Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2011
Avril 2011 (volume 12, numéro 4)
Nicolas Boileau

La Création selon les Victoriennes

Fabienne Moine, Poésie et identité féminines en Angleterre: le genre en jeu (1830‑1900), Paris : L’Harmattan, coll. « Des Idées et des Femmes », 2010, 326 p., EAN 9782296114142.

1L’ouvrage de Fabienne Moine est le fruit d’une recherche précise, pointue et méticuleuse. Il constitue un travail d’ampleur sur la question des poètes victoriennes, un ensemble d’écrivains femmes qui ont participé à la création artistique de l’époque mais qui, par leur position marginale, n’ont pas été l’objet d’une attention critique similaire à celle des grandes figures de la poésie britannique, principalement masculines, qu’on peut citer de mémoire : John Keats, William Wordsworth, Coleridge, Lord Byron, etc. Les noms des auteurs qui constituent le corpus de cette monographie sont bien moins connus, sinon celui d’Elizabeth Barrett Browning, sur l’œuvre de laquelle F. Moine a déjà écrit une thèse de grande qualité, et Christina Rossetti. Une grande partie de ce travail, ainsi que l’annonce l’introduction, a donc pour but de relever une tradition de la poésie féminine qui ne soit pas associée ou bien à un sentimentalisme stéréotypé, qui lui a pourtant assuré un lectorat large, ou bien au silence. On aimerait demander à l’auteur si la réunion de toutes ces poètes en lieu et place de véritables monographies ne dessert pas un peu sa cause, car elle semble signifier que toutes ces auteurs se valent, ou au moins emploient des stratégies identiques, et leur réserve un sort collectif plutôt qu’individuel. L’auteur répond toutefois à cette interrogation à l’intérieur de son développement en faisant du collectif ou du communautaire, précisément, l’angle par lequel une tradition littéraire peut être dessinée et des stratégies de mi-dire découvertes. F. Moine propose donc ici un éclairage tout à fait intéressant et d’une grande qualité sur des textes qui échappent au canon littéraire pour de mauvaises raisons.

2L’introduction pose les jalons d’une étude qui conservera tout au long le souci de guider le lecteur sur un territoire mal connu et d’être méthodique. F. Moine rappelle qu’en dépit d’un regain d’intérêt pour les femmes poètes de l’époque victorienne qui a vu le jour récemment, les auteurs restent associées à des images clichés du féminin et de la poésie. Les années retenues pour cette étude suivent le chemin tracé par la féministe anglaise E. Showalter, à savoir les années 1840‑1880 : or celles-ci sont marquées par deux temps qui permettent de tracer une modification de l’écriture des femmes au cours du siècle. D’une part, l’écriture féminine devient plus fréquente, voire relativement répandue, mais elle est dans ce premier temps encore dominée par les modèles masculins ; d’autre part, une seconde moitié de l’époque victorienne est le témoin d’une évolution de l’écriture au gré de la contestation féministe en marche. F. Moine précise que son intérêt se porte sur les poèmes délaissés par la critique, une manière de les réhabiliter mais aussi d’en souligner les lignes de force. C’est ainsi que F. Moine compte, et de fait elle y parvient, mettre au jour l’ambiguïté du discours poétique féminin derrière la perfection et la joliesse des formes qui semblent répondre aux modèles du genre : célébration de la nature et de l’amour, goût pour le masochisme et les scènes macabres. Les poètes victoriennes auraient bénéficié du relatif désintérêt dont leurs confrères témoignent à l’égard du politique, thème dont elles se seraient emparées comme d’une arme pour forger une identité collective féminine. Le genre sexuel et le genre littéraire sont alors mis en regard ou en concurrence dans l’espoir d’y trouver un lieu fructueux, qui s’appuie sur la remise en cause d’une norme comme moyen (ou fin ?) d’une prise de pouvoir et d’autorité. À la fin de l’ouvrage, on peut tout de même se demander si le choix d’une théorie genrée n’aurait pas dû être mieux amené dans l’introduction car il apparaît très souvent qu’il y a, à l’époque, une collusion très forte entre sexe et genre, à tel point que les rares exemples de subversion du genre semblent être associés à une orientation sexuelle différente (Michael Field par exemple), une méprise qui n’a que trop duré.

