroul, l’enchaînement des ruses et contre‑ruses « nous met [...] en présence d’un antagonisme entre des actants relevant de sphères différentes » (p. 240), ce qui donne au conflit une portée politique, reléguée à l’arrière‑plan chez Thomas. Selon I. Machta, qui y revient régulièrement dans son ouvrage, il s’agit là d’une différence essentielle entre les deux œuvres.

13Son analyse des schémas narratifs distingue globalement la phase de préparation de la ruse, qui peut parfois comprendre l’annonce du stratagème, de son actualisation et de sa portée narrative, mais propose également des ramifications et des subdivisions supplémentaires. À ce titre, il aurait peut‑être été souhaitable d’inclure dans ce chapitre des schémas qui auraient permis de mettre en évidence de manière plus visible les différences de fonctionnement entre les divers épisodes et sources ainsi que de saisir plus immédiatement les conclusions auxquelles aboutit l’auteur.

La ruse comme artifice narratif

14Au‑delà des ruses des protagonistes, l’ouvrage d’I. Machta s’intéresse également aux stratégies mises en œuvre dans l’écriture ou la réécriture du récit auxquelles elle intègre notamment les interventions de l’instance narrative en faveur des protagonistes qui permettent « d’infléchir le cours des événements » ou encore de « relancer un récit menacé d’enlisement » (p. 242). En effet, elle explique :

[…] nous n’aurions pas parlé de démarche rusée si le revirement ne s’appuyait pas [...] sur des éléments concrets — généralement des objets — dûment rentabilisés par un narrateur voulant réorienter son récit dans une direction qui garantit la survie de l’histoire. (p. 242)

15Les épisodes du saut de la chapelle, de la loge de feuillage et de l’anneau rappelant subitement Iseut à l’esprit de Tristan sont ainsi présentés comme autant de manifestations de l’engin du narrateur afin de sortir le récit de l’impasse dans laquelle il se trouve. La réécriture, caractéristique du mode de composition des œuvres médiévales, est assimilée à une démarche déceptive puisqu’envisagée comme un principe générateur de récit.

16Par ailleurs, ce que l’auteur entend par « la réécriture de la ruse » (Partie 2, chapitre 3) et dont l’analyse porte principalement sur les Folies comprend notamment la remémoration, la réactualisation d’une action rusée. Dans ce chapitre, il s’agit également pour I. Machta de mettre en avant la « double postulation de la reproduction mémorielle et de la mouvance » (p. 255) de la tradition tristanienne, dont elle souligne la variété, en comparant les différentes actualisations de certains épisodes, notamment ceux de la fleur de farine et de la procédure judiciaire. Elle traite également des traces de la réécriture dans la tradition tristanienne, de la manière dont les auteurs, en particulier Marie de France, ancrent leur récit dans cette dernière et du « mirage des sources » auquel se retrouve confronté le critique littéraire.

Ruse et corteisie : contre l’idée d’un rapport antinomique

17Alors que le récit tend à opposer de manière manichéenne felonie et corteisie, il semblerait que ces deux systèmes de valeur se rencontrent sur le terrain de la ruse « qui s’avère être une conduite et une disposition mentale qui participe des deux univers » (p. 275) entre lesquels elle oscille. I. Machta montre comment le texte, notamment par l’emploi de l’adjectif felon, renvoie les ruses des barons, qui instrumentalisent le drame privé du couple royal à des fins politiques, dans la sphère de la felonie. Si la notion est difficile à cerner, elle est néanmoins associée à la trahison, aux machinations et au chantage et tout à fait contraire au code féodal que les barons prétendent garantir. En faisant des ennemis du couple des felons, le conteur valorise le couple adultère dont la liaison amoureuse appartient au domaine de la corteisie. La ruse est souvent mise au service des amants, dont elle garantit la constance de l’amour et de l’engagement.

18Analyse lexicale à l’appui, I. Machta soutient que l’ensemble du corpus tristanien s’inscrit dans la mouvance courtoise, réfutant ainsi l’opposition traditionnelle qui existerait entre une version commune et une version courtoise. Niant le prétendu caractère anti‑courtois de la ruse, dont elle reconnaît cependant qu’elle introduit parfois des attitudes peu conformes à l’idéal de corteisie, l’auteur appréhende au contraire « chacune des versions comme une actualisation différente de ce que l’on appelle le code courtois » (p. 305), ce qui la porte à envisager ce dernier, à la suite de R. Schnell (« L’amour courtois en tant que discours sur l’amour », Romania, 110, 1990, p. 72‑126 et p. 49‑56), « comme un phénomène discursif » (p. 306) plutôt que comme un code du comportement amoureux.

19L’ouvrage s’achève sur la question de la transcendance et de la place du religieux dans les récits tristaniens.

20En déplaçant le centre d’intérêt de la thématique amoureuse à la ruse, le livre d’Insaf Machta propose une analyse du corpus tristanien sous un angle particulier. L’auteur, qui souligne le caractère ondoyant et polymorphe de la ruse, appuie son travail par la confrontation régulière et féconde des similitudes et des divergences entre les différents récits, certaines versions permettant d’en éclairer d’autres. Toutefois, bien que l’auteur en soit consciente et qu’elle devance les réticences de son lecteur, on peut demeurer surpris par l’assimilation de certains éléments de la narration à des ruses, en particulier ce qu’elle désigne par « les ruses du narrateur » et certains éléments de discours, notamment lors du « délire » de Tristan. En somme, avec I. Machta tout devient ruse...

21Par ailleurs, alors que l’auteur prétend distinguer la manière dont la ruse est mise en œuvre dans le corpus tristanien de celle observée dans les fabliaux ou le Roman de Renart, on peut regretter que les comparaisons ne soient pas davantage explicitées, si bien que le lecteur doit souvent se contenter des affirmations de l’auteur. Des démonstrations, textes à l’appui, auraient été les bienvenues.