Acta fabula
ISSN 2115-8037

2011
Avril 2011 (volume 12, numéro 4)
Emilio Sciarrino

Les ruines & la brosse à dents

Francesco Orlando, Les Objets désuets dans l’imagination littéraire, Ruines, reliques, raretés, rebuts, lieux inhabités et trésors cachés. Traduit de l’italien par Paul-André et Aurélie Claudel. Paris : Classiques Garnier, coll. « Théorie de la littérature », 2010, 764 p., EAN 9782812401541.

1Des ruines de Rome1 à la vieille brosse à dent « solennellement garantie véritable pure soie de porc » d’un personnage de Beckett2, en passant par l’autel de vieilleries élevé par Félicité à la mémoire de son perroquet3, il existe une secrète continuité. Tous font partie des objets désuets que rassemble et étudie le monumental essai Les Objets désuets dans l’imagination littéraire du critique littéraire et romancier italien Francesco Orlando, récemment disparu. Cet essai, publié en Italie en 19934, traduit en anglais 20065, est paru en décembre 2010, dans la traduction de Paul-André et Aurélie Claudel, aux éditions Classiques Garnier, inaugurant une nouvelle collection de théorie littéraire.

2L’objet de recherche à première vue étrange ne doit pas tromper. Si cet essai semble naître d’une intuition — la présence surreprésentée et surdéterminée d’objets désuets, inutiles, vieillis, dans la littérature — il s’organise en système. L’érudition enjouée de l’auteur est la plus belle part d’une enquête rigoureuse, aux visées presque encyclopédiques. Ainsi des notes d’une vingtaine d’années de lectures — littératures de tous lieux et époques — sont-elles au servie d’une vision totalisante de l’histoire.

3Si l’auteur adopte un regard aiguisé par l’expérience d’une critique freudienne, il se détache en partie d’une analyse strictement psychanalytique, et revendique en effet la nécessité d’un corpus immense et comparé, dans une perspective à la fois sémiotique et historique. Une telle décision théorique se répercute sur la structure de l’ouvrage. Réunir des objets si divers, dans un seul lieu imaginaire risque de transformer le musée en immense vide‑grenier, de reproduire une liste vertigineuse : c’est pourquoi l’auteur recourt à un double classement arborescent — en diachronie et synchronie — qui fait la structure portante de son essai. Cet arbre typologique n’est pas cristallisé ; il comporte une série de variations : le chapitre sur le xxsiècle, en tant que siècle de la crise des genres par excellence, est le meilleur exemple de ces combinaisons.

4La formulation limpide de la démarche théorique (chapitre I et III) vaut en soi que l’on s’y arrête, avant d’en étudier l’application. Tout en se détachant d’une critique strictement freudienne, cet ouvrage prolonge une vision psychanalytique6, ne serait-ce que par ce geste délicieusement freudien qu’est l’investigation d’un objet semblant a priori indigne d’intérêt, et qui recèle en fait une profonde signification.

5L’auteur affirme dès le premier chapitre cette intuition nécessaire à son enquête : la littérature est le lieu du retour du réprimé. Il faut alors tirer les conséquences de cette idée dans le traitement des objets.

Tout comme la littérature accueille un retour du réprimé immoral qui vient contredire une répression morale, ainsi qu’un retour du réprimé rationnel qui contredit une répression rationnelle, nous supposerons qu’elle accueille de même façon […] un retour du réprimé antifonctionnel qui contredit une répression fonctionnelle. (p. 25)

6C’est pourquoi les objets désuets sont définis comme des « images de corporéité non fonctionnelle. » Cette hypothèse est le point de départ théorique de l’essai qui permet d’expliquer la fréquence d’objets vidés de leur fonction dans la littérature, ainsi que leur prolifération vertigineuse. Si l’objet est pensé comme fonctionnel, alors la littérature, par ce même renversement, aime à représenter des objets antifonctionnels. L’auteur écrit encore, en paraphrasant Marx :

La littérature des sociétés dans lesquelles prédomine le mode de production capitaliste se présente au premier regard comme un énorme amoncellement d’antimarchandises7. (p. 37)

7Après une attaque théorique tranchée, suivie d’une première série d’exemples illustratifs, le troisième chapitre présente une série articulée de réflexions qui placent la recherche sous le signe d’une spécificité du discours littéraire dans son organisation interne et dans son rapport à la réalité.

