Acta fabula
ISSN 2115-8037

2011
Mai 2011 (volume 12, numéro 5)
titre article
Myriam Bendhif-Syllas

Humour & Littérature

DOI: 10.58282/acta.6317
Jean-Marc Moura, Le Sens littéraire de l’humour, Paris : Presses universitaires de France, 2010, 312 p., EAN 9782130580744.

1Cet ouvrage très riche et très documenté prend pour objet d’étude l’humour littéraire. Projet doublement ambitieux. Jean‑Marc Moura rappelle que l’humour est une notion à la fois très galvaudée et qui échappe à la théorisation : « l’humour, calvaire des définisseurs1 ». La gageure est d’autant plus grande qu’il est ici question d’affronter ce que peut recouvrir la notion d’humour littéraire. S’il peut sembler facile de reconnaître des œuvres et des auteurs représentatifs de l’humour occidental, si de nombreuses figures de l’humour peuvent être mises au jour, définir ce que peuvent avoir en commun les œuvres littéraires où se manifeste l’humour, s’avère bien plus complexe. De plus, contrairement à la philosophie, à la psychologie ou aux sciences cognitives, la littérature semble s’être peu penchée sur la question, en dehors des monographies consacrées à l’humour dans telle ou telle œuvre spécifique. Enfin, une telle approche suppose une étude de littérature comparée à l’échelle européenne ou occidentale car « l’humour s’attache et s’attaque à tous les aspects de la littérature, cultive tous les registres et tous les genres » (p. 3). L’ouvrage cite de nombreux essais théoriques, en particulier anglo-saxons, donnant à son essai une dimension inédite dans l’étude de l’humour en littérature, mais rendant parfois la tache difficile au lecteur submergé par le nombre de références. Le Sens littéraire de l’humour fait la part belle aux œuvres européennes et ne néglige aucun genre littéraire.

2Le propos de J.‑M. Moura est tout d’abord de mettre en évidence ce qu’est l’humour littéraire en le recontextualisant depuis son apparition et à travers ses diverses évolutions et en le confrontant aux notions de rire, de comique et de satire dans une perspective historique ; il cherche ensuite à dresser une typologie du texte d’humour à travers ses multiples manifestations et ses particularités génériques, rhétoriques ou thématiques ; pour conclure, il développe les « dispositions de l’humour » et en particulier « le sourire de la littérature ».

Une première définition de l’humour littéraire

3L’humour serait « une communication différée à intention esthétique, sémiotiquement complexe, dont la particularité est d’engendrer chez le lecteur une forme très singulière de sourire » (p. 3). Cette première tentative de définition s’appuie plus particulièrement sur l’effet créé par l’humour du texte : elle présente comme assuré que l’humour déclenche le sourire du lecteur, à l’exclusion de toute autre manifestation. À la différence du comique, de l’ironie ou de la satire, l’humour ne ferait donc pas rire — ce qui reste à prouver. On accède en revanche à l’affirmation d’une attitude spécifique à l’humour comme « s’amusant du monde en même temps que de sa propre personne dans le monde » (p. 4). L’idée d’une communication sémiotiquement complexe est pertinente puisqu’elle montre que l’humour se déploie à travers des faits formels, rhétoriques et stylistiques, jouant sur des associations et entremêlant des procédés. Quant à « l’intention esthétique », elle n’est pas explicitée plus avant. La communication différée s’oppose au rire d’une communication orale, brève et spontanée. Les œuvres littéraires s’en distinguent par leur longueur. Ce serait également ce qui distingue l’humour et le comique dans l’œuvre littéraire, le comique donnant lieu au rire, manifestation immédiate et concentrée. L’humour se déploierait alors dans l’ensemble de l’œuvre alors que le comique ne se situerait qu’à un passage précis. À cette étape du raisonnement, la définition semble manquer de conviction et reposer sur des affirmations quelque peu arbitraires :

Détaché du simple rire de supériorité plus complexe que la réaction corporelle visible, il se relie à une certaine attitude personnelle souriante, voire empathique, située entre les pôles du rire et du sourire :
– Le rire, pôle fort, plus ou moins désinféodable d’une expression linguistique : le monde du gag, du corps exhibé, de la farce ;
– Le sourire, pôle faible, où dominent retenue, laconisme, silence, fermeture (opposé à l’ouverture du rire) et qui impose une distance […]. (p. 44)

4L’auteur revient sur l’histoire du mot « humour » en confrontant les différentes définitions européennes et américaines. Un tableau synthétique en résume la teneur. On peut regretter que l’auteur ne donne pas les sources de cette analyse. Il établit ensuite les trois grandes sources du rire donnant elles-mêmes naissance à trois modèles rhétoriques : l’ethos (le locuteur ou le scripteur), le pathos (son auditoire ou son lectorat) et le logos (le langage ou le style) déjà définis par Michel Meyer2. Un état des lieux des études contemporaines vient compléter cette partie introductive.

5L’histoire de la notion d’humour permet de montrer comment de la théorie des humeurs médiévale, le concept aboutit à une « tournure d’esprit » singulière, avant de devenir notion philosophique dans les écrits des idéalistes allemands, Schlegel, Richter, Schelling... qui se référent au roman anglais. Dans son Cours préparatoire d’esthétique, Richter établit ainsi quatre éléments constitutifs de l’humour (p. 50).