3La première partie de l’ouvrage, intitulée « Les communautés poétiques », entend démontrer l’existence d’un mouvement à l’époque victorienne, où émergent des poètes femmes qu’il faut considérer ensemble car leur démarche artistique obéit aux mêmes stratégies et ont le même but. Ce dessein est alors analysé comme proprement féminin et différent pour cette raison même (37). Cette partie témoigne d’une approche influencée par la critique culturelle, ou historique, dans la mesure où les textes eux-mêmes sont moins abordés que les conditions de leur publication et de leur circulation. On y voit comment les anthologies publiées à l’époque contribuent à associer poème et poète, et à construire une persona des femmes poètes. Si F. Moine prend soin de préciser combien sa position n’est pas essentialiste, faisant ici référence au débat qui anime une partie de la critique féministe entre essence et condition, il n’est pas toujours clair de voir l’étanchéité de ces catégories puisque les femmes étudiées semblent appartenir (de droit ?) au genre féminin, ce qui revient à confondre essence et existence. Moine affirme : « l’écriture du féminin s’effectue dans la distance prise avec la convention. » (42) Il faut donc entendre ainsi sa manière de saisir le féminin. L’articulation des poèmes dans un continuum, un ensemble où la création semble opérer un espace de communion entre ces femmes fait donc l’originalité de cette étude alors que ces textes sont d’ordinaires rassemblés uniquement dans le but de les promouvoir, au lieu de tisser les liens qui les font tenir ensemble. Ce sont ces liens que F. Moine analyse comme étant intentionnels. C’est ici que se serait tissé notamment le goût du secret qui, sous couvert d’abonder dans le sens des clichés de la poésie féminine, permet aux femmes poètes de développer un discours plus diffus mais tout aussi présent de contestation. Il faut dire que l’époque est également propice à cette communion, car elle est encouragée par la pratique répandue du salon.

4Cette première partie a donc pour fonction de mettre en jeu quelques idées reçues sur la poésie féminine, en particulier l’idée que leur communautarisme serait un frein à la créativité : F. Moine opère un renversement par lequel celui-ci serait constitutif de cette tradition poétique et donc sûrement plus fertile qu’aride en termes d’analyse littéraire. L’auteur utilise l’histoire de la critique féministe afin d’évaluer sous un autre angle le rôle qu’ont pu jouer l’échange et la publication de poèmes stéréotypés et ornés d’illustrations qui ont donné lieu à des publications textuelles variées mais contenant toutes un élément indicatif d’une communauté. C’est aussi ce qui a permis à ces poèmes de se frayer un chemin vers la culture populaire, les poèmes devenant des objets d’échanges qui pouvaient servir même aux moins instruits. Dans le sillage de ces créations poétiques, les victoriennes auraient développé un réseau inter-artistique puissant qui leur aurait permis de trouver les conditions nécessaires à l’émergence d’une voix à part, remettant en cause les idées reçues sur la poésie féminine. Les signes visuels, sensuels, esthétiques et culturels sont ainsi analysés comme des embrayeurs de création pour les victoriennes qui ont pu et su jouer de ces signes pour en faire une création nouvelle mais au fondement de laquelle se situe une communauté de femmes. Le dernier grand procédé analysé dans cette partie, c’est la circulation et l’échange des figures d’autorité, qu’il s’agisse des grandes héroïnes ou des grandes auteurs qui ont précédé ces poétesses : Sapho, George Sand et Elizabeth Barrett Browning figurent ainsi en tête de cette étude. On remarque que F. Moine défend toujours une position originale, rappelant à son lecteur à quel point elle se départit de certaines tendances conservatrices du mouvement de la critique féministe. Cependant, elle choisit d’analyser le féminin en tant qu’ensemble unique à son tour, lui refusant les autres pôles dans une dialectique un peu trop évocatrice d’une relation dominant/dominée. Voici comment la méthode de l’auteur peut être relevée dans son analyse de l’élégie :

L’élégie est utilisée pour produire un discours genre qui s’organise autour de deux pôles : la ressemblance sexuelle avec le modèle et l’affirmation d’une voix autonome qui a besoin de ce modèle pour être validée sur la scène poétique. C’est la confrontation créée par le poème élégiaque qui met en tension la voix féminine puisqu’elle affirme sa dépendance au genre féminin, son attirance pour le modèle et l’affirmation de sa différence. (119)

5La deuxième partie s’intitule « Les Manipulations du genre ». F. Moine passe à une analyse au plus près des textes et analyse le thème de la représentation des identités sexuelles : alors que les femmes poètes appartiennent à une communauté auto-créée, leur poésie leur permet de prendre leur distance avec le genre dans son acceptation stéréotypée. Dans les décennies qui ont précédé la période retenue, l’émergence du sentiment romantique (au sens populaire que ce terme a pris de sentimentalisme) a été associée au féminin de telle sorte que les victoriennes ont dû composer avec ces attentes au niveau du genre poétique, comme du genre sexuel. L’analyse comparée de Maria Jane Jewsbury (création conforme au stéréotype) et Caroline Norton (création plus ambiguë) permet de tracer quelques lignes de force qui vont constituer l’argument soutenant le développement de cette partie. Cependant, ce schéma serait trop simpliste, et la critique met au jour les tensions entre le conformisme et l’ambiguïté, qu’elle perçoit dans les doutes exprimés à l’intérieur du poème contre l’une ou l’autre des positions. Les pseudonymes, ou le nom d’auteur réduit à l’initiale sont le signe d’une ambiguïté générique ainsi que d’un attrait pour le caractère ambigu du message que les poètes victoriennes souhaitent transmettre. C’est à travers cette analyse que le jeu dans le genre est instauré, le pseudonyme servant de masque qui remet en cause les attentes supposées du lecteur. La circulation instaurée par cette absence de fixité rend possible l’émergence de plusieurs discours au sein d’un même poème, créant une instabilité de la voix. Le monologue intérieur devient le lieu privilégié de cette mouvance du discours poétique. Le travestissement, de la voix seulement ou du corps, est alors analysé comme une manière d’incarner ce discours des victoriennes qui pointe vers son masque sans donner le secret que celui-ci dissimule. Les analyses des poèmes d’E. Barrett Browning à cette occasion sont d’une très grande qualité (172 et passim). L’obliquité du discours féminin sur la politique des relations sexuelles est analysée à la fois en fonction de la représentation du genre, de l’utilisation des formes mais également de l’engagement politique des écrivaines elles‑mêmes, toujours marqué par cette ambiguïté qui est leur arme. F. Moine choisit ici d’analyser la pratique du sonnet féminin tout en rappelant à son lecteur non-spécialiste que celui-ci se laisse a priori appréhender comme un texte spontané et réaliste que la critique va déconstruire : chaque texte lui sert de support pour consolider sa thèse, selon laquelle derrière la spontanéité se cache en fait un discours politique sur les relations entre les sexes qui est déstabilisant.

6La troisième partie se concentre sur l’ « au-delà du genre ». F. Moine part d’une analyse thématique sur la représentation des femmes « en surnombre », c’est-à-dire celles qui au xixe siècle échappaient aux lois économiques du mariage. Elle en conclut à une tentation du silence que les poétesses choisissent de contrecarrer par une poétique de l’entre-deux plus fructueuse. Il s’agit alors pour les victoriennes de fonder un espace où le genre serait libéré des contraintes de genre, si on peut le dire ainsi.

L’espace à soi que recherche la poétesse victorienne ressemble à un lieu de féminité et de domesticité, car il est traditionnellement construit comme une métonymie du corps féminin à admirer, à apprivoiser et à embellir. Cependant, les poétesses victoriennes utilisent cette combinaison de la nature et de la féminité, de la même manière qu’elles adaptent et adoptent les formes poétiques qui contribuent à les exclure. (245)

7L’espace du seuil est ensuite analysé pour une analyse du genre « transcendé ».

8En conclusion, il faut à nouveau dire les grandes qualités de cet ouvrage clair, précis et méthodique qui témoigne d’une recherche pointue. Les exemples sont toujours bien choisis et nombreux pour étayer une thèse qui n’est pas évidente. Fabienne Moine mêle ici une réflexion culturelle et une réflexion littéraire avec bonheur. On peut toutefois regretter, pour la diffusion de ses travaux au plus grand nombre, le choix de la langue française : la langue anglaise aurait sans doute bien convenu à cette réflexion influencée par la critique et la méthode anglo-saxonne que F. Moine connaît visiblement bien.