8Ce chapitre se donne par la clarté de ses propositions comme un véritable manifeste critique : « il existe de grandes constantes littéraires dignes d’attention » ; « il est insuffisant de les reconduire directement à des données de réalité » ; « il est insuffisant de les ramener à une pure tradition littéraire8 » ; propositions qui semblent aller de soi, mais qui légitiment l’ambition totalisante de l’essai étayé par un corpus allant d’Eschyle à Garcia Marquez. Ainsi, dans l’élégante parcimonie de références critiques et théoriques — nécessaire à l’ampleur synthétique de l’ouvrage — trois noms se détachent : Curtius, Praz et Auerbach.

9La possibilité de mener une étude d’une telle envergure est soutenue par l’affirmation d’une continuité spécifique au discours littéraire. Ces constantes ne sont pas seulement le reflet d’un même fait anthropologique universel. Elles ont surtout une même source commune : le Moyen Âge latin, source constitutive pour toutes les littératures d’Europe, comme l’a bien montré Curtius9. Cette continuité est exemplifiée par de très nombreux cas d’intertextualité, que l’auteur préfère appeler, selon la tradition philologique italienne, « sources, modèles, précédents ». Flaubert se serait souvenu du Satyricon pour la fameuse pièce montée d’Emma Bovary10. Une même source peut donner lieu à des interprétations diverses dans le temps et dans l’espace. Ainsi, les images bibliques de ruines sont-elles relues, certes par Enea Silvio Piccolomini dans Le Livre des souvenirs11, mais aussi par Virginia Woolf dans la Promenade au phare12.

10Une telle démarche appelle aussi un regard comparé, dans le prolongement des études de Praz13. La juxtaposition ou le rapprochement créent de nombreux agencements producteurs de sens. Dans le deuxième chapitre, l’auteur juxtapose intentionnellement des listes de choses chez des auteurs de temps, époques, genres et styles de plus en plus différents (Cros, Baudelaire, Borgès…), comme pour provoquer « la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie »14. Un éclectisme voulu contribue à créer des rapprochements féconds, comme lorsque la vision sartrienne15 vient éclairer la poésie de Montale16, pour qui les objets, vus d’abord comme de précieux talismans du souvenir, se réduisent bientôt à des colifichets pour touristes par une « métaphore générale, déprimée et touristique, des processus de la mémoire17 ».

11Mais Fr. Orlando convoque ses maîtres pour mieux s’en démarquer : les enquêtes de Curtius ou de Praz laisseraient ouvert un « hiatus […] entre tradition littéraire et données de la réalité18 ». Seul Auerbach19 aurait formulé une conceptualisation satisfaisante, en plaçant au centre de son discours, à l’articulation entre réalité et littérature, le concept de mimesis. Le désir de réintroduire le référent réel, historique, sous-tend donc la suite de l’étude.

12C’est pourquoi un classement méthodique est réalisé d’abord sous forme d’arbre typologique (chapitre IV), puis par la périodisation historique de ces différentes catégories (chapitre V).

13L’établissement de la typologie procède par critères logiques, en distinguant des opposés (méthode dialectique). Par exemple, parmi les images de corporéité non fonctionnelle, on peut distinguer l’effet imaginaire où prévaut la perception d’un écoulement du temps, et lui opposer celui où prévaut une incidence sur le temps actuel ; chacune de ces deux catégories se subdivise encore en deux catégories opposées, et ainsi de suite jusqu’à dériver des catégories assez précises qui s’opposent par paire, qualifiées chacune par deux adjectifs : le monitoire solennel opposé au fruste grotesque ; le vénérable régressif opposé au consumé réaliste ; le mémoriel affectif opposé au désolé disloqué, etc. L’ensemble de cette opération est résumée par un arbre « ni généalogique ni végétal20 » dont la ressemblance avec un stemma codicum, remarquée incidemment par l’auteur, suggère aussi une lointaine analogie avec la méthode philologique lachmannienne. 

14Ces catégories acquièrent une remarquable consistance par les nombreux exemples qui les illustrent. Le chapitre V reprend chaque catégorie pour lui attribuer une périodisation et démontre que le passage strictement dialectique correspond souvent à une modification historique. Ainsi, le consumé réaliste apparaît comme une catégorie typique du XIXe siècle :

Le consumé‑réaliste trouve idéalement sa source dans le déclassement de la classe autrefois dominante. À deux conditions : que la décrépitude des châteaux et des palais de la noblesse soit représentée sans être mise à distance historiquement, mais ancrée dans l’actualité ; et que cette décrépitude ne possède aucune exemplarité caractéristique du vénérable régressif. (p. 437)

15En schématisant à l’extrême, le consumé réaliste se développe au fur et à mesure qu’éclot une conscience bourgeoise ; à l’inverse le vénérable régressif se caractérise par un regret et une idéalisation du passé typique d’une noblesse progressivement déchue. L’auteur approfondit ainsi chaque catégorie par une interprétation socio historique. La vision de fond, très synthétique vu l’ampleur chronologique de l’essai, tire sa substance des nombreuses citations, si bien qu’au-delà de l’art de classer il faudrait parler de l’art de donner des exemples. Pour analyser la progressive apparition du kitsch chez Flaubert, Fr. Orlando cite, outre la fameuse pièce montée, bien d’autres détails significatifs : Rodolphe amasse ses lettres et ses gages dans une vieille boîte à biscuits ; Homais projette pour la tombe d’Emma un temple dédié à Vesta et un amas de ruines21. Puis, à une époque où les choses sont destinées à être déchues dès leur création, la clameur publicitaire se manifeste souvent sous la catégorie du prétentieux fictif, et ce même dans les atmosphères raréfiées des pièces de Beckett : on a déjà cité l’inscription sur la brosse à dents de Molloy : « véritablement garantie … pure soie de porc ».

16Le double point de vue alternant oppositions sémantiques et devenir historique correspond, on l’a dit, au désir de « réconcilier tradition littéraire (diachronie) et code littéraire (synchronie et panchronie)22 », de combler ce « hiatus entre tradition littéraire et données de réalité23 », pour « éviter la réduction des constantes à une pure tradition littéraire24 ». Comme le rappelle Fr. Orlando, l’engagement de la recherche qui devait aboutir à cet essai date de 1974‑1975, époque à laquelle « la perspective de la métahistoire ou de la mort — tout comme celle, plus lugubre, du non sens — était dominante25 ». Sensible à une réception très partagée du structuralisme, Fr. Orlando souligne le risque d’« immoler pour son plaisir, dans une orgie impitoyable, sur l’autel de la déshistoricisation et de la désémantisation, une masse aussi formidable d’objets imaginaires26 ». La prise de position critique de cet essai peut donc se lire comme synthèse et compromis entre la perspective structuraliste, puis sémiotique, largement héritée de la critique française, et la tradition de l’orthodoxie historiciste, plutôt dominante en Italie27.

17Une telle construction de compromis, même très savante, pourrait engendrer des catégories trop spécifiques et cristallisées, difficilement réutilisables. Or les catégories proposées sont toujours envisagées dans leur rapport de proximité ou d’éloignement, d’opposition ou de combinaison, suggérant au contraire un dynamisme permanent dans la circulation des significations, ainsi que de nombreuses nouvelles applications théoriques et critiques. Francesco Orlando définit même plusieurs tropes pouvant décrire la circulation d’une catégorie à une autre. 

18La commutation implique un renversement de polarité entre deux catégories, deux effets28. L’imaginaire des ruines, des latins à Du Bellay, signifie un regret de la grandeur du temps passé — catégorie du monitoire solennel. Scarron réaffirme dans un sonnet qu’« il n’est point de ciment que le temps ne dissoude » et demande : « Si vos marbres si durs ont senti son pouvoir, / Dois-je trouver mauvais qu’un méchant pourpoint noir / Qui m’a duré deux ans soit percé par le coude29 ? ». À l’inverse, chez l’Arioste, lors du célèbre voyage sur la lune du Roland Furieux, il est dit que les objets perdus sur Terre se retrouvent sur la Lune symboliquement métamorphosés. Une montagne de vessies boursouflées représente les anciennes couronnes des Assyriens, des Perses et des Grecs « jadis célèbres et dont le nom est maintenant presque obscur » (chant XXXIV). « Le ton plaisant et grotesque se renverse pendant quelques vers en un ton élevé et grave, propre au discours sur la caducité humaine30. »

19S’il est assez rare d’assister à de tels renversements de signification, la contamination, forme plus fréquente, indique « les interférences, nuances, oscillations ou inclinaisons vers plusieurs pôles sémantiques dans le même temps31 ». Un exemple fécond en est l’imprécation des prophètes bibliques contre les villes ennemies, prophétisant ruine et destruction — reprise au passé ou au présent comme signe d’une désuétude réelle32. Nous verrons que cette catégorie est particulièrement illustrée au xxsiècle.

20La transformation indique enfin le « rapport de récession et de substitution » qui lie certaines catégories33. Elle est le pendant historique de la commutation et advient lorsqu’une catégorie est historiquement remplacée par une autre catégorie. Ainsi, les catégories déjà évoquées du monitoire‑solennel et du fruste grotesque — toutes deux non déterminées dans l’histoire, mais placées dans le temps éternel de l’exemplaire — cèdent à des catégories historiquement déterminées, au xixsiècle, moment où le concept d’histoire s’impose aux consciences comme élément déterminant des rapports sociaux : le vénérable régressif (Chateaubriand) s’oppose alors au consumé réaliste (Balzac, Zola, Verga).

21Il n’est pas impossible de voir dans ces tropes un souvenir éloigné du modèle freudien d’une logique des rêves. En tout cas, la puissance herméneutique de ces phénomènes est particulièrement forte surtout au xxsiècle. Fr. Orlando y montre que les catégories mises en place peuvent varier, s’alterner, se combiner. Plusieurs romans en sont l’exemple : Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier, L’isola di Arturo de Elsa Morante, Il Gattopardo de Tomasi di Lampedusa…

22Ce dernier roman se construit autour d’une opposition de catégories : là où règne l’autorité de Don Fabrizio Salina, dans la villa et tout particulièrement dans les jardins, tout est figé dans le vénérable régressif d’un temps féodal éternellement cyclique. L’amoncellement des richesses de la famille princière a encore une valeur mémorielle affective, mais ces objets tendent à n’être plus que des reliques pitoyables. Il suffit de sortir dans la ville pour que s’imposent les images de consumé-réaliste, qui témoignent d’un temps de crise34. Ces analyses seront du reste développées jusqu’à devenir un ouvrage en soi35.

23Les Objets désuets dans l’imagination littéraire est donc un essai d’envergure qui au-delà de son thème interroge le rapport entre littérature et histoire, imagination et réalité. Par sa double articulation synchronique et diachronique, Fr. Orlando propose une voie médiane d’analyse des textes. Il s’agit d’un geste fort, ancré dans le contexte historique des années 70 et fécond encore aujourd’hui. La clarté d’exposition et la diversité encyclopédique du corpus traité en font à la fois un essai unitaire et un livre de référence. Le ton à la fois didactique et enjoué, la capacité narrative de son auteur — qui était aussi romancier — rend aisée et agréable cette traversée monumentale. Il faut enfin saluer la traduction de Paul-André et Aurélie Claudel, qui concilie fluidité et littérarité — notamment en retraduisant tous les textes cités pour en rendre la lettre : le meilleur moyen de se souvenir d’un grand professeur dont on regrette la récente disparition.