6L’étude se poursuit par un relevé d’œuvres humoristiques majeures depuis Chaucer et Rutebeuf jusqu’à Sterne, Dickens, Carlyle, pour aboutir à Beckett, Topor et Dubillard… Ce relevé non exhaustif met au jour le fait que l’humour se manifeste à toute époque et dans tous les genres. Un point commun à ces différentes œuvres serait « l’ambivalence humoristique », c’est-à-dire « l’inscription ambiguë de l’humoriste dans son texte » (p. 64). S’appuyant sur les sept éléments de W. Schmidt-Hidding, J.‑M. Moura aboutit à l’idée que « l’humour correspond à un sourire non détaché, que l’humoriste s’inclut dans le risible » (p. 67). On ne peut que souscrire à cette dernière affirmation qui est reprise plus loin sous un angle d’analyse différent.

7L’humour littéraire est, pour finir, abordé en opposition aux rires comique et satirique. La différence relève de l’articulation de trois instances : le rieur, le lecteur et le risible, c’est-à-dire l’objet du rire. Comique et satire détachent le rieur du risible, au contraire de l’humour. Les nombreux extraits proposés soutiennent avec justesse les propositions avancées. L’ambivalence repose alors sur une cible sur laquelle se dirigent des sentiments opposés : distance et proximité, dédain et empathie. On peut remarquer que cette attitude est bien celle du narrateur proustien qui entretient avec son double adolescent comme avec ses personnages, une attitude à la fois bienveillante et distancée. L’autodérision et l’humour dominent dans À la recherche du temps perdu, alors que le comique et l’ironie demeurent isolés. Le comique côtoie ce qui l’annule : « L’humour joue ainsi comme un accord consonnant bizarrement formé de dissonances » (p. 107).

Moi parodié, sentiment du contraire, suspens vertigineux : le texte humoristique est un texte « pour rire » dont l’orientation étonnante, bizarre, attise et empêche le rire du même geste. Comique et satire sont présents, mais leur effets en quelque sorte suspendus […]. (p. 104)

Textes d’humour

8L’objet de la deuxième partie est de montrer quelles sont les dominantes des textes humoristiques parmi les combinaisons infinies qu’offrent les textes littéraires, au sein des composantes de l’étude littéraire : modes discursifs, genres, catégories rhétoriques, thématiques, personnages.

9Une mise au point est faite sur la relation de l’humour avec l’ironie et le sérieux. Selon J.‑M. Moura, « l’humour déplace le sérieux bien plus qu’il ne le contredit ou l’annule » (p. 113). L’humour garderait l’aspect du sérieux tout en s’en détachant radicalement d’où l’image bienvenue du virus pénétrant un organisme en se calquant sur ses spécificités. En ce sens, l’humour serait en quelque sorte « une ironie déliée du sérieux » (p. 115). L’exemple le plus frappant en est « l’exhibition de l’énonciation et une intertextualité anarchique ». Des ouvrages comme Vie et opinions de Tristram Shandy ou Jacques le Fataliste, détruisent l’illusion romanesque tout en affectant le plus grand sérieux ; c’est bien là la marque de fabrique de ce type d’humour.

10Des variations humoristiques peuvent s’appliquer plus justement à des œuvres impliquant un engagement (littérature épique, lyrique ou engagée) en gardant l’apparence de cet engagement mais en y introduisant un écart. De la même façon, le propos du texte sérieux ne laissant aucune place au doute, à la polysémie, l’humour viendra exacerber l’univocité du discours, ainsi dans le recours au syllogisme. Enfin, l’humour s’attachera à saper la posture d’autorité de l’émetteur sérieux comme à glisser du désordre dans son argumentation et sa composition parfaitement réglées. Les œuvres de Perec en constituent le modèle poussé à l’extrême : la contrainte s’y mord la queue dans un esprit ludique. Le développement consacré à l’humour noir s’avère extrêmement éclairant, mettant en perspective l’analyse de Breton avec celle des écrivains noirs américains. Un parallèle avec la littérature africaine de langue française aurait pu prolonger cette réflexion et montrer des processus similaires dans un contexte culturel très différent.

11La question du genre des œuvres littéraires humoristiques permet à l’auteur de rappeler des spécificités nationales3 et de souligner que l’humour se manifeste au « croisement des genres » : rencontre entre comique et tragique dans des textes comiques, tragiques ou tragi-comiques. L’humour opère à l’intérieur du genre littéraire qu’il vient bouleverser au niveau du métatexte, du paratexte ou de l’intertexte. Il intervient au niveau des figures et en particulier au niveau de la syllepse (coexistence de deux sens différents dans un même mot). Quant à la thématique du risible, l’ouvrage se penche plus précisément sur le corps et sur le corps social : ce qui englobe scatologie et sexualité mais aussi caricature et grotesque. Il distingue également quelques types propices à l’œuvre humoristique : figures de vagabonds, de naïfs, picaros en tous genres et personnages de Woody Allen… mais aussi duos antinomiques à la Don Quichotte et Sancho Panza.

Le sourire de la littérature

12Cette étude réussit le pari qu’elle s’était donné : affrontant la notion complexe d’humour, elle parvient à en cerner les particularités littéraires et nourrit de ses réflexions les recherches sur l’humour en général. Impliqué dans le risible, le locuteur recourt à l’autodérision, que J.‑M. Moura appelle « le moi parodié ». L’humour, associant des contraires, amène le plus souvent son récepteur entre le rire et les larmes, entre « pleurer-rire » pour reprendre le titre d’un ouvrage d’Henri Lopès4. Il se détache des jugements et explore les extrêmes à travers l’absurde, le nonsense et des innovations formelles :

Équilibre souriant, l’humour opère comme un art de l’entre-deux où le sourire ne résout pas une tension mais fait entrer deux termes contradictoires en vibration, marquant l’acceptation joyeuse-amère de leur inséparabilité, la fusion du sérieux et du divertissement, de la sottise et de la dignité où la fille de ferme apparaît en Dulcinée, où Falstaff joue au prince et au vainqueur. (p. 105)